Les Algériens de Nouvelle-Calédonie sont des hommes originaires d'Algérie, qui ont été déportés par la France en Nouvelle-Calédonie entre 1864 et 1921. La majorité d'entre eux était constituée de prisonniers de droit commun envoyés dans des colonies pour purger leur peine. Environ 350 d'entre eux étaient des prisonniers politiques déportés et d'autres des relégués, c'est-à-dire des récidivistes.
Origine
Les archives de la commune de Bourail dénombrent un total de , condamnés de droit commun dont une partie importante sont des condamnés pour des actes de rébellion réprimés par le Code de l'indigénat ou pour leur participation aux insurrections successives connues par l'Algérie lorsqu'elle a été conquise par la FranceArticle du journal Témoignages du 31 décembre 2005 : « Le Code de l’indigénat dans l’Algérie coloniale »..
Les plus célèbres sont les déportés qui ont participé aux insurrections de 1870 et 1871 en Algérie, qui ont débuté à Souk Ahras et qui se sont propagées à Bordj Bou Arreridj.. et ont ainsi fini par la révolte des Mokrani en Kabylie).. Cette révolte mena à la déportation de tous les instigateurs du soulèvement, notamment les familles Rezgui et Mokrani.
Une minorité des déportés sont des Tunisiens et des Marocains..
Les procès et l'errance pénitentiaire
Le procès des 212 accusés de la révolte des Mokrani, arrêtés en 1871, parmi lesquels figuraient 74 notables (caïds et cheikhs), a lieu à Constantine en mai 1873. La plupart est condamnée et envoyée dans les prisons de France métropolitaine, d'abord à Château-d’Oléron ou à Saint-Martin-de-Ré, puis ces dépôts devant fermer, ils sont transférés au fort de Quélern (près de Brest). Vingt-neuf d'entre eux sont laissés à Oran, ce qui embarrasse le gouverneur d'Algérie qui envisage un temps de les envoyer aux îles Marquises. Ils sont finalement envoyés au fort de Quélern, en passant par Marseille. Un autre groupe partage à Thouars la peine des communards.
Ceux qui avaient participé aux combats de Souk Ahras sont jugés devant la cour d'assises de Bône (Annaba) en . Puis, en , sont jugés à Alger ceux des combats de ce qui allait s'appeler Lakhdaria (« Palestro »). Comparurent devant des conseils de guerre à Constantine en ceux qui ont participé aux combats de Bordj Bou Arreridj et à Alger en pour ceux de Larbaâ Nath Irathen (« Fort National »).. C'est le cas pour Boumezrag El Mokrani.
En plus de la complexité des navettes interministérielles, la confusion vient du fait qu'en principe, les transportés doivent rejoindre la Guyane, tandis que les déportés vont jusqu'en Nouvelle-Calédonie.
Transport des condamnés
Les déportés algériens étaient exclus des lois de 1870, 1872 et 1873 qui permettaient aux déportés d’être accompagnés par leurs femmes. Ainsi, séparés de leurs femmes par la force, certains épousèrent des communardes et d'autres épousèrent des Canaques..
Avant leur départ, tous les prisonniers recevaient un numéro de matricule. Trois itinéraires ont été empruntés : par le cap de Bonne-Espérance, par le cap Horn et par le canal de Suez avec des escales pour le ravitaillement en produits frais et surtout en eau douce.
Les voyages se faisaient à bord de voiliers: des clippers équipés de machines à vapeur, spécialement aménagés pour le transport de prisonniers. Ils ont parcouru soit . Ces voyages duraient entre . Les prisonniers dormaient sur des lits de camp escamotables ; ils étaient une soixantaine regroupés dans des cages. Pour leur nourriture, ils recevaient de pain, 2 fois par jour une soupe aux haricots, le mercredi et le dimanche de la viande, le vendredi du poisson ou du fromageLes convois de déportés vers la Nouvelle-Calédonie, Bernard Guinard, Paru sur Bernard Guinard, Lu le 28 août 2014.
