Les termes latin vulgaire, ou latin populaire (en latin : sermo uulgaris, « le langage populaire »), englobent les dialectes vernaculaires latinisés qui existaient, pour la plupart, dans les provinces de l'Empire romain.
L'Empire fut divisé, à la fin du , en Empire romain d'Orient et Empire romain d'Occident. Ce dernier, déjà diminué par la succession des Invasions barbares, disparait peu après le milieu du ; la nécessité d'une langue commune en est affaiblie.
Les dialectes des provinces, s'écartant de plus en plus du latin, sont graduellement transformés en langues romanes primitives. On considère que la mutation, commencée vers le avec des traces de changements antérieurs, s'est terminée aux environs du Michel Banniard, Du latin aux langues romanes, Paris, Nathan, 1997..
Ce sociolecte différait de la langue littéraire du latin classique autant dans sa prononciation et son vocabulaire que dans sa grammaire. Il ne faut pas le confondre non plus avec le « latin contemporain », parlé et écrit actuellement par certaines personnes le revendiquant comme langue internationale, qui est en fait un latin classique augmenté de termes nécessaires à la communication moderne.
Certains aspects du latin vulgaire n'apparurent à l'écrit qu'à la fin de l'Empire, mais il est probable que d'autres aient existé dans le latin parlé, au moins dans les formes basilectes du latin, bien plus tôt.
Dans la plupart des définitions, le « latin vulgaire », ou « latin populaire », apparaît comme une langue essentiellement parlée et rarement écrite, le latin écrit restant plus proche du latin classique. Il y a de bonnes raisons pour penser que le latin parlé a éclaté en dialectes divergents émanant du substrat des langues italo-celtiques pendant cette période. Personne n'a transcrit les parlers quotidiens des latinophones durant la période dont il est question, et ceux qui étudient le latin vulgaire doivent donc le faire en se servant de méthodes indirectes.
La connaissance du latin vulgaire provient de trois sources principales. Tout d'abord, la linguistique contrastive peut servir à reconstruire ses formes sous-jacentes à partir des langues romanes attestées, pour ensuite noter comment elles diffèrent du latin classique.
Ensuite, plusieurs textes de grammaire normative datant de la période du latin tardif condamnent des erreurs linguistiques que les latinophones avaient tendance à commettre. Ces textes sont donc de bonnes sources sur la manière dont les latinophones parlaient réellement leur langue.
Enfin, les solécismes et les usages non classiques, décelés occasionnellement dans certains textes en latin tardif, éclairent la manière dont parlaient leurs auteurs.
Description
L'adjectif « vulgaire » signifie ici « commun », « populaire » : il vient du latin vulgaris, qui signifie « commun » ou « ce qui est du peuple ». L'expression « latin vulgaire », inspirée de l'expression sermo vulgaris, employée par Cicéron et reprenant le sens de vulgaire dans les langues modernes, est apparue dans les années 1870. Pour les latinistes, « latin vulgaire » a plusieurs sens : Il désigne la langue parlée de l'Empire romain. Le latin classique était devenu essentiellement une langue écrite ; l'idiome latinisé apporté par les soldats, les commerçants et les artisans romains à la Gaule, à l'Ibérie ou en Dacie n'était pas celui de Cicéron. Selon cette définition, le latin vulgaire était la langue parlée, et on écrivait en latin « classique », puis « tardif » (qui était un peu différent des normes classiques). Il désigne l'ancêtre hypothétique des langues romanes, une langue qu'on ne peut connaître directement que par quelques inscriptions (graffitis) ; ce latin a subi bon nombre d'importants changements pouvant être reconstitués grâce à la linguistique comparée en analysant les modifications observées à l'intérieur des langues vernaculaires romanes. Dans un sens plus circonscrit, on appelle parfois « latin vulgaire » la langue hypothétique proto-romane ayant abouti aux langues romanes occidentales : les vernaculaires trouvées au nord et à l'ouest d'une ligne La Spezia-Rimini, en France, et dans la péninsule ibérique ; et les langues romanes de l'Afrique du Nord-Ouest dont il ne reste que peu de traces. Selon ce point de vue, l'italien du sud-est de l'Italie, le roumain et le dalmate se seraient développés séparément. On emploie parfois « latin vulgaire » pour décrire les innovations grammaticales que l'on trouve dans certains textes écrits en latin tardif tels que le Peregrinatio Aetheriae du , un récit écrit par une religieuse lors d'un séjour en Palestine et au mont Sinaï, ou bien les œuvres de Grégoire de Tours. Comme on ne trouve que très peu de documentation écrite en latin vulgaire, ces œuvres renseignent utilement les philologues sur la langue parlée à l'époque.
