vignette|droite|Vue intérieure de la chapelle palatine d'Aix-la-Chapelle (Aquisgranum / Aachen), commencée vers 792 et achevée en 805

Lacadémie palatine est un cercle de lettrés dont s'entourait Charlemagne, roi des Francs puis empereur d'Occident. Ce groupe fut longtemps animé par le poète, savant et théologien Alcuin († 804), à qui l'on attribue traditionnellement l'initiative de sa fondation, en (ou vers) 782Un exemple de résumé classique (mais sujet à caution) figure chez J.-B.-J. de Chantal, Manuel des dates. Paris & Lyon, 1839, p. 9 : « ALCUIN (Alcuinus-Flaccus), le maître et l'ami de Charlemagne, né en 732 à York ou à Londres, fonde à la cour de France l'académie palatine vers 782 ». En réalité, la chronologie de cette période de la vie d'Alcuin est mal connue. La date précise de son arrivée en France (fin 781 ? début 782 ?) nous échappe, et le début de son enseignement des arts libéraux à la cour du roi Charles n'est placé en 782 que par approximation. Nous suivons ici la chronologie commune que propose Fleckenstein (19673 ; voir infra, n. 23), p. 36 et n. 93.. La dénomination « académie palatine » n'est pas synonyme d'« école palatine » (en latin schola palatii), expression qui est, quant à elle, attestée dans les sources, mais désigne le complexe scolaire d'Aix-la-Chapelle où l'élite franque faisait instruire ses enfants, des études primaires jusqu'aux études supérieures : il importe donc de bien distinguerEt cela malgré Émile Lesne, qui a péremptoirement écrit que l'école du palais « ne se distingue pas de l'académie palatine » (Histoire de la propriété ecclésiastique en France, tome V, 1940, p. 42). entre la très réelle école du Palais et la très idéale (pour ne pas dire onirique) « académie palatine », même si l'on retrouve les enseignants du Palais parmi les membres du cénacle de CharlesSur l'organisation de l'école du Palais à partir de Charlemagne, voir Franz Brunhölzl, « Der Bildungsauftrag der Hofschule », dans Wolfgang Braunfels (éd.), Karl der Grosse. Lebenswerk und Nachleben. Tome II : Das geistige Leben, éd. B. Bischoff. Düsseldorf, L. Schwann, 1965, 19673, p. 28-41, spéc. p. 29-31 ; cf., traduit en français, l'aperçu donné par le même dans son Histoire de la littérature latine du Moyen Âge. Tome I : De Cassiodore à la fin de la renaissance carolingienne. Volume II : L'époque carolingienne. Louvain-la-Neuve, Brepols, 1991, p. 10-11..

Présentation La locution « académie palatine » n’apparaît en fait qu’à la fin du Son équivalent prépositionnel « académie du palais » était déjà usuel en 1811, quand Louis-Gabriel Michaud (1773-1858), dans le tome II de sa Biographie universelle ancienne et moderne (p. 170), définit Angilbert comme un « membre de l'académie du palais ».. Elle pourrait sembler fondée, à première vue, puisqu'elle repose sur deux lettres d'Alcuin à Charlemagne, ou plutôt d'« Albinus Flaccus » au « roi David ». Dans la première (la plus souvent alléguée), qui porte le n° 170 et date de la fin du mois de , on lit : « Si un très grand nombre de gens suivait le programme d'études vers lequel tendent vos efforts, une nouvelle Athènes s'élaborerait peut-être en Francie. Que dis-je "nouvelle" ? Une Athènes encore bien plus distinguée que l'ancienne ! Car, ennoblie par le magistère du Seigneur Christ, la nôtre surpasse toute la sagesse de l'entraînement académique (omnem achademicae exercitationis superat sapientiam). L'ancienne, qui n'avait eu pour se dégrossir