Ta'zieh désigne un genre théâtral religieux traditionnel iranien, commémorant le martyre de l'imam Husayn dans la bataille de Kerbala en 680. Ce spectacle se déroule au cours des dix premiers jours du mois de mouharram, avec son acmé le dixième jour, appelé Achoura.
Généralités Le mot ta'zieh vient de l'arabe, langue dans laquelle il signifie « expression de sympathie, de deuil et de consolation » ou simplement « condoléances ». À cela, on peut ajouter le sens de « cérémonie funèbre »Daniel Reig, Dictionnaire arabe-français, français-arabe, Paris, Larousse, 1988 Entrée n° 3530, sens que l'on retrouve en partie en persan : « tragédie religieuse (ayant pour thème central la passion de l'imam Hoseyn) »Gilbert Lazard, Dictionnaire persan-français, Téhéran, 1990, p. 143.. D'une manière générale, on peut dire que le ta'ziyeh représente la lutte entre le bien et le mal, la guerre entre deux forces, celle de l’obscurité et celle de la lumière.
Le mot renvoie à la commémoration des événements de la bataille de Karbala. Sir ouvre la préface son ouvrage (1879) sur le Ta'zieh par cette affirmation Lewis Pelly, The Miracle Play of Hasan and Husain, vol. I, London, W. H. Allen and Co., 1879 p. III (V. ci-dessous « Bibliographie ») : « Si le succès d’un drame doit être mesuré à l’aune de l’effet qu’il produit sur le public auquel il est destiné ou sur les spectateurs devant lesquels il est joué, aucune pièce n’a jamais surpassé la tragédie connue dans le monde musulman sous le nom de celle de Hasan et Husayn. » Cent ans plus tard, , professeur d'études iraniennes et islamiques à l’université de New York, cite ce passage en exergue à l'introduction de son livre Ta'ziyeh: Ritual and Drama in Iran.
Le Ta'zieh, principalement connu par la tradition iranienne, est un rituel de l’islam chiite qui rejoue la mort de Hussein (petit-fils du prophète Mahomet), ainsi que celle de ses fils et de ses compagnons, victimes d’un massacre brutal sur les plaines de Karbala, en Irak, en l’an 680 de notre ère. Sa mort fut le résultat d’un conflit de pouvoir concernant le contrôle de la communauté musulmane (le califat) après la mort de Mahomet.
Selon la région, l'époque, les circonstances, la religion, etc., ce mot peut prendre différents sens et différentes et pratiques culturelles. Ainsi, dans la culture iranienne, il est classé comme théâtre du deuil ou drame de la Passion, inspiré d’un événement historique et religieux : la mort tragique de Hussein, qui symbolise l’esprit épique et la résistance. En revanche, en Asie du Sud et dans les Caraïbes, il fait spécifiquement référence à des mausolées miniatures (imitant le mausolées de Karbala, et généralement réalisés en papier coloré et en bambou) utilisés lors des processions rituelles organisées durant le mois de Muharram.
La plus importante collection de manuscrits de ta‘zieh est conservée à la bibliothèque du Vatican, et contient 1055 manuscrits recueillis par l'orientaliste italien Enrico Cerulli entre les années 1950 et 1955, alors qu'il était ambassadeur en Iran. Ces manuscrits regroupent environ 300 pièces, présentes en plusieurs exemplaires avec un certain nombre de variantes. Seules quelques pièces de la collection ont été traduites du farsi : Louis Massignon a publié en 1955 une traduction française de la pièce Mansur-e Hallaj. Allesandro Bausani fit paraître une version italienne de l'une des pièces sur Adam et Eve en 1959, suivie en 1960 par une édition de trois manuscrits de la pièce Salomon et la reine de Saba. De son côté, l'orientaliste polonais Alexandre Chodzko publiait un ouvrage sur le sujet, dans lequel il déclarait , et il en donnait la traduction de cinq (du persan en français). Il existe aussi des traduction en ukrainien par Ahatanhel Krymsky, et en allemand par Davud Monshizadeh. Par ailleurs, d'autres manuscrits sont disséminés en IranBeeman, William O. "Theatre History #27: Learning about Ta'Ziyeh with Dr. William O. Beeman." Audio Blog Post. Theatre History. HowlRound. 27 Mar 2017..