Certains se laissaient mourir de faim(Vidal, 1882, Commandant : lettre du 28.03.1882. Service historique de la Marine au château de Vincennes. In Chauvet, 54).. Les transports de prisonniers étaient classés en trois catégories :
Transportation (forçats) : 18 convois, de 1864 à 1897 Déportation (politiques) : 11 convois, de 1874 à 1921 Relégations (récidivistes) : 14 convois, de 1888 à 1897
Soit au total 42 convois avec , une soixantaine décédèrent au cours du voyage ou à l'arrivée..
+ Les convois de condamnés - Transportation (forçats) 18 convois Navires Dates arrivée Nombres d'hommes Iphigénie 09/05/1864 1 Sibylle. 23/09/1867 118 Fleurus 11/02/1868 96 Néréïde 04/05/1868 38 Fontenoy 01/08/1885 1 Ville de-Saint-Nazaire 12/11/1889 144 Calédonien 27/09/1890 160 Calédonie 07/05/1891 130 Calédonie 19/12/1891 84 Calédonie 25/07/1892 98 Calédonie 19/02/1893 111 Calédonie 29/09/1893 137 Calédonie 02/05/1894 123 Calédonie 17/12/1894 164 Calédonie 08/08/1895 122 Calédonie 07/04/1896 127 Calédonie 25/02/1897 168
+ Déportation (politiques) - 11 convois Navires Date arrivée Nombres d'hommes Loire . 16/10/1874 34 Calvados . Navarin 24/01/1878 67 Navarin 30/10/1881 2 Loire 26/03/1882 6 Fontenoy 13/09/1882 4 Tage 15/02/1883 2 Navarin 28/06/1883 1 Loire 24/11/1883 1 El Kantara 05-05-1920 2 El Kantara 07-09-1921 2
+ Relégation (récidivistes) : 14 convois Navires Dates arrivée Nombres d'hommes Magellan 04/03/1888 6 Calédonien 04/01/1889 6 Magellan 05/08/1889 1 Ville de Saint-Nazaire 04/01/1891 10 Calédonie 07/05/1891 9 Calédonie 20/12/1891 12 Calédonie 25/07/1892 9 Calédonie 19/02/1893 21 Calédonie 29/09/1893 13 Calédonie 02/05/1894 14 Calédonie 17/12/1894 11 Calédonie 08/08/1895 11 Calédonie 07/04/1896 18 Calédonie 25/02/1897 23
La vie en Nouvelle-Calédonie
Il existe peu de documents sur les Algériens envoyés en Nouvelle-Calédonie, hormis les documents militaires et de l'administration pénitentiaire, et les témoignages des anciens communards déportés avec eux. Alors que les communards ont pu bénéficier d'une amnistie en 1880, les Algériens du Pacifique restent exilés à des milliers de kilomètres de leur terre malgré les campagnes de sensibilisation de l'opinion française auxquelles participent les communards de retour à Paris. Cette amnistie intervient le , toutefois ils demeurent assignés à résidence. Ils ne sont autorisés à rentrer en Algérie qu'en 1904..
Deux types de peines différentes sont appliquées aux Algériens : le séjour en enceinte fortifiée dans la presqu'île Ducos à Nouméa et la déportation simple à l'île des Pins (dans la appelée « camp des arabes »), mesure touchant la plupart d'entre eux. Le Camp Brun a abrité les récidivistes ou « transportés » jugés dangereux. Y sont condamnés les insurgés de de la confrérie Rahmania (insurrection dite des Ouled Sidi Cheikh)..
Les Algériens participent à la colonisation et au défrichement des nouvelles terres ou au travail dans les mines de cobalt et d'étain, la construction des routes, et aussi dans l'agriculture et l'horticulture. Ils logent dans des baraquements et disposent d'une salle commune destinée aux prières. Les contacts entre Français et Algériens sont interdits, de même qu'il est interdit à ces derniers de donner des prénoms arabo-musulmans à leurs enfants.