que les disciplines de Platon, tira son éclat de la formation par les sept arts libéraux ; la nôtre, enrichie de surcroît par la plénitude septiforme de l'Esprit saintAllusion à la doctrine des sept dons du Saint-Esprit, élaborée à l'époque de saint Ambroise de Milan (témoin son Expositio evangelii in Lucam, VII, 98 [PL 15, 1722 D] : [ecclesia] in qua septiformis spiritus relucet gratia, passage d'ailleurs cité en 792 (et non 791) par le pape dans sa Lettre au roi Charles répondant à la préface du Capitulare de imaginibus, lui-même ébauche des Libri Carolini, éd. K. Hampe, dans MGH, Epistolae Karolini aevi, III [Berlin, 1899], p. 31, lignes 18-19) sur la base de la épître aux Corinthiens 12, 12-13 combinée à la version augmentée d’Isaïe 11, 2 donnée par la Vulgate. Cf. le neuvième vers de l'hymne Veni Creator Spiritus, œuvre de Raban Maur, élève d'Alcuin : Tu septiformis munere..., s'élève plus haut que toutes les compétences de la sagesse profane »Alcuin, Lettre 170 (fin mars 799), éd. E. Dümmler, dans Monumenta Germaniae Historica, Epistolae Karolini aevi, II (Berlin, 1895), , lignes 21-26 : Si, plurimis inclitum vestrae intentionis studium sequentibus, forsan Athenae nova perficeretur in Francia, immo multo excellentior. Quia haec, Christi domini nobilitata magisterio, omnem achademicae exercitationis superat sapientiam. Illa, tantummodo Platonicis erudita disciplinis, septenis informata claruit artibus ; haec, etiam insuper septiformi sancti Spiritus plenitudine ditata, omnem saecularis sapientiae excellit dignitatem. Voir Pierre Riché, Dictionnaire des Francs. Les Carolingiens. Paris, Bartillat, 1997, 26-27 (malgré l'erreur dans la référence à la page des MGH, et une traduction approximative, notamment dans l'usage curieux du conditionnel là où Alcuin emploie l'indicatif et décrit une réalité bien actuelle).. Ce texte subtil, cité (et trahi !) d'innombrables fois, introduit une idée qui eut un grand succès au Moyen Âge et au-delà, celle de la translatio studii ou « transfert des études »Sur ce sujet, voir entre autres Edouard Jeauneau, Translatio studii. The transmission of learning : a Gilsonian theme. Toronto, Pontifical Institute of Medieval Studies, 1995., mais Athènes est plus ici une métaphore qu'une réalité : ce qu'Alcuin célèbre dans ces lignes, au moyen d'une analogie frappante, n'est point la renaissance de la sagesse hellénique, mais la naissance d'une nouvelle culture supérieure à celle de la Grèce parce qu'elle est d'inspiration chrétienne. Alcuin conçoit plutôt cette « nouvelle Athènes » — et cela, dès avant le couronnement impérial par Léon III à la Noël de l'an 800 —, comme la quintessence intellectuelle de la « seconde Rome » idéaleCertes, la « seconde Rome » est en principe Constantinople, et Alcuin le reconnaît (Lettre 174, de juin 799 ; MGH, Epistolae Karolini aevi, II, p. 288, 20), mais il est contemporain de l'émergence d'une nouvelle conception franque de la translatio imperii, qui fait de la capitale de Charles l'héritière véritable de la Rome constantinienne. Cette nouvelle vision s'exprime en poésie chez Modoin (Nasonis ecloga, liber prior, vers 24) et dans l'épopée (voir infra, notes 10 et 52) De Karolo rege et Leone papa (vers 97-98 : Stat pius arce procul Karolus loca singula signans, / altaque disponens venturae moenia Romae). que doit être Aix-la-Chapelle, par imitation non pas de lUrbs antique et païenne, mais de la Rome chrétienne de Constantin et de