La dénomination de Juifs Mizrahim ou Mizra’him (hébreu : מזרחים « Orientaux »), également appelés Edot HaMizra’h (Communautés de l’Orient), englobe des communautés juives très diverses d'Afrique du Nord, du Caucase, d'Asie centrale et de l'Inde, recouvrant une « mosaïque ethnique » bien plus complexe et hétérogène que celle des Juifs ashkénazes et séfarades.
L'acception très étendue de ce mot dans l'hébreu moderne est un « concept fourre-tout » qui regroupe artificiellement tout ce qui n'est ni Ashkénaze (« allemand ») ni (« français ») ni Séfarade (« espagnol ») ni Romaniote (« grec »), c'est-à-dire des groupes aux origines très diverses, qui n'ont en commun qu'une Halakha découlant principalement du Talmud de Babylone qui les rapproche des Juifs séfarades et maghrébins, avec quelques différences entre les minhagim de minorités particulières.
En effet, le terme Mizra'him désigne principalement les Juifs arabes, devenus au les réfugiés juifs des pays arabes, mais aussi ceux issus d'autres zones d'influences culturelles et linguistiques : caucasienne, turque, kurde, perse notamment. Sont ainsi inclus les Juifs d'Afrique du Nord, les Juifs d'Irak, les Juifs yéménites, les Juifs d'Iran, les Juifs de Turquie, les Juifs du Kurdistan, les Juifs de Boukhara, les Juifs d'Afghanistan (principalement à Herat) et de tous les pays d'Asie centrale, les Juifs de l'Inde, les Juifs du Caucase ou Juhuro (parfois appelés « Juifs des montagnes ») allant parfois, dans le langage courant israélien, jusqu'aux « Juifs noirs » d'Afrique (Abayudas, Baloubas, Beta Israel, Havilas, Ibenisraélis, Lembas, Rusapes, Zakhors…)Michel Lachkar, Des communautés juives enracinées en Afrique noire depuis plus de , sur Afrique-France Télévisions du 26 mai 2019 ..
Histoire et usage vignette|Habitations juives sur le Tigre au nord de Bagdad, Irak, 1890. Le bateau circulaire (kufa) est en palme tressée, enduit de bitume. Le terme hébreu Mizra’h (מזרח, l'Orient) est à comparer avec l'arabe Mashriq (المشرق, le Levant), qui fait référence au Moyen-Orient, par opposition au Maghrib (المغرب, le Couchant), désignant l'Afrique du Nord.
vignette|Juif de Samarcande, ex-Turkestan, actuel Ouzbékistan, 1865-1872.
Cependant, par généralisation, dans son usage israélien moderne, le terme fait référence à tous les Juifs originaires des pays arabes et d'Asie, regroupant ainsi les Mizra’him proprement-dits (i.e. « orientaux »), et les Sefardim du Maghreb (d'origine ibérique) en un seul groupe, malgré l'évidente contradiction lexicale et les nombreuses différences culturelles entre ces populations.
Le terme Mizra’him incluant les Juifs maghrébins est une création israélienne, ayant initialement un sens péjoratif, renvoyant à l'« arriération » supposée des Juifs non-ashkénazes. Par la suite, nombre de Juifs orientaux et séfarades l'ont revendiqué et lui ont donné une valeur positive"The term “Mizrahi” [...] is an Israeli-made term, designed originally to mark the difference, and by implication the backwardness, of “Oriental (Mizrahi)” Jews. Recently, this term has resurfaced as a more positive locus around which Mizrahi identities are formed anew", Oren Yiftachel and Erez Tzfadia, "Between Periphery and ‘Third Space’:Identity of Mizrahim in Israel’s Development Towns", 2004, , lire en ligne : . Le terme fut accepté et largement utilisé par les activistes Mizra’him dès le début des années 1990, qui le préfèrent à l'expression « Juifs orientaux », laquelle a l'inconvénient d'exclure les Juifs d'Afrique du Nord.
