Jacques Ellul (), est un philosophe, historien du droit, sociologue, résistant et théologien protestant libertaire français.

Professeur d'histoire du droit, surtout connu comme penseur de la technique et de l'aliénation sociale au , il est l’auteur d’une soixantaine de livres (la plupart traduits à l’étranger) ainsi que de plusieurs centaines d’articles.

Auteur profondément original, atypique et inclassable, il a été qualifié d'« anarchiste chrétien » et se disait lui-même ; il rejette tout recours à la violence.

Fervent lecteur de Karl Marx auquel il a consacré un enseignement à l'Institut d'études politiques de Bordeaux pendant plus de trois décennies, et tout en étant lui-même un théoricien de la révolution politique et sociale, il s'est cependant toujours tenu à l'écart du marxisme, au motif qu'il n'y voyait qu'une idéologie comme une autre, une .

Converti au protestantisme à l'âge de , sa posture est également surprenante pour certains du fait qu'il s'est livré à une critique du christianisme, dont il considérait qu'à partir du , sous Constantin, il a été « subverti » par sa collusion avec l'État, allant jusqu'à affirmer, deux ans avant sa mort, que

Avec sa pensée profondément ancrée dans le christianisme, il n'a cessé de témoigner de sa foi dans les Évangiles. Il établit un parallèle entre les textes bibliques et le rejet des institutions, en refusant tout amalgame entre foi et analyse politique mais en établissant leur mise en relation dialectique, notamment dans son ouvrage Anarchie et Christianisme, dans lequel il considère la Bible comme un livre libertaire.

Ayant adopté comme devise « exister, c’est résister » , il disait de son œuvre qu'elle est entièrement axée autour de la notion de liberté :

Jacques Ellul a été honoré du titre de Juste parmi les nations en 2001.

Biographie Origines familiales et jeunesse Jacques César Émile Ellul naît le , à Bordeaux., fils de Joseph Ellul (1869-1941) et de Marthe Mendès (1874-1963), tous deux issus de grandes familles, de lointaine ascendance juive, ayant connu de graves revers de fortune. La famille de son père, d'origine maltaise, a émigré à Trieste, dans l'empire d'Autriche, à la fin du Dans cette interview, Jacques Ellul ajoute que son nom, "Eloul", a une signification en hébreu, où ce mot désigne un mois de l'année, point repris par Frédéric Rognon (). L'étymologie juive de ce nom de famille peut toutefois être considérée comme douteuse du fait que la langue maltaise étant sémitique, ce nom peut avoir de multiples origines. La racine du mot maltais pour "juillet" ("lulju", sans doute aussi influencé par l'italien "luglio") n'est pas non plus très éloignée.. Le grand-père de Jacques Ellul est italien, marié à une Serbe, descendante de la famille Obrenović.

Le père de Jacques Ellul, Joseph Ellul, né à Trieste, est élevé dans la religion orthodoxe, mais ses convictions personnelles sont déistes et voltairiennes.. Après des études à Vienne, Joseph Ellul, qui est à la fois citoyen autrichien et sujet britannique, est recruté comme fondé de pouvoir par la maison de négoce Louis Eschenauer à Bordeaux. En raison d’une intransigeance de caractère qui lui fait placer le sens de l’honneur au-dessus de toute autre considération, il est confronté plusieurs fois au chômage. Pour subvenir aux besoins du ménage, Marthe, son épouse enseigne le dessin dans un établissement privé et donne également des leçons de peinture à domicile.. Jacques Ellul est élevé dans les valeurs aristocratiques de la droite.

Études et débuts universitaires Jacques Ellul entre au lycée Longchamp (aujourd'hui lycée Montesquieu) en 1920, à l'âge de , en classe de huitième. Après six années passées dans l'établissement, il rejoint les classes de philosophies du lycée Montaigne pour y préparer son baccalauréat, qu'il obtient en 1929 à ..

La même année, il s'inscrit à la faculté de droit de Bordeaux, où il obtient une licence en 1932.. Il se lie d'amitié pendant ses études avec le philosophe Bernard Charbonneau, et tous deux organisent des camps de vacances avec la Fédération française des associations chrétiennes d'étudiants, .. En 1936, Ellul présente sa thèse de doctorat en droit et il est admissible à l'agrégation, ce qui lui permet d'obtenir un poste de chargé de cours à la faculté de droit de 1937 à 1940. Il est ainsi chargé d'enseignement à la faculté de droit de Montpellier, puis de Strasbourg, qu'il suit dans son repli à Clermont-Ferrand en 1940.

Seconde Guerre mondiale À la suite d'un discours devant les étudiants alsaciens, leur conseillant de ne pas retourner en Alsace afin d'échapper à l'incorporation dans l'armée allemande, il est révoqué sur dénonciation d'un de ses étudiants, en qualité de fils d’étranger, conformément à la loi de 1940 « francisant » l’administration. En effet, l'administration vichyste a découvert que son père, enregistré dès son arrivée à Bordeaux comme sujet britannique, n’a jamais été naturalisé. Celui-ci est arrêté en , puis interné et déporté..

Privé d'emploi et chargé de famille (avec son épouse Yvette née LensveltD’origine néerlandaise et détentrice d’un passeport britannique., rencontrée pendant ses études, il a un fils, Jean, né en 1940), Jacques Ellul survit grâce à des amis qui lui permettent d'exploiter une petite ferme à Martres, en Gironde. Sa maison est le centre d’un réseau de résistance formé par d’anciens éclaireurs unionistes et d'autres membres de l’Église réformée de France. Il recueille, fournit de faux papiers et oriente des résistants, des évadés et des Juifs ou les fait transférer en zone libre — il sera proclamé « Juste parmi les nations » par le mémorial Yad Vashem de Jérusalem, le ...

