Tintin au pays des Soviets (titre complet sur la couverture : Les Aventures de Tintin, reporter du « Petit Vingtième », au pays des Soviets) est le premier album de la série de bande dessinée Les Aventures de Tintin, créée par Hergé, dessinateur belge.
Alors responsable du Petit Vingtième, le supplément jeunesse du journal belge Le Vingtième Siècle, Hergé reçoit de son rédacteur en chef l'abbé Norbert Wallez, la commande d'une bande dessinée dont le héros ferait un reportage en Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). L'abbé fournit à Hergé le pamphlet Moscou sans voiles, dont l'auteur s'inspire très fortement, ce qui fait de cette aventure une critique particulièrement virulente du régime communiste.
Hergé considère cette œuvre comme une « erreur de jeunesse ». En effet, il fait preuve d'inconstance dans le caractère des personnages et dans le ton anticommuniste, mais il introduit néanmoins l'usage exclusif du dessin et des phylactères dans la bande dessinée européenne, comme Alain Saint-Ogan avant lui, et il montre un réel talent pour représenter le mouvement et le son. Outre la première apparition des célèbres personnages Tintin et Milou, plusieurs moments de l'album sont passés à la postérité, par exemple la scène de la manipulation des élections. Le héros échappe à des bolchéviques prêts à le tuer pour l'empêcher de révéler aux Occidentaux la réalité soviétique, et incarne un idéal de journalisme d'investigation courageux"Hergé fils de Tintin", par Benoît Peeters aux Éditions Flammarion en 2016"Les journalistes d'investigation sont des Tintin de l'info", dans Le Monde le "Journalisme d’investigation : mythe ou réalité ?" par Bernard Rappaz pour Géopolitis .
L’histoire est prépubliée dans le journal Le Petit Vingtième du au , puis paraît en album en . Elle est également publiée dans le magazine français Cœurs vaillants à partir d'. Celui-ci n’a qu’un tirage modeste comparé à d’autres journaux s’adressant au même public en France et publiant de préférence des BD américaines . C’est aussi le cas de l’hebdomadaire qui a publié cette aventure en Belgique.
Rapidement introuvable en librairie, car tiré à seulement exemplaires, puis victime de la contrefaçon sur le marché noir, l'album ne sera réédité par les éditions Casterman qu'en 1973, au sein des Archives Hergé, plus de quatre décennies plus tard. Contrairement à une légende, Hergé n’a exprimé aucune réticence à cette réédition et dès 1969 un tirage hors-commerce de 500 exemplaires fut offert à un demi-millier de proches du dessinateur, qui l’avait réclamé dès 1965.
Jamais redessinée par les Studios Hergé, cette histoire reste dans son format original, en noir et blanc, jusqu'en 2017, quand les éditions Casterman et la société Moulinsart SA, chargée de l’exploitation commerciale de l’œuvre d’Hergé, en publient une version colorisée.
Résumé La trame de l’histoire se compose essentiellement de nombreuses péripéties, dans lesquelles Tintin et son chien Milou doivent se tirer de difficultés et de dangers, entrecoupées de scènes ouvertement anticommunistes.
Au temps de l’URSS de Staline, le reporter Tintin et son fox-terrier Milou sont envoyés à Moscou par Le Petit Vingtième afin d'y effectuer un reportage.. Informés de son départ et des raisons de sa venue, les Soviétiques dépêchent un agent secret afin de le tuer, et font exploser son train, alors en Allemagne.. Le héros en réchappe, mais est accusé de l’attentat par les autorités allemandes (la Schupo) et est emprisonné.. Il réussit à s'enfuir et poursuit son voyage jusqu’en URSS.. Dès la frontière, à Stolbtsy (Stowbtsy, dans l'actuelle Biélorussie), il est immédiatement traqué par la Guépéou, qui tente de l’arrêter ou de l’éliminer à plusieurs reprises : à l'aide d'une peau de banane., en faisant dérailler son train., en se déguisant pour le piéger. et en le traquant dans son hôtel..
