Marie de France (active entre 1160 et la fin du XIIe siècle, voire 1210, « Marie de France », in Medieval France : An Encyclopedia, , Routledge, Abingdon sur la Tamise, 1995.) est une poétesse de la « Renaissance du », la première femme de lettres en Occident à écrire en langue vulgaire. Elle appartient à la seconde génération des auteurs qui ont inventé l'amour courtois.

Ses courts récits en vers, improprement appelés Lais de Marie de France, sont une adaptation en langue d'oïl de la matière de Bretagne. Ils ont rencontré un immense succès de son vivant dans toutes les cours de France et d'Angleterre dont ils célèbrent l'idéal chevaleresque puis, la mode de la chevalerie expirant durant la guerre de Cent Ans, ont été oubliés. Ses fables inspirées d'Ésope en revanche ont été lues sans discontinuer du , en raison d'une vivacité caractéristique qui a été imitée, en particulier par La Fontaine. Ce sont, à la suite d'une première traduction en anglais, The Lay of Marie: A Poem., Rowland Hunter, Londres, 1816., le mouvement romantique et l'engouement pour les études de l'ancien français qui ont fait redécouvrir au ses contes tirés de lais bretons, qui sont aujourd'hui des classiques. Marie dite de France demeure cependant une énigme, dont rien n'est connu que les écrits et le prénom.

Mystère biographique Surnom Marie de France est la première femme de lettres d'expression française que l'on connaisse. Héloïse, qui est de la génération de sa grand-mère, n'a écrit qu'en latinJournal des demoiselles, 1840, Paris.Robert Sabatier, Histoire de la poésie française, volume 1 - Poésie du Moyen Âge, Albin Michel, 1975, .Mercure de France, 1819, .. On ne sait rien d'elle, si ce n'est ce qu'elle dit d'elle-même dans l'épilogue de ses Fables :

C'est la raison pour laquelle elle est surnommée depuis au moins la RenaissanceC. Fauchet, Recueil de l'origine de la langue et poésie française, , Mamert Patisson impr. Paris, 1581. « Marie de France ». Les noms de famille désignant un repère topographique d'où provenait le nom patronymique filiatif à l'époque, il était alors usuel de préciser son prénom suivi de sa ville d'origine lorsque la personne était née de père inconnu ou lorsque la filiation était remise en doute (à l'époque les femmes ne pouvait transmettre leur nom de jeune fille) mais aussi pour les orphelins. Le même principe était utilisé lorsque des descendants d'une même famille possédait plusieurs fiefs. Le fait de se désigner sans nom de famille est un possible indice de bâtardise ou de l'adoption d'une orpheline ignorant son lieu de naissance.

Datation De nombreux essais de datation ont été tentés à partir d'œuvres manifestement antérieures ou postérieures à celles de Marie de France. Les Lais montrent des dettes à l'égard du Brut de Wace (1155) et du Roman d'Énéas (vers 1160) ; d'autre part, ils ont influencé le roman d'Ille et Galeron, de Gautier d'Arras, dont le début de la composition a été daté de 1178, encadrant ainsi l'œuvre de Marie, écrite entre 1160 et 1178. Par la même méthode, les Fables peuvent être datées entre 1167 et 1189, et L'Espurgatoire Saint Patrice après 1189.

Origine inconnue Le terme de France, au , est ambigu. Le plus souvent, dans un cadre politique, il désigne le domaine propre des Capétiens, l'Île-de-France et l'Orléanais, mais peut aussi être utilisé pour désigner la totalité du Royaume, territoires des grands vassaux inclus, voire dans un sens littéraire, comme la « douce France » de la Chanson de Roland, l'Empire, chose à laquelle aspirent les Plantagenêt. Il est donc difficile d'en déduire l'origine de la poétesse.

Ses douze lais sont dédiés à un roi, sans doute Plantagenêt, compte tenu de la faveur qu'y avaient les lettres et du fait qu'elle s'adresse à un public anglophone. Elle enjolive en effet parfois son propos en traduisant quelques mots en anglais. Liée dans cette hypothèse à la cour d'Aliénor d'Aquitaine, elle aurait vraisemblablement vécu un temps, peut-être très long, en Angleterre. Les seigneurs bretons, normands, anglais ou flamands se déplaçaient régulièrement d'un côté de la Manche à l'autre, confiant leurs affaires à leurs femmes. Les épouses ont ainsi assumé un rôle grandissant et joui du loisir d'animer une cour.