Histoire
Origines Le ta’zieh, en tant que forme de mystère, est une forme artistique, considérée comme la forme nationale du théâtre iranien ; il exerce une influence profonde sur les œuvres dramatiques et théâtrales iraniennes. On retrouve ses premières traces à l’époque de Mu‘izz ad-Dawla, roi de la dynastie des Bouyides, en 963. Le ta'zieh tire son origine de rituels anciens comme le culte de mithraïsme, le Sug-e-Siavash (deuil de Siavach) et le Yadegar-e-Zariran ou Mémorial de Zarir : le deuil de Siavach, tel que décrit dans la littérature, présente les caractéristiques essentielles du ta'zieh islamiqueSeyed Hossein Fadaie, Manifestation of Religion in Western Drama, Teheran, Namayesh Publication, 2007, p. 182. Cité, p. 75, dans : « Certains estiment que la tragédie de l’Imam Hussein, telle qu’elle est représentée dans le ta’zieh, constitue une recréation de la légende de Siavach. » .
L'islam comporte deux branches principales : les sunnites et les chiites. Les sunnites représentent environ 85 à 90 % des musulmans, mais la tradition du ta’zieh est propre aux musulmans chiites, et elle est célébrée durant le premier mois du calendrier musulman, Muharram, l’un des quatre mois sacrés du calendrier islamiqueZarilli, Phillip B.; McConachie, Bruce; Williams, Gary Jay; Sorgenfrei, Carol Fisher (2006). Theatre Histories: An Introduction. USA: Routledge. pp. 81–82. .. Le ta’zieh est joué chaque année le dixième jour de Muharram, date hautement symbolique pour les chiites, car c’est ce jour-là que Hussein fut massacré. Chaque année, à cette date, la même histoire est racontée, de sorte que les spectateurs la connaissent parfaitement et savent à quoi s’attendre. Cela ne diminue cependant pas la fréquentation du public Iraj Emami, The Evolution of Tradition Theatre and The Development of Modern Theatre in Iran, (Thesis), University of Edinburgh, 1987 p. 48. .
Dans la communauté musulmane, on croyait fermement que rien de ce que les gens ordinaires avait créé ne pouvait surpasser ce qu’Allah avait créé, si bien que toute autre création donc jugée irrespectueuse. De ce fait, il existe peu de représentations — visuelles ou autres — de cette tradition religieuse. Il était crucial pendant le rituel que tous les spectateurs comprennent que les acteurs ne manquaient pas de respect à Allah. C’est pourquoi, le plus souvent, ceux-ci avaient leur script avec eux sur scène, pour qu’il soit bien clair qu’ils ne cherchaient pas à incarner une personne qu'Allah n’aurait pas créée.
Développements Dès l’établissement de la dynastie safavide en Perse en 1501, et l’adoption du chiisme duodécimain comme religion officielle, l’État manifesta un intérêt particulier pour le théâtre en tant qu’outil de propagation du chiismeDr. Mohamed Al-Saeed Abdul Mo’men, ‘‘Iranian Theater Propagates Shiism,” http://www.islamonline.net/iol-english/dowalia/art-2000-August-03/art3.asp./. C'est sous cette dynastie qu'est construit à Téhéran le premier théâtre populaire pour l'organisation officielle du ta‘zieh'.
Le développement du ta‘zieh atteignit son apogée sous la dynastie qadjare, notamment grâce à l’intérêt soutenu des rois qadjars, en particulier Nasser al-Din Shah (1848–1896). Un développement essentiel de cette période est qu’« en raison de la demande populaire », les représentations de ta‘zieh ne furent plus limitées au seul mois de Muharram et au mois suivant, Safar, mais s’étendirent à d’autres périodes de l’année. À l’origine, certaines dates du calendrier chiite seulement autorisaient les représentations. Par exemple, le ta‘zieh du martyre de Ali, premier imam chiite et quatrième calife, était joué le 21ᵉ jour du mois de Ramadan, date de sa mort des suites d’un coup d’épée.