De nombreux Mizra’him rejettent de nos jours cette appellation (et toute désignation collective), lui préférant l'identification à leur pays d'origine, ou celui de leurs ancêtres immédiats, par exemple « Juif d'Irak », « Juif kurde », « Juif tunisien »En Israël, "les immigrants juifs originaires des pays arabes et/ou musulmans sont considérés comme une masse indifférenciée, avec des dénominations comme ‘edot ha-mizrah (les communautés de l’Orient), sfaradim, mizra’him (orientaux), puis yehudim ‘aravim (juifs-arabes). Aucune d’entre elles ne correspond vraiment à la réalité. Si l’on a recours à l’une ou l’autre de ces expressions, on met dans un même panier tous les immigrants de ces pays en laissant entendre que leur histoire et leur manière de vivre sont les mêmes. Or nous nous trouvons en présence de cultures foncièrement différentes, issues des réalités vécues dans chacun des pays", Rina Cohen Muller, « À la recherche du Levant perdu : des écrivains d’Israël racontent l’Égypte », Yod [En ligne], 14 | 2009, mis en ligne le 31 octobre 2011, consulté le 27 novembre 2017. URL : http://yod.revues.org/362 ; DOI : 10.4000/yod.362, etc.
Homophonie L’homophonie avec les mots hébreu מִצְרַיִם et arabe مصر (mɪt͡srai:m) a suscité des rapprochements avec l’Égypte antique que les juifs appelaient « pays de Misraïm », et avec un personnage homonyme de la Genèse dans la Bible : un fils de Cham et petit-fils de Noé.
Des textes de l’empire néo-babylonien mentionnent en effet l’Égypte sous le nom de Mizraim. Les inscriptions en ougaritique y font référence sous le nom de Mṣrm, les lettres d'Amarna utilisent le terme Misri et l’Assyrie utilise Mu-ṣur.
Manéthon de Sebennytos suggère de son côté que « l’âge d'or » antique dont se vantent les Égyptiens antiques précède le déluge et que les Égyptiens sont les descendants de Misraïm, et des historiens musulmans comme Sibt ibn al-Jawzi, Khondemir, Tabari et Ibn 'Abd al-Hakam citent aussi cette théorie, supposant que les pyramides ont été construites par des humains avant le déluge et que Misraïm s’est chargé de réoccuper la région après l’événement.
Ces homophonies et des interprétations du récit de l’Exode ont suscité l’hypothèse, non confirmée par les recherches scientifiques, selon laquelle les origines du peuple juif devraient être cherchées en Égypte antique non seulement parmi les classes sociales successivement asservies ou affranchies d’ouvriers spécialisés, comme les tailleurs de pierre, mais aussi dans l’aristocratieMessod et Roger Sabbah, Les Secrets de l'Exode : L'Origine égyptienne des Hébreux, ed. Jean-Cyrille Godefroy, 2000.
Autres désignations vignette|Mariage juif à Alep, 1904. Le terme mizra’him désigne à l'origine les communautés natives du Moyen-Orient, depuis les montagnes du Caucase, de l'Égypte et du Yémen jusqu'aux confins de l'Inde.
L'assimilation est souvent faite, particulièrement en Israël, entre les Juifs séfarades et les « non-ashkénazes » en général. Cela est souvent contesté, car beaucoup de mizra’him ne sont pas originaires de la péninsule ibérique : le Moyen-Orient hébergeait des communautés juives autochtones bien avant l'arrivée des séfarades en 1492 et souvent antérieurement à l'ère chrétienne (voir l'article Juifs arabes). Cependant la plupart des communautés mizra’him utilisent un rite fortement similaire à celui des séfarades, et, sans être des « Juifs d'Espagne », n'en sont pas moins des « Juifs de rite espagnol ». L'assimilation aux « séfarades » est fréquente dans les sphères religieuses, particulièrement celles qui sont associées au parti Shas. Le dirigeant spirituel du Shas, Ovadia Yosef, qui fut grand-rabbin séfarade d'Israël de même que son fils Yitzhak Yosef, est lui-même d'ascendance irakienne et non séfarade.
Dans certains pays comme la Syrie, une distinction fut longtemps établie entre les séfarades expulsés d'Espagne en 1492 ou du Portugal par Manuel en 1497 et les Juifs arabes, qui sont des autochtones. Ceux-ci se dénommaient souvent les musta’rabim, les séfarades les appelaient « Moriscos ».