ThéodoseVoir Adrian Gerard Jongkees, « Translatio studii : les avatars d'un thème médiéval », dans Miscellanea Mediaevalia in memoriam Jan Frederik Niermeyer. Groningen, Wolters, 1967, p. 41-51, spéc. p. 46-47 ; Claudio Leonardi, « Alcuino e la Scuola Palatina : le ambizioni di una cultura unitaria », dans Nascita dell'Europa ed Europa carolingia : un' equazione da verificare (= SSCISAM, 27). Spoleto, 1981, tome I, p. 459-496. Sur la fortune de l'idée de « seconde Rome » au Moyen Âge, on lira William Hammer, « The concept of the new or second Rome in the Middle Ages », dans Speculum, 19 (1944), p. 50-62. ; dans le même sens, mais en allant plus loin, certains de ses confrères poètes n'hésitèrent pas à faire de Charlemagne un « nouvel Énée »<ref>Tel est le cas de l'auteur anonyme (en 799 ou vers 802 ?) du poème épique De Karolo rege et Leone papa (voir infra, note 52). Voir à ce sujet Peter Godman, Poets and emperors. Frankish politics and Carolingian poetry. Oxford, Clarendon Press, 1987, notamment p. 92 ; Christine Ratkowitsch, Karolus Magnus — alter Aeneas, alter Martinus, alter Iustinus : Zu Intention und Datierung des « Aachener Karlsepik ». Wien, 1997 (Wiener Studien, Beiheft 24) ; Francine Mora, « Réceptions de lÉnéide au Moyen Âge », dans Cahiers de l'Association internationale des études françaises, 53 (2001), p. 173-189, spéc. p. 176-177.</ref>. Le second texte pertinent d'Alcuin est un passage de la Lettre 308, adressée à Charles entre 801 et 804. L'adjectif ac(h)ademicus y reparaît, sous une forme substantivée et non sans une pointe d'ironie : « ... Vous nous demandez de faire éplucher par vos Académiciens des questions portant sur l'Évangile »Alcuin, Lettre 308, dans MGH, Epistolae Karolini aevi, II (Berlin, 1895), p. 471, lignes 20-21 : ... evangelicas quaestiones achademicis vestris a nobis enucleandas inquiritis ). Explicitement emprunté à l'Académie de Platon, le terme academicus est donc appliqué par Alcuin à une élite de lettrés constituée autour du souverain franc. Le premier des deux passages cités exprime l'admiration sincère, quoique relativeRemarquons la nuance de dédain que comporte ici le mot exercitationis (Achademicae), que nous avons traduit par « entraînement ». L'académie platonicienne façonnait, pour ainsi dire, la surface de l'esprit, au lieu que l'université chrétienne dont rêve Alcuin en configure la substance., du docte Anglais pour la discipline intellectuelle de la Grèce antique ; le second, malgré une touche d'humour, ne dément pas l'impression produite par le précédent. Alcuin est, somme toute, un bon témoin de la révérence carolingienne envers la culture « classique ». Notker le Bègue, en 885, affirmera, quant à lui, que le travail d'Alcuin auprès de Charlemagne a fait des Francs les égaux des Romains et des AthéniensNotker Balbulus, Gesta Karoli Magni imperatoris, I, 2 (éd. Hans F. Haefele, dans Monumenta Germaniae historica. Scriptores rerum Germanicarum. Nova series. Tomus XV. Berlin, Weidmann, 1959, p. 3, lignes 15-16) : Cuius [scil. Albini] in tantum doctrina fructificavit ut moderni Galli sive Franci antiquis Romanis et Atheniensibus aequarentur.. Reste à savoir si l'infatigable « Albin » pensait vraiment que son ambition se réalisait dans le cercle savant de la cour de Charles, où il fut présent de 782 environ à 790 (date de son retour temporaire en Angleterre), puis de 793 à 796 (date à laquelle il fut nommé abbé de Saint-Martin de Tours).