Grâce à l’assesseur du doyen, il donne des cours semi-clandestins dans la faculté de droit de Bordeaux, sous influence pétainiste. Il réussit le concours d’agrégation de droit romain et d’histoire du droit en 1943, tout en sachant que le collaborateur Pierre Laval a fait en sorte qu'il ne puisse être embauché à l'université.

À la Libération, en tant que secrétaire général régional du Mouvement de libération nationale, il siège à plusieurs procès de la collaboration où il s'assure que l’épuration se fasse avec dignité et sans excès.

Il cherche aussi à limiter les violences envers les prisonniers allemands mais il reste amer sur ce sujet : Un chrétien ne devrait pas « opprimer l’ancien oppresseur : j’ai vécu cela dans la résistance française contre les nazis.» et « Je dois dire que je n’ai vu aucune différence entre les camps de concentration nazis et ceux où les collaborateurs furent enfermés en France en 1944. »

Après-guerre À partir de 1944, il enseigne l’histoire des institutions et l’histoire sociale à l'université de Bordeaux puis, à partir de 1948, à Institut d'études politiques de Bordeaux (IEP).

Il va rester en poste à Bordeaux jusqu'en 1980.

Il est atterré par les comportements politiques de ces années : « La résistance française contre le nazisme devait créer une république libre et juste. En 1945, les mêmes résistants massacraient 45 000 personnes à Sétif et, en 1947, plus de 100 000 à MadagascarJacques Ellul, , Paris, Collection La petite vermillon, édition La Table Ronde, Paris, 2025 ; édition originale, Le Centurion, Paris, 1972, 1972, , de la petite Vermillon... »

Double influence vignette|180px|Ellul construit sa critique sociale sur une réactualisation de la pensée de Marx. Il lui consacrera tout un cursus à l'IEP de Bordeaux, de 1947 à 1979.

Dès sa jeunesse, Ellul s'engage sur deux terrains habituellement considérés comme antagonistes. En 1930 (âgé de ), il vit une expérience personnelle qui le met sur la voie du christianisme et l'amène peu à peu à s'engager dans le protestantisme, en l'occurrence l'Église réformée de France. L'année suivante, ayant lu Le Capital de Karl Marx, il entreprend une étude exhaustive de l'œuvre du philosophe allemand. Par la suite, et durant plus de trois décennies, il lui consacrera un cours lorsqu'il enseignera à l'IEP de Bordeaux. Jacques Ellul .

Ellul vit cette double influence comme . Elle se concrétisera plus tard par le souhait que l'on distingue, dans son œuvre, : le volet sociologique (centré sur Marx et le souci de l'actualiser), et le volet théologique (axé sur la notion de liberté).

Responsabilités De 1937 à 1938, il est chargé de cours à la faculté de droit de Montpellier.

À la Libération, pendant six mois, de 1944 à 1945, tenté par l'action politique, il est adjoint au maire de Bordeaux. Il démissionne car il constate qu'on lui demande de valider des dossiers alors qu'il estime que certains sont « biaisés » et qu'il n'a pas la capacité de vérifier la pertinence des autres. Cette expérience de la vie politique le déçoit. Pour lui, l'homme politique est particulièrement démuni car il est mis dans l'impossibilité d'étudier sérieusement les dossiers dont il a la responsabilité, et la mise en œuvre de ses décisions lui échappe, il est un « paravent »..

De 1944 à 1980, il est professeur à la faculté de droit de Bordeaux.

De 1956 à 1971, il est membre du conseil national de l'Église réformée de France, avec le projet de ; Ellul vivra finalement cette expérience comme un échec.

Engagements De 1934 à 1939, il est engagé dans la mouvance chrétienne personnaliste des non-conformistes des années 30, en animant à Bordeaux, avec son ami Bernard Charbonneau, un groupe en liaison d'une part avec la revue Esprit, d'obédience chrétienne, d'autre part avec le groupe Ordre nouveau, qui se focalise sur la critique de la société américaine et les désordres psychologiques causés par son appareil de production, structuré selon les préceptes du taylorisme et du fordisme.

De 1943 à 1945, il participe activement à la Résistance (activités de renseignement, trafic de faux papiers, accueil de prisonniers évadés et de Juifs, aide à leur transfert en zone libre...)

À partir de 1958, il s’engage dans une association bordelaise visant la prévention contre la délinquance dans le milieu de la jeunesse.

De 1973 à 1977, avec Bernard Charbonneau, il s'investit dans le Comité de défense de la côte aquitaine, association écologiste qu'ils ont eux-mêmes créée dans le but de contrer l’action de la MIACA (Mission Interministérielle d’Aménagement de la Côte Aquitaine).

De manière générale, Jacques Ellul peut être considéré comme un précurseur de l'écologie politique et de la décroissance., bien qu'il ne souhaitât pas que « l'écologie politique se transforme en partis politiques »"Patrick Chastenet : « Jacques Ellul ne voulait pas que l'écologie politique se transforme en partis politiques »", Usbek & Rica, TechClash, ..

Candidature aux élections générales de 1945 Lors des élections générales de 1945, Jacques Ellul se porte candidat sur la liste a liste de l’Union Démocratique et Socialiste de la Résistance (U.S.D.R.). Fruit de l'association de nombreux mouvements issus de la Résistance, elle se compose principalement de membres du Mouvement de Libération Nationale (M.L.N.), dont Ellul est le Secrétaire Général en 1945, et de l’Organisation Civile et Militaire (O.C.M.), un des plus importants mouvements de la Résistance intérieure française qui fut l’un des huit mouvements à constituer le Conseil National de la Résistance en 1943. Le programme politique de l’U.D.S.R. vise le renouvellement de la classe politique et la refonte complète du système politique français.