Dans les pays arabes, les mizra’him étaient appelés (mais ne s’appelaient pas eux-mêmes) « Juifs arabes ». Par ailleurs, certaines communautés de la diaspora juive remontant aussi loin que l'exil à Babylone étaient installées sur ces terres bien avant la conquête arabe, qui eut lieu un millénaire plus tard.
Ce terme de juif arabe est en revanche toujours utilisé dans les pays arabes du Moyen-Orient.
Langues des Mizra’him
Les communautés juives orientales parlaient la langue du pays où elles vivaient, ainsi que dans de nombreux cas, des langues spécifiques, des dialectes judéo-arabes, comme le moghrabi, bien que ces langues soient actuellement utilisées comme des langues folkloriques. Parmi les autres langues des mizra’him figurent le dzhidi, le grouzini, le boukhori, le judéo-kurde, les divers judéo-berbères, le juhuri et les dialectes judéo-araméens, dont la langue du Talmud et le Lishán didán (voir ces articles).
Les ouvrages philosophiques, religieux ou littéraires des mizra’him étaient écrits en judéo-arabe, en utilisant un alphabet hébreu modifié.
Dispersion post-1948 vignette|Famille Jamal, Yémen, début du .
De nos jours, il reste environ mizra’him répartis dans des communautés éparpillées dans le monde musulman non arabe, principalement en Iran, mais aussi en Ouzbékistan, Azerbaïdjan, ou en Turquie. En Turquie, l'histoire du judaïsme est complexe : de nombreux Romaniotes locuteurs du yévanique, dont la Loi découlait du Talmud de Jérusalem, sont passés au rite séfarade ladino, à la langue judéo-espagnole et au Talmud babylonien après la venue des Séfarades chassés d'Espagne auxquels ils se sont assimilés, tandis que d'autres sont soit devenus des linobambakis (juifs levantins adoptant les mœurs musulmanes en public), soit se sont convertis à l'islam (Juifs dönme devenus turcs). À côté de ces groupes initialement fort nombreux, on peut mentionner la minorité des Qaraim. Dans le monde arabe, il reste aujourd'hui (2017) très peu de Juifs : dans les pays du Maghreb, on en compte au Maroc et moins de en Tunisie. D'autres pays arabes en hébergent encore, mais moins de 100.
Dans l'État d'Israël vignette|Environ Yéménites (Teimanim) ont émigré par l'opération « Tapis volant », 1949-1950.
Arrivée en Israël L'arrivée des mizra’him en Israël a modifié son paysage culturel et politique. Leurs coutumes, cultures et langages très différents de ceux de leurs compatriotes ashkénazes étaient bien plus proches de ceux des Arabes. Cela suscita nombre de réactions méprisantes de la part des ashkénazes : à titre d'exemple, l'épithète de vilde 'hayïes (« bêtes sauvages » en yiddish) qui fut appliquée aux juifs orientaux. Les nouveaux arrivants furent considérés comme de la main-d'œuvre grossière et inéduquée, logés dans des camps de transit formés à la hâte, appelés en hébreu ma'abarot, où les conditions de vie étaient extrêmement précaires. Les mizrahim furent ensuite affectés dans des zones urbaines de développement. La tentative d'intégration dans des moshavim (villages agricoles coopératifs) ne fut que partiellement couronnée de succès, les Mizrahim ayant exercé l'artisanat et le commerce plutôt que l'agriculture, comme les pionniers ashkénazes rarement agriculteurs d'origine.
alt=|vignette|Fillettes yéménites dans la ma’abarah, Beit Lid, 1950.
« Jusqu'au début des années 1970, la politique israélienne à l’égard des Juifs originaires du monde musulman (les Mizrahim ou Orientaux) a été décrite – par le leadership travailliste ainsi que par une bonne partie de la sociologie israélienne (et notamment son père fondateur Shmuel Eisenstadt) – en termes de « modernisation ». Les Juifs orientaux étaient perçus comme prisonniers d’un carcan traditionnel. Pour les « israéliser », il convenait de les faire entrer dans l’ère moderne. Ce passage nécessitait de rompre avec une culture orientale perçue comme arriérée ».
Réactions contre les discriminations