Dans la Grèce antique, les hilotes ou ilotes (en grec ancien ) sont une population autochtone de Laconie et de Messénie asservie aux Spartiates, qu'ils font vivre. Leur statut s'apparente à celui des serfs du Moyen Âge : attachés à la terre, ils sont la propriété de l'État lacédémonien. Ils ne sont donc pas des esclaves-marchandises, qui existent par ailleurs mais qui sont plutôt rares. L'hilotisme se rencontre également dans d'autres sociétés grecques, comme la Thessalie, la Crète ou la SicileMoses Finley, « Sparte » dans Jean-Pierre Vernant (s. dir.), Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, 1999 ( 1968), 208..

Origine des hilotes Le nom viendrait, selon une partie de la traditionHellanicos, frag. 188 J., de la bourgade d'Hélos (), située au sud de Sparte. Pausanias déclare ainsi : , III, 20, 16.. Le nom aurait donc désigné, à l'origine, une simple tribu de l'ethnie dorienne, mais cette explication est peu plausible sur le plan historique, et impossible sur le plan phonétique, , .. On a donc proposé de rattacher le mot à , infinitif de / , , et d'ailleurs certains auteurs antiques ne considèrent pas le mot comme un simple ethnonyme, mais bien comme un nom commun à connotation servile. Antiochos de Syracuse écrit ainsi : Frag. 13, conservé par , VI, 3, 2., tandis que Théopompe note : Frag. 122, conservé par , VI, 265 b–c.. Cette explication est là encore douteuse : le nom est sans étymologie sûrePierre Chantraine, ibid., approuvé par Ducat , p. 10..

Il est certain qu'une partie de l'hilotisme est issu de la conquête : c'est le cas des Messéniens, réduits au par les guerres de Messénie. Hérodote, d'ailleurs, appelle les hilotes « Messéniens ».

Pour ce qui est des premiers hilotes, la situation est moins claire. Selon la tradition (Théopompe), ils seraient les descendants des habitants initiaux, Achéens, que l'arrivée des Doriens a soumis. Mais tous les Achéens n'ont pas été réduits à l'hilotisme : ainsi, la ville d'Amyclées, théâtre des Hyacinthies, jouit d'un statut privilégié. D'autres auteurs antiques proposent des théories alternatives : selon Antiochos de Syracuse, les hilotes sont à l'origine les Lacédémoniens qui n'ont pas participé aux guerres de Messénie. Pour Éphore de Cumes, ce sont des périèques de Hélos, révoltés puis réduits à l'esclavage. L'historiographie moderne privilégie la thèse d'Antiochos de Syracuse.

Le système hilotique Statut Le statut juridique des hilotes est complexe. Ils ne sont pas libres et ne possèdent aucun droit politique : ils sont donc comparables de ce fait aux esclaves-marchandises, auxquels le reste de la Grèce recourt abondamment. Au reste, nombreux sont les auteurs antiques, Grecs ou Romains, qui appellent simplement douloi ou servi les hilotes, sans se montrer toujours bien conscients de leur statut particulier. En effet, les hilotes sont attachés à une terre, ce qui les rapproche du serf médiéval.

En théorie, ils appartiennent à l'État et sont attachés à un lot de terre, le / (« lot, héritage »). Le citoyen à qui ce kleros est dévolu ne peut ni affranchir les hilotes qui y sont attachés, ni les vendre à l'étranger. Néanmoins, il existe une forme de propriété individuelle : les citoyens se prêtent entre eux les hilotes pour dépanner, par exemple à la chasse, au même titre qu'on se prêterait chiens ou chevaux — « pour ainsi dire comme des biens propres », comme le dit AristotePolitique, II, 5, 1263 a 35-37.. On peut dire que la cité a la nue-propriété des hilotes, tandis que le citoyen en a l'usufruit.

Hilotes et kleros Le kleros, portion de terre allouée à chaque Spartiate et cultivée par les hilotes, devait permettre à chaque citoyen de payer son écot. S'il s'en révélait incapable, il était exclu de la syssitieAristote, Politique, II, 9. et perdait donc la citoyenneté.