thumb|Membres de la Guépéou déterrant du blé caché. Lorsqu’il arrive à MoscouLorsque Tintin s'approche de Moscou, la place Rouge, avec la cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux est visible au loin. Ce monument figure également sur la couverture de l'édition en noir et blanc. Patrick Mérand, Les arts et les sciences dans l'œuvre d'Hergé, ., Tintin découvre un « bourbier infect » où les enfants meurent de faim., et où les habitants sont forcés de voter communiste sous peine de mort.. Il s’engage alors dans l’armée pour observer celle-ci voler les koulaks. Ayant aidé un paysan à cacher son blé., il est condamné à mort, mais réussit à s’enfuir vers les régions polaires, où la Guépéou envoie de nouveaux agents à sa poursuite.. gauche|vignette|L'aéroport de Berlin-Tempelhof en 1930. Les péripéties se succèdent. Tintin se bat contre un ours., puis boxe un Soviétique. et enfin, se réfugie dans une cabane hantée, qui s’avère être un repaire secret où le gouvernement stocke les richesses qu'il a volées.. Tintin s’enfuit en avion. et revient malencontreusement en Allemagne, à l'aéroport de Tempelhof.. Là, il est à nouveau attaqué à deux reprises par la Guépéou.., mais s'en sort sans dommage. Estimant ne pas avoir recueilli assez d’informations, le reporter, avec la récompense offerte par la police allemande, achète une voiture pour retourner en Union soviétique.. Or le véhicule ayant dérapé, Tintin et Milou sont projetés dans un train. Celui-ci les reconduit alors à Bruxelles, où ils sont accueillis en héros par une foule réunie devant l'ancienne Gare du Nord..
Contexte d'écriture thumb|left|alt=La signature d'Hergé|La signature d'Hergé. Depuis 1925, Georges Remi — qui signe son travail pour Le Boy Scout belge sous le pseudonyme Hergé — est employé au Vingtième Siècle.. Ce journal de Bruxelles, dirigé par l’abbé Norbert Wallez, est résolument catholique et conservateur. Le quotidien se définit d'ailleurs comme un « journal catholique de doctrine et d’information ».. Il est surtout proche d'une idéologie fasciste qu'incarne Benito Mussolini en Italie, tenu en haute estime par l'abbé.. Celui qui deviendra quelques années plus tard le leader politique des rexistes, Léon Degrelle, y travaille aussi comme correspondant à l’étranger.. De telles idées politiques ne sont alors pas rares en Belgique... : le sentiment anticommuniste est puissant, comme en témoigne une exposition soviétique tenue à Bruxelles en vandalisée au cours de manifestations des Jeunesses nationales de Pierre Nothomb, dont Léon Degrelle fait partie..
À son retour du service militaire, Hergé obtient un poste de reporter-photographe et de dessinateur, mais gagne avant tout sa place en réalisant des petits travaux graphiques à la demande. Il y apprend la reproduction par photogravure, l'art du lettrage, ainsi que le fonctionnement d'une rédaction.. Wallez prend le dessinateur sous son aile, le pousse à s'ouvrir, à se dépasser, il lui donne le goût de la perfection et de la confiance en soi.. Plus tard, l'abbé décide de la publication d’un supplément pour la jeunesse, Le Petit Vingtième, qui est intégré au Vingtième Siècle tous les jeudis (jour de congé pour les écoles belges), et son protégé en devient le rédacteur en chef.. Le premier numéro paraît le .. Wallez charge aussi Hergé d'illustrer l’histoire L'extraordinaire aventure de Flup, Nénesse, Poussette et Cochonnet, écrite par un membre de la rédaction des sports, et de la publier dans le supplément. Ce travail de mauvaise qualité dure dix semaines, jusqu'au .. En parallèle, Hergé écrit toujours Les Aventures de Totor, C. P. des Hannetons pour le journal scout Le Boy Scout Belge (depuis ), une histoire en strips sur la vie de Totor, un chef de patrouille scout.. À partir de , soit un an après les débuts de Tintin au pays des Soviets, Hergé commence aussi une nouvelle série intitulée Quick et Flupke... Devant la charge de travail qui s'accumule, il demande à son rédacteur en chef d'embaucher des assistants : Eugène Van Nyverseel le rejoint le , ainsi que Paul Jamin en ..