Marie, contemporaine de la comtesse de Champagne Marie de France, pourrait être originaire d’Île-de-France, s'il faut entendre en ce sens sa propre déclaration, ou plus probablement de Normandie, seule région dont elle donne des détails, à savoir la côte des Deux-Amants. Bernard Sergent en tire l'hypothèse que Marie de France serait un personnage connu pour avoir vécu à la même époque à proximité, Marie de BeaumontB. Sergent, L'origine celtique des Lais de Marie de France, , Droz, Genève, 2014.. Léopold Constans et affirment qu’elle est née à Compiègne et l’assimilent à une Marie de Compiègne. Sir John Fox la voit comme la fille naturelle de Geoffroy V d'Anjou, père d’. Elle serait alors la demi-sœur illégitime d' et serait devenue abbesse du monastère de Shaftesbury en 1181 ou quelques années auparavant. Des médiévistes ont supposé qu'elle avait été abbesse du monastère de Reading. Plusieurs ont suggéré qu'elle pourrait être cette fille de Galéran IV, comte de Meulan, qui épousa Hugues Talbot, vers 1170, et alla vivre avec lui sur ses terres anglaisesBatany Jean, « Le "mari aux deux femmes" les deux Bretagne et l'Irlande », Celtitudes médiévales, Ed. Philippe Walter, univ. Grenoble 3; IRIS 29 (2005), .Grillo P.R., « Was Marie de France the dauther of Waleran II, count of Meulan? », Medium Aevuum, 53, (1988), .Yolande de Pontfarcy, « Si Marie de France était Marie de Meulan », Cahiers de Civilisation Médiévale (), (1995), .. Carla Rossi étudie l'hypothèse qu'elle fut la sœur de Thomas Becket, l'abbesse de BarkingCarla Rossi, Marie de France et les érudits de Cantorbéry, Classiques Garnier, Paris, 2009 . tandis que Philippe Delorme suppose qu'il pourrait s'agir d'Adèle de France, éternelle fiancée de Richard Cœur de Lion, confiée dès l'enfance à la garde d'Aliénor d'Aquitaine, élevée à la cour de Poitiers. L'historien allemand Richard Baum considère que Marie de France n'est qu'un mythe entourant une variété d'auteurs anonymes.

Son identification à Marie de Boulogne, abbesse, donc peut-être lettrée, arrachée à la vie monastique et confrontée aux tourments de la vie conjugale qui font une grande partie de la matière de ses récits, se soutient, très hypothétiquement, de la proximité des comtes de Léon, dont son premier conte reprend des détails qui n'ont pu être transmis que par les bardes exerçant en la riche cour de Mont Relaxe, et des comtes de Flandre, à la famille desquels son mari appartenaitPaul-François Broucke, « L’emblématique de la maison de Léon aux et les prééminences de Daoulas et La Roche-Maurice aux », in Mémoires, B, , Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne, Rennes, 2012.. Le lieu où les contacts et échanges entre bardes brittophones et courtisans francophones sont à la fin du les plus réguliers se trouve être la très brillante cour du duc de Bretagne, Nantes, où se déroule l’intrigue d'un des contes de Marie, Chaitivel. Les conseillers du futur baillistre Geoffroy Plantagenêt, fils d'Aliénor d'Aquitaine marié à l'âge de sept ans à l'héritière du duché, y mènent alors une politique d'intégration politique et culturelle du Penthièvre et du Léon, ex comté rebelle démantelé en 1179, après une campagne militaire de trois années, dont le seigneur Guyomarch, croisé ayant appartenu à la génération des arrière-grands-parents de la poétesse, donne figure au récit qui inaugure la série de ses contes, Guigemar.

