La forgerie est un acte de tromperie qui consiste à fabriquer un faux en écriture, soit de toutes pièces, soit en réutilisant des parties authentiques existantes, auxquelles des parties forgées sont ajoutées habilement de façon à laisser croire que l'ensemble serait authentique.
Un « document contrefait » est fabriqué de toutes pièces par un faussaire en faisant croire qu'il est authentique, tandis qu'un « faux document » a été modifié en faisant croire qu'il est authentiqueEn quête de la vérité: Contrefaçon, imitation et tromperie, une exposition de musée virtuelle à Bibliothèque et Archives Canada.. De faux documents historiques ou des faux billets de banque sont le résultat d'acte de forgerie.
Ce terme de forgerie est à l'origine propre à l'expertise en écritures mais par extension, il peut désigner une fraude archéologique (en anglais ) avec laquelle un faussaire tente de tromper les scientifiques en inventant des objets ou des faits archéologiques totalement ou partiellement truqués..
En littérature, ce terme a une tout autre acception, non dépréciative : à côté de son sens de falsification ou de pastiche dérivé de son acception juridique, il peut aussi s'employer pour désigner la créativité lexicale et les procédés stylistiques entourant la création de mots nouveaux, dans un but esthétique et poétique, bien différent de la tendance néologique des vocabulaires techniques ou de l'importation de mots étrangers.
Mise en œuvre La partie forgée est le plus souvent constituée d'une partie rapportée d'un document authentique, sur un document authentique, tous deux du même auteurOu bien de même main, de même encre, de même époque, de même papier.. Une forgerie réussie consiste à mélanger habilement à une partie authentique du document une partie faussée du document. La partie forgée est le plus souvent constituée d'une partie rapportée d'un document authentique étranger au document authentique considéré, mais de même auteur (même main, même encre, même époque, même papier etc., dans la mesure où les ingrédients correspondants auront pu être collectés par le forgeur, cela va de soi, le facteur « chance » jouant là aussi dans le travail de forgerie, et son absence laissant le forgeur à la merci d'un enquêteur habile et méticuleux, il suffira donc d'un ingrédient de provenance chimique ou historique différente (anachronique : exemple d'une encre n'existant pas encore, ou n'existant plus à l'époque du document de comparaison), pour que la forgerie échoue ou puisse échouer. D'autres cas consistent en la forgerie intégrale d'un document à l'imitation d'un document authentiqueOu bien d'un contexte, d'un auteur, d'une source d'inspiration, des moyens matériels (papier et encrages identique ou de même époque, de même source, fournisseurs communs aux documents forgés et aux documents authentiques contrefaits ou imités)., l'art du forgeur consistant en ce que les retouches entre parties forgées et parties rapportées soient le moins perceptibles possible, notamment par l'emploi de colles, ou de parties de matières rapportées, elles aussi, dans la mesure du possible, de même provenance que les autres ingrédients du document forgé.
Forgeries notoires vignette|Fausse carte d’identité de la juive polonaise Esther GorinsztejnNaturalisée française en 1948, devenue plus tard actrice de cinéma sous le nom d’Esther Gorintin., délivrée par des policiers français résistants et utilisée à Lyon pour échapper aux persécutions antisémites et nazies. Plus exactement affaires dans lesquelles une forgerie a été tentée : Donation de Constantin Querelle du Filioque Jésus et les Docteurs Affaire du collier de la reine Affaire Vrain-Lucas : Denis Vrain-Lucas ayant fourni le mathématicien Michel Chasles en fausses correspondances de personnages célèbres, toutes correspondances forgées en fait par lui-même Affaire Dreyfus : Le « faux Henry » Les Protocoles des Sages de Sion Affaire Stavisky Le dossier du « Million dollar counterfeiting » Les carnets d'Hitler acquis par l'hebdomadaire allemand Stern et forgé par Konrad Kujau L'Opération Mincemeat ou les faux documents du commandant Martin, des Royal Marines, ou le faux passeport d'Adolf Hitler, dus à l'Intelligence Service
En littérature : la forgerie lexicale ou le procédé « néologiste » En littérature, le concept de forgerie n'est pas péjoratif ; il s'applique à des termes ne respectant pas forcément une structure lexicale ni les règles habituelles de dérivation, et donnant lieu à une créativité langagière débridée.
Au François Rabelais s'adonnait volontiers dans son œuvre à la forgerie lexicale : il inventa ainsi l'adjectif « farfelu » qui est aujourd'hui passé dans la langue courante, mais dans un sens un peu différent de celui qu'il entendait. Aujourd'hui le mot est synonyme de « drôle, bizarre, gentiment loufoque », mais .. Et ce serait André Malraux qui aurait en fait retourné la forgerie à l'envoyeur et l'aurait détournée, en employant farfelu dans son sens actuel de « fantaisiste ». . . Rabelais avait aussi inventé d'autres mots savoureux comme « farfadet, farfouiller, faribole », et aurait pour rire ajouté un "r" à « fafelu » (qui signifiait donc « de forme bien ronde ») ; c'était probablement pour le simple effet de consonance et pour le plaisir de créer une fausse famille lexicale, avec un faux préfixe en "far-". On ne peut qu'émettre des conjectures sur l'étymologie de ce mot, ou même seulement son origine préalablement à sa capture par Rabelais . Voir aussi farfelu sur le Wiktionnaire..