Certaines œuvres littéraires écrites dans un registre familier, qui datent de l'époque du latin classique, permettent également d'entrevoir ce qu'était le latin vulgaire. Dans les comédies de Plaute et de Térence, les personnages sont souvent des esclaves qui conservent certaines formes basilectes primitives du latin. On peut également citer le dialogue des affranchis dans le Cena Trimalchionis de Pétrone.
Les différents développements du latin vulgaire ont eu pour résultat la formation graduelle des différentes langues romanesVoir les époques d'apparitions de ces diverses langues dans l'article Langues romanes.. Le latin vulgaire est resté la langue populaire jusqu'à ce que ces nouvelles formes localisées se soient écartées les unes des autres, pour former de nouvelles langues. Cette transformation s'est achevée lorsque l'intercompréhension est devenue impossible.
On considère que c'est à partir du que le latin vulgaire a commencé à changer de façon importante, en particulier dans son vocabulaire et dans ses déclinaisons. Par exemple, equus a été remplacé par le mot celtique caballus, qui s'est plus tard transformé en français en cheval.
Deux documents sont considérés comme symboliques du passage du latin vulgaire aux langues romanes. Le premier est un compte-rendu du troisième concile de Tours, en 813 : afin d'être compréhensibles, les prêtres se virent ordonner de donner leurs prédications dans les langues vernaculaires locales, en rustica lingua romanica ou dans un des dialectes allemands. Pour la première fois, le latin vulgaire est ainsi perçu clairement, dans un document écrit, comme une langue différente du latin classique.
Quelques dizaines d’années plus tard, Nithard retranscrit dans son Histoire des fils de Louis le Pieux le serment d’alliance prêté en 842 par Louis le Germanique envers son frère Charles le Chauve (Serments de Strasbourg) en langue romane et non en latin. Il s’agit ainsi du premier texte écrit en roman.
Extrait du texte :
Traduction littérale :
En français courant :
C'est donc entre le que le latin aurait cessé d'être compris comme langue de communication courante. M. Banniard, s'appuyant sur des travaux de sociolinguistique rétrospective, avance les dates suivantes : Région Date de fin de la communication latine Domaine d'oïl 750-800 Occitanie linguistique 800-850 Espagne mozarabe 850-900 Italie du Nord et du centre 900-950 Italie du Sud Indéterminé Afrique du Nord 750-800
Le latin vulgaire est donc un terme collectif employé pour décrire un groupe de dialectes ayant des caractéristiques locales sans pour autant être nécessairement communs, mais ils ne sont pas une « langue » dans le sens classique du terme. .
La notion de « latin vulgaire » est maintenant remise en cause au profit d'autres expressions. Ainsi, l’helléniste Corinne Coulet, préfère parler de « latin populaire » plutôt que de latin vulgaireCorinne Coulet, dans le Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d'A. Rey, Le Robert, Paris, 1998, t. 2, .. Pour insister sur le caractère oral de ces formes de latin, d’autres linguistes emploient l'expression de « latin parlé » en ajoutant parfois la qualification de « tardif » d'où « latin parlé tardif »Michel Banniard, Du latin..., .. L'expression « latin tardif » est parfois présentée comme un synonyme de « latin vulgaire ».