Les hilotes sont attribués à des citoyens pour effectuer le travail du kléros attribué à ce citoyen, ou encore les tâches domestiques. Les sources évoquent en effet souvent les serviteurs accompagnant tel ou tel Spartiate. Plutarque, Vie d'Agésilas, III, 1. montre Timaïa, femme du roi Agis II, conversant avec des femmes hilotes, ses servantes. Visiblement, elle leur accorde une certaine confiance, puisqu'elle leur confie, alors qu'elle est enceinte, que le père de l'enfant est son amant Alcibiade, et non son mari légitime. Au , les citoyens emploient également des esclaves-marchandises à cette fin. Certains hilotes servent également comme serviteurs des jeunes Spartiates, pendant l'éducation spartiate. Ce sont les / móthônes (cf. ci-après). Les hilotes peuvent être artisans.

Ils doivent donner une part de leurs récoltes ( / ). Ce montant est, selon Plutarque, de 70 médimnes (19 qx) d'orge pour un homme, 12 médimmes pour une femme, ainsi que de l'huile et du vin, ce qui correspond à une part raisonnable pour entretenir un guerrier et sa famille, ou une veuve. Un passage de Tyrtée, cité par Pausanias IV, 14, 4–5., conteste l'existence de l’apophora, et parle de la moitié des revenus de la terre reversée aux maîtres. Il s'agit cependant de la situation peu de temps après la première guerre de Messénie, ce qui explique sans doute des conditions plus sévères.

Après paiement du tribut, il reste souvent à l'hilote de quoi vivre correctement : les terres de Laconie et de Messénie sont très fertiles, et permettent souvent deux récoltes. Certains peuvent même arriver à une forme d'aisance : en 223 av. J.-C., hilotes achètent leur liberté contre drachmes chacun, somme assez considérable. Cependant, des mesures sont prises par les Spartiates pour éviter que leurs hilotes ne s'enrichissent.

Démographie Les hilotes vivent en famille et ne peuvent contracter d'union qu'entre eux. Ceci constitue déjà un réel avantage par rapport aux esclaves-marchandises, dont ni le mariage ni les liens de famille ne sont reconnus légalement. Les hilotes sont donc beaucoup moins susceptibles de voir leur famille séparée. En conséquence, les hilotes peuvent se reproduire, contrairement au reste des esclaves dans l'Antiquité. Leur nombre, probablement assez important au départ, va donc en augmentant — et ce, malgré la kryptie et autres massacres d'hilotes, ou les pertes dues à la guerre. Parallèlement, la population des pairs (citoyens spartiates), elle, ne cesse de régresser.

L'absence de recensement ne permet pas de connaître leur nombre de manière certaine, mais des estimations sont possibles. Selon Hérodote, IX, 28–29., les hilotes sont sept fois plus nombreux que les Spartiates lors de la bataille de Platées, en 479. Au moment de la conspiration de Cinadon, au tout début du , on peut compter sur l'agora pairs sur un total de personnes, III, 3, 5.. À ce moment-là, la population totale des hilotes est estimée entre et personnes, femmes comprises P. Cartledge, Agesilaos and the Crisis of Sparta, Johns Hopkins University, Londres, 1994, ..

Attendu que la population des hilotes ne peut croître de manière exogène (par l'achat ou la prise de guerre), elle ne peut compter que sur sa propre reproduction. Les hilotes y sont incités par les Spartiates eux-mêmes, qui mettent en œuvre pour leurs esclaves un eugénisme comparable à celui qu'ils s'imposent à eux-mêmes. En effet, selon la croyance grecque de l'époque, les caractères acquis sont hérités de même que les caractères héréditaires. Lors de la kryptie, les hilotes les plus forts constituent la cible première des kryptes : il s'agit de sélectionner les hilotes les plus mous, donc jugés les plus dociles.

Qui plus est, les Spartiates utilisent les femmes hilotes comme un moyen de subvenir aux besoins de l'État en ressources humaines : les bâtards (nothoi) issus de père spartiate et de mère hilote possèdent un rang intermédiaire dans la société lacédémonienne (les mothakes et môthones) et grossissent les rangs de l'armée civile. Il est difficile de savoir si ces naissances résultent de liaisons volontaires (au moins de la part du père) ou d'un programme mis en œuvre par l'État. Néanmoins, il est probable que les filles issues de telles unions, ne servant aucun but militaire, aient été exposées à la naissanceJ. Tregaro, « Les bâtards spartiates », in Mélanges Pierre Lévêque, 1993..