Celui-ci a aussi inventé l'adjectif « trépelu » ou « trêpelu » (très peu lu?) qui n'a pas connu la même fortune que les autres, puisqu'il n'est pas passé dans le langage courant : (François Rabelais, Gargantua, 1542, version modernisée . ).
Ronsard et Du Bellay du même ont aussi été adeptes de la forgerie lexicale et se voulaient « néologistes », mais il s'agit là d'une activité de néologisation de type poétique, qui ressortit à la créativité dans la pratique d'écriture, bien loin de la forgerie néologique parfois effrénée dont les langages techniques sont aujourd'hui très friands.
Plus récemment Plus près de nous, la forgerie lexicale concerne aussi certains passages des œuvres de Jean Tardieu, Boris Vian, Raymond Queneau, Valère Novarina, Alain Damasio... Tout le jeu, subtil, consiste à utiliser des mots inventés mais vraisemblables, et d'arriver à se faire bien comprendre malgré tout, voire à suggérer des sens qui seraient inaccessibles au langage courant. Et c'est ainsi que la littérature fait aussi évoluer la langue, en généralisant des idiolectes réussis, un style ou des expressions qui font mouche. Sans oublier JRR Tolkien qui est allé jusqu'à inventer une langue de toutes pièces, avec une cohérence certaine (voir la section "Langues construites" de l'article consacré à J.R.R. Tolkien).
Ce procédé littéraire a notamment été utilisé aussi par le courant surréaliste. La citation suivante par exemple est du poète Henri Michaux, qui n'appartint pas au courant surréaliste mais qui en subit l'influence :
Autres types de forgeries lexicales Toute langue, même dans sa pratique officielle, a recours à la forgerie lexicale, par exemple lorsqu'il s'agit de trouver un équivalent français satisfaisant à un terme franglais, pour en éviter l'importation directe, comme l'invention du mot « baladeur » pour remplacer , ou le moins réussi (car un peu trop long en rapport à son équivalent étranger) « baladodiffusion » (six syllabes) pour remplacer (deux syllabes), ou encore « ingénierie » pour .
Et toute langue, même dans sa pratique courante, construit sans cesse des mots par forgerie lexicale, par exemple au sein des différents argots, puis en les important dans la langue de tous les jours (« 15 balles » pour 15 euros, ou « 50 piges » pour 50 ans). Ou bien par la francisation de mots importés des langues régionales, comme la « lagremuse » en français méridional (surtout en Haute Provence) pour le lézard gris des murailles, vocable tiré du provençal lagramuso. (voir la section "Dans les langues régionales" de l'article consacré au Lézard des murailles). Ou encore par le biais des jeux sur les mots dont les créations sont parfois adoptées comme mots courants et compris de tous : c'est le cas du verlan qui nous a donné par exemple « keum » pour "mec" (garçon), et « meuf » pour "femme". Cela pourrait être aussi le cas du jeu de mots-valises, comme « larmoir » : , ou encore « Orthografle » : ; ces deux exemples sont extraits d'un « fictionnaire » (ou dictionnaire de mots inventés et ici de mots-valises) qui recueille tous et qui nous engage à être (ce qui rejoint pour rire le sens juridique du mot forgerie). Tous ces exemples et citations ont été écrits par Alain Finkielkraut dans deux livres consacrés à cette forgerie lexicale à la fois poétique, humoristique et parfois satiriqueIl s'agit de : et de : . Attention, le contenu de ces deux éditions se recoupe, mais la seconde est enrichie..
Enfin, au niveau individuel, la forgerie lexicale peut aussi concerner tout un chacun, lorsqu'on utilise (sciemment ou par inadvertance) les règles habituelles de dérivation pour créer des mots qui n'existent pas, mais qui pourraient (ou même devraient) exister. C'est souvent le cas par exemple d'adverbes comme « insouciamment » ou « délétèrement » qui n'existent pas et ne sont pas attestés dans les dictionnaires, mais qui sont dérivés selon les règles des adjectifs "insouciant" et "délétère", et que tout le monde comprend de ce fait. Il arrive que ces mots forgés deviennent courants lorsqu'ils viennent combler un manque.
Bibliographie Edmond Locard, Traité de criminalistique (Tome VI) : l'expertise des documents écrits, 1935 Groupe Hubert de Phalèse, La Forgerie des Complaintes, Paris, Nizet, collection « Cap'Agreg », 2000 Frédéric Rouvillois, Le Collectionneur d'impostures, Flammarion, 2010 Philippe Di Folco, Plagiats et impostures littéraires d'hier et d'aujourd'hui, Éditions Écriture / L'Archipel, 2022 . « En quête de la vérité : Contrefaçon, imitation et tromperie »Voir sur collectionscanada.ca.., une exposition virtuelle de la Bibliothèque et des archives du Canada
Notes
Voir aussi
Articles connexes Fraude archéologique Falsification de papiers d'identité
Liens externes Définition de forgerie sur le Dictionnaire international des termes littéraires
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