Phonologie Voyelles Lettre Prononciation Classique Vulgaire Tonique Atone Ă, ă A bref [] [] [] Ā, ā A long [] [] [] Ĕ, ĕ E bref [] [] [] Ē, ē E long [] [] [] Ĭ, ĭ I bref [] [], puis [] [], puis [] Ī, ī I long [] [] [] Ŏ, ŏ O bref [] [] [] Ō, ō O long [] [] [] Ŭ, ŭ V bref [] [], puis [] [], puis [] Ū, ū V long [] [] [] Æ, æ [], puis [] [] [] Œ, œ [] [] [] AU, au [] [], puis [] [], parfois []
Le changement phonétique le plus profond fut la réorganisation du système vocalique. Le latin classique possédait dix voyelles distinctes : des versions longues et courtes d'[], [], [], [], [], ainsi que trois diphtongues : [], [] et []. La longueur des voyelles avait une valeur phonémique. (Selon , il existait aussi un [].)
Il y avait aussi des versions longues et courtes d'[], empruntées au grec ancien. Cette voyelle n'était prononcée que par les lettrés, le peuple articulant [] ou []Jean-Marie Pierret, , .. Le tableau de droite résume les transformations vocaliques subies par le latin classique, à l'exception du sardeJean-Marie Pierret, , p.|143-144..
Les diphtongues [] et [] se sont respectivement monophtonguées, au ap. J.-C, en [] et []. [] résista davantage mais de façon non uniforme : l'altération du [] en [] est attestée dès le chez Claudius Pulcher, qui adopta le nom de Clodius pour suivre la prononciation populaire, mais on le trouve en latin tardifJean-Marie Pierret, , . et encore en occitan, en rhéto-roman et dans les parlers méridionaux d'Italie ; le portugais maintint des formes intermédiaires (ou, oi). Dans les autres langues, il se réduira à [] quand les [] et [] originels auront subi d'autres changements.
Le système de dix voyelles du latin classique (sans compter les diphtongues et [] d'origine grecque) se transforma donc en un système où la longueur des voyelles n'avait plus aucune valeur phonémique. Parce qu'on n'était plus obligé de placer l'accent sur certaines voyelles et donc de les rendre plus longues que d'autres, on pouvait accentuer certaines syllabes, ce qui se faisait beaucoup moins en latin classique. Or, accentuer les syllabes eut aussi comme résultat de rendre moins distinctes les syllabes non accentuées. De plus, le son de certaines syllabes accentuées se modifia. Tous ces changements aboutirent à un nouveau système de voyelles : sept étaient accentuées (six en roman, cinq en sarde) et cinq phonèmes vocaliques étaient non-accentués.
Les voyelles auxquelles donnèrent naissance l'effondrement de l'« o » et l'« e » brefs se révélèrent instables dans les langues filles et eurent tendance à se transformer en diphtongues. Focus, dont l'accusatif est focum (foyer), devint le mot général en protoroman pour « feu » et remplaça ignis, mais son « o » bref se transforma en diphtongue. Des diphtongues différentes apparurent dans plusieurs langues issues du protoroman (langue reconstruite) : espagnol : fuego ; français : feu (ce qui n'est plus une diphtongue, le mot se prononçant aujourd'hui ) ; occitan : fuòc/fuèc, huec (gascon) ; catalan : foc ; italien : fuoco ; roumain : foc.
En français et en italien, ces changements ne s'effectuèrent que dans les syllabes « ouvertes ». L'espagnol se diphtongua dans tous les cas, ce qui créa un système vocalique simple consistant en cinq voyelles pour les syllabes accentuées et non accentuées. En portugais, ce processus de diphtongaison n'eut pas lieu (fogo /ˈfogu/).