Affranchissement Selon Myron de PrièneCité par , VI, 271 f., l'affranchissement d'hilotes est « fréquent » ( / ). Le texte suggère qu'il s'agit de libération à la suite d'un service dans l'armée. La première référence explicite à ce recours aux hilotes figure chez ThucydideLa Guerre du Péloponnèse, IV, 26, 5., à l'occasion des événements de Sphactérie, alors que Sparte doit ravitailler ses hoplites assiégés sur l'île par les Athéniens :

Selon Thucydide, l'appel reçoit un certain succès auprès des hilotes, qui parviennent effectivement à faire passer des vivres aux assiégés. Néanmoins, il ne précise pas si les Spartiates tiennent ou non parole. Il est possible que certains des hilotes exécutés ensuite aient fait partie des volontaires de Sphactérie.

Le second appel est proclamé pendant l'invasion de la Laconie par les Thébains. D'après XénophonLes Helléniques, VI, 5, 28., les autorités s'engagent à affranchir tout hilote acceptant d'être incorporé. Il estime à le nombre de ceux qui acceptent, et précise que ce nombre a plongé les Spartiates dans l'embarras.

De même, en 424, les hilotes qui ont servi Brasidas en Chalcidique sont affranchis. On les appelle alors les « Brasidéiens ». Il est aussi possible de devenir libre en achetant sa liberté, ou encore en subissant l'éducation spartiate. De manière générale, les hilotes affranchis portent le nom de « néodamodes » ( / ) : ceux-ci rejoignent le / des Périèques.

Moses Finley souligne que le recours aux hilotes pour servir d'hoplites constitue un grave défaut du système. En effet, la base du système hoplitique est un entraînement strict afin de maintenir les rangs dans la phalange. Les Spartiates eux-mêmes sont des hoplites renommés en raison de leur habileté manœuvrière, résultat d'un entraînement permanent. Outre cet aspect militaire, le fait de servir comme hoplite est caractéristique du citoyen grec. Introduire des hilotes dans la phalange ne peut donc qu'engendrer des troubles sociaux.

Un cas à part : les mothakes et les mothônes PhylarqueCité par Athénée, VI, 271 e. évoque une classe d'hommes, à la fois libres et non-citoyens : les / , ayant pour caractéristique d'avoir subi l’agôgè, l'éducation spartiate. L'historiographie classique s'accorde à reconnaître que les hilotes formaient une grande partie de ces mothakes. Cependant, cette catégorie pose de nombreux problèmes, au premier rang duquel le vocabulaire.

Les auteurs antiques emploient plusieurs noms pour évoquer une réalité qui semble similaire : / : connotation de liberté, Phylarchos affirme qu'ils sont libres (eleutheroi), Élien, 12, 43. qu'ils peuvent être citoyens ; / : connotation servile, le mot désigne l'esclave né à la maison ; / : pupilles, enfants adoptés, que Plutarque classe parmi les xenoi (étrangers) ; / : littéralement, « ceux qui sont élevés avec », c'est-à-dire des frères de lait, donnés comme équivalents par Phylarchos des mothakes ; / : littéralement, « ceux qui sont nourris près de soi », signification assez différente du précédent (le mot s'applique aussi à des animaux domestiques).

La situation est compliquée par une glose d'Hésychios d'Alexandrie affirmant que les mothakes sont des enfants esclaves ( / ) élevés en même temps que les fils des citoyens. Les philologues résolvent le problème de deux façons : il convient de lire / , hapax pour (Arnold J. Toynbee) ; douloi a été interpolé par un copiste confondant mothakes et mothônes.

Quoi qu'il en soit, il semble que la conclusion doive être prudente : les mothônes sont les jeunes serviteurs chargés d'accomplir les tâches domestiques pour les jeunes Spartiates au cours de leur éducation (Aristote, Politique, I, 633 c), ils restent esclaves une fois devenus adultes ; les mothakes sont un groupe de naissance libre indépendant des hilotes.