Quelles que soient les hypothèses construites a posteriori par les exégètes, n'a peut-être sous la plume de Marie aucun sens précis sinon que celle-ci a tout simplement voulu dire qu'elle n'était pas autochtone de Grande-Bretagne. Les colons appelés aujourd'hui « Anglo-Normands » par les historiens ne se désignaient en effet pas ainsi, ni même comme un groupe, sinon de rares fois, et c'est alors sous le terme de P. Flatrès, « Les divisions territoriales de Basse-Bratagne comparées à celles des contrées celtiques d'outre-mer. », in Annales de Bretagne, , , , PUR, Rennes, 1956, ., c'est-à-dire Français. « Marie de France » ne signifie ainsi peut-être que « Marie l'Anglo-Normande ».

Dans son roman Matrix, la romancière américaine Lauren Groff reprend l'hypothèse qui fait de Marie une fille naturelle de Geoffroy V d'Anjou. Elle lui invente une vie à la cour de son demi-frère Henri II et de son épouse Aliénor d’Aquitaine. Celle-ci la relègue à 17 ans dans une abbaye anglaise dont elle devient abbesse. Marie y écrit ses Lais et les Fables, sans quitter l’abbaye où elle passe l’essentiel de sa vie.

Probable langue anglo-normande Il est impossible de savoir dans quel milieu linguistique a grandi la future poétesse ou même en quelle langue elle a elle-même écrit. Les huit principaux manuscrits qui la font connaître au chartiste contemporain sont des copies postérieures à sa mort rédigées tantôt en anglo-normand, principale langue littéraire du après la langue d'oc, tantôt en francien, voire en picard.

Carrière Marie « de France », par ses connaissances littéraires, occupe un rang supérieurB. de Roquefort, « Notice sur la vie et les écrits de Marie de France », in Poésies de Marie de France, , , Chasseriau libr., Paris, 1820. parmi les femmes mais aussi, par son talent d'écrivain, parmi tous les poètes anglo-normands de son siècle. Elle s'en distingue par l'audace de son propos sur l'amour. Elle cite PriscienMarie de France, Prologue., qui sert de cours durant le trivium. Elle a lu et étudié les auteurs de l'Antiquité enseignés à l'époque, Ovide et Phèdre certainement, Horace, Cicéron, Pline, Virgile, Tertullien, peut être, mais aussi les écrivains de la génération précédente, Wace, Thomas de Bretagne.

Marie précise en effet qu’elle a hésité longtemps à s’adonner à la poésie, qu'auparavant elle avait entrepris de traduire du latin plusieurs sujets tirés de l’histoire ancienne. Or ce genre de littérature, notion inventée aux temps modernes car à son époque légende et histoire se mélangent, était déjà très en vogue chez les écrivains de son temps, Philippe de Thaon, Geoffroy Gaimar, Simon de Freine, Robert de Ho, Everard de Kirkham, Samson de Nanteuil, Hélie de Winchester, Guillaume de Waddington, Étienne de Langton, Benoît de Sainte-Maure, Thomas de Horn... Ambitieuse et soucieuse de se distinguer, elle ne pouvait pas se résoudre à suivre la mode mais désirait être reconnue par un prince. C'est pourquoi, elle abandonna ce projet pour se consacrer entièrement à la transposition des lais bretons qu'elle avait entendus et dont elle avait gardé le souvenir, bien que, ou parce que cette langue lui sera restée totalement mystérieuse comme en témoignent ses erreurs dans les transcriptions dont elle abuse pour ajouter à l'exotisme.

La version qu'elle en propose est déjà célèbre autour de l'année 1180 et fait alors les délices des cours aristocratiquesD. Piramus, La vie seint Edmund le Rei, prologue, ca. 1180.. Son contemporain Denis Pirame, tout en fustigeant l'engouement des courtisans pour une littérature de loisir, dit d'elle :

C'est toutefois à la traduction latine que, la réforme grégorienne s'employant à ne pas laisser trop de liberté aux femmes, elle revient, en écrivant des fables, qui font d'elle la première fabuliste française, puis, après 1189, une ou deux légendes démarquées d'une hagiographie plus conforme à l'ordre moral imposé par l'Église catholique. Elle vit alors, veuve ou célibataire, sous la protection d'un prudhomme.

Thématiques