En général, le public se composait plutôt des familles les plus aisées, qui considéraient le ta‘ziyeh comme une forme de divertissement, tandis que les membres des classes populaires y voyaient un rituel religieux important. Le ta‘ziyeh a gagné en popularité au cours du , et des femmes peignaient sur toile des scènes jouées sur scène dans le cadre du ta‘ziyeh, participant ainsi à l’enregistrement de l’histoire. Cela a constitué une avancée majeure dans l’histoire de l’art islamique.
L’engouement populaire pour cette forme dramatique favorisa l’enrichissement du répertoire du ta‘zieh. D’autres récits issus de la tradition islamique, mais aussi des histoires bibliques et des légendes nationales iraniennes furent intégrés. Comme la mise en scène nécessitait un effort important, une troupe de ta‘zieh avait généralement tendance à jouer plusieurs jours de suite au même endroit, mêlant le répertoire de Muharram à ce que l’on peut appeler les pièces marginales du ta‘zieh. Parmi ces pièces, on trouve finalement des comédies – ou plus précisément des satires – portant sur divers ennemis perçus des chiites. Ces satires visaient en particulier Omar, Othman et Abou Bakr, les trois premiers califes qui, selon la croyance chiite populaire, auraient joué un rôle décisif dans l’exclusion de Ali comme premier calife/imam après la mort de Mahomet.
Mais le rituel fut finalement interdit par les autorités iraniennes, car il était exploité à des fins politiques. Le ta’zieh n’est plus joué régulièrement en Iran, et il n’a même plus été vu dans certaines provinces depuis 1920. La France fut le premier pays non musulman où le ta’zieh fut représenté, en 1991. Depuis, cette tradition a été présentée dans des villes non iraniennes comme Avignon et Paris en France, Parme et Rome en Italie, ainsi qu’à New York.
Le ta'zieh dans la culture iranienne contemporaine Dans la culture iranienne, le terme ta‘zieh renvoie donc au théâtre du deuil, mais aussi au , qui sont des genres théâtraux traditionnels persans dans lesquels le drame est transmis entièrement ou principalement par la musique et le chant. Cette tradition remonte à l’époque préislamique, et la tragédie de Siavach dans le Shahnameh en est l’un des meilleurs exemples. Alors qu’en Occident les deux genres majeurs du théâtre sont la comédie et la tragédie, en Iran, le ta‘zieh semble être le genre dominant. Considéré comme une forme d’opéra iranien, le ta‘zieh ressemble à l’opéra européen à bien des égards.
Le cinéma iranien et la musique symphonique iranienne ont été influencés par la longue tradition du ta‘zieh dans le pays. Le cinéaste Abbas Kiarostami a organisé une série de trois représentations en direct de ta‘zieh à Rome en 2002. Kiarostami a également réalisé un film documentaire intitulé « A Look to Ta'zieh » (Un regard sur le ta‘zieh), dans lequel il explore la relation entre le public et cette forme théâtrale. Le réalisateur Nasser Taghvai a également réalisé en 2005 un documentaire intitulé Tamrin-e Akhar (« La Dernière Répétition »).
Auparavant, en 2001, Parviz Jahed avait réalisé le documentaire Ta‘zieh : un autre récit, qui explore les éléments mythologiques, religieux et rituels du ta‘zieh et son lien avec le Soug-e-Siavach (« le deuil de Siavach ») dans le Shahnameh. Le film présente les analyses de chercheurs et spécialistes renommés du ta‘zieh tels que Bahram Beyzaï, , Jaber Anasori, Laleh Taghian, et Abdol-Ali Khalili (metteur en scène et acteur de ta‘zieh). Ils discutent divers aspects de ce drame rituel sacré, notamment sa structure dramatique et ses techniques de mise en scène. L’analyse porte principalement sur le ta‘zieh de l’Imam Hussein et de son frère Hazrat-e Abbas, représenté et filmé dans le nord rural de l’Iran, notamment dans le village de Chavi-Lacht, dans la province de Mazandaran. Le film a été sélectionné pour le 44ᵉ Festival dei Popoli à Florence, et pour le premier Festival iranien à Berkeley, Californie, tous deux à la fin de l’année 2003, ainsi que pour la troisième édition du Festival international du film de Tiburon, en Californie, au début de l’année 2004.