Le , Norbert Wallez remarque deux planches de bande dessinée qu'Hergé a publiées dans le journal Le Sifflet : un gag entre un « petit enfant sage » et son chien blanc.. Séduit, l'abbé propose à Hergé de reprendre ces personnages comme héros dans une histoire à paraître dans Le Petit Vingtième, et le débutent les aventures de Tintin et Milou .. L'histoire se déroule en URSS, sur consigne encore de l'abbé, ouvertement anticommuniste, qui veut montrer aux jeunes Belges toute l'horreur du bolchevisme..
L'écrivain Philippe Goddin fait toutefois l'hypothèse que les premiers dessins préparatoires de Tintin au pays des Soviets ont lieu dès la fin . En effet, Hergé commence à cette période à intégrer des phylactères dans ses travaux, or ceux-ci ont une forme presque identique en (pour L'Extraordinaire Aventure de Flup, Nénesse, Poussette et Cochonnet) et en (pour Tintin), mais différente en (pour les gags publiés dans le journal Le Sifflet)..
Conception de Tintin au pays des Soviets En 1929, Hergé n'a pas conscience d'être un pionnier de la bande dessinée, qui n'est pas encore considérée comme un art à part entière. Il se sert d'influences très diverses autour de lui, et son style s'améliore mois après mois. Il apporte des innovations majeures, comme l'utilisation du phylactère, même si la qualité générale de l'histoire est inégale.
Documentation vignette|Une Mercedes Torpedo, le modèle que Tintin subtilise à Berlin.
Critique du communisme Pour écrire Tintin au pays des Soviets, Hergé n'a pas le loisir de visiter le pays dans lequel il envoie Tintin, ni le temps de s'inspirer d'une abondante documentation. Par la suite, et en particulier à partir de l'album Le Lotus bleu, Hergé se documentera beaucoup plus pour chaque histoire.
Suivant le conseil de Norbert Wallez, il puise principalement ses informations dans le livre Moscou sans voiles. Neuf ans de travail au pays des Soviets, écrit par Joseph Douillet, ancien consul de Belgique en Russie, à Rostov-sur-le-Don.. Douillet y attaque vivement le communisme et le gouvernement soviétique, en passant en revue tous les domaines : économie, santé, Komintern.. Hergé copie des morceaux entiers du livre, par exemple une scène où des communistes se font élire en menaçant les votants avec leurs pistolets, qui est la mise en images de la citation ci-après tirée du livre de Douillet :
Le communiste camarade Oubiykone (président sortant du comité exécutif) prononça un discours. Voici en quels termes il apostropha la foule :
Trois listes sont en présence : l’une est celle du parti communiste. Que ceux qui s’opposent à cette liste lèvent la main !
Simultanément, Oubiykone et ses quatre collègues sortirent leurs révolvers et désignèrent la foule des paysans, l’arme menaçante au poing. Oubiykone continua :
Qui donc se déclare contre cette liste ? Personne ? Je déclare que la liste communiste passe à l’unanimité. Il devient donc inutile de faire voter pour les deux autres.
Hergé accentue par ailleurs l'effet de cette scène, car il dessine un public qui courbe l'échine progressivement, alors que les dirigeants ont eux le visage triomphant.. Il joue aussi avec la prétendue bonne santé économique du pays. Il reprend un passage de Moscou sans voiles où les Soviétiques simulent le fonctionnement de leur industrie lors de la visite de syndicalistes anglais. Tintin évente le subterfuge lorsqu'il découvre que la fumée provient de simples ballots de paille consumés et que les bruits de la production proviennent de tôles suspendues frappées..