Les déportés Algériens sont à l'origine de l'introduction du palmier dattier en Nouvelle-Calédonie, certains avaient emporté avec eux des noyaux qu'ils ont semés à leur arrivée.
thumb|right|Centre culturel des Arabes de Nessadiou, à Bourail
Une fois libérés, les plus « méritants » des déportés et transportés se voient octroyer des concessions de terres de quatre à cinq hectares qu'ils pouvaient cultiver. Ils se regroupent dans les vallées fertiles de Boghen et de Nessadiou appelée aussi « vallée des arabes ». En 1895, on comptait à Bourail quarante-et-un cultivateurs algériens. Le premier Algérien à y bénéficier d'une concession est Isa Khamenza. Miloud Ben Abdellah, originaire d'Aïn Tedeles et libéré le , bénéficie d'une concession à Nessadiou et est le premier de tous les concessionnaires à avoir entrepris la culture du café.
En 1878, Ataï dirige une importante insurrection des Canaques qui luttent contre la spoliation de leurs terres. Une quarantaine d'Algériens commandés par Boumezrag El MokraniFrère de Mohand Amokrane, et continuateur de sa lutte, il est pris en janvier 1872 et condamné à mort. Sa peine est commuée en déportation à vie en Nouvelle-Calédonie. D'après Jeannine Verdès-Leroux, Les Français d'Algérie de 1830 à aujourd'hui, Arthème Fayard, 2001 , . participèrent à la répression. Deux cents Canaques sont tués. « Caledoun » est la transcription de la façon dont les anciens Arabes prononçaient « Calédonie » avec leur accent.
L'amnistie, les grâces et les évasions
Les lois d’amnistie du (loi d'amnistie partielle) et du , devaient concerner tous les déportés, dans les faits, elles ne furent appliquées qu'aux communards mais pas aux Algériens. Pourtant la loi de 1879 dispose : « L'amnistie est accordée à tous les condamnés pour faits relatifs aux insurrections de 1871 et à tous les condamnés pour crimes et délits relatifs à des faits politiques».
Après leur libération, des communards dont Louise Michel, Henri Rochefort et Jean Allemane ont milité pour l'application des lois d'amnistie et la dénonciation des conditions de détention des déportés algériens. Ce n'est qu'en 1887 que l'amnistie est enfin reconnue et la résidence obligatoire levée.. Toutefois Boumezrag El Mokrani, gracié dès 1878Jeannine Verdès-Leroux, opus cité, ., n'en bénéficie qu'en 1903..
Quelques Algériens seront graciés à titre individuel pour services rendus, comme ce fut le cas pour certains de ceux qui participèrent à la répression de la révolte des Canaques. Mais la décision du retour en Algérie dépendait de l'avis émis par le gouverneur d'Algérie ..
Parmi les graciés à la suite de la révolte des Canaques, 18 s'évaderont. Certains furent capturés en Algérie puis renvoyés en Nouvelle-Calédonie dont Si Raham Ben Mohamed Ou El Hadj, Ali Ou Saïd et Amar Ben El Ouenoughi. Quant à Mohamed Ben Belkassem évadé lui aussi, il sera relaxé le .
L'évasion la plus célèbre est celle d'Aziz Ben cheikh Al Haddad en 1881.. Il parvient à s'enfuir de l'île des Pins, de rejoindre à bord de petites embarcations la Nouvelle-Zélande, puis Sydney en Australie, et enfin le Hedjaz en Arabie saoudite.
Les descendants de déportés et de transportés
On estime à quelque les descendants des déportés et des transportés qui continuent à vivre en Nouvelle-CalédonieCes Algériens du bout du monde…, journal El-Watan, Publié le 12 juin 2014, consulté le 28 août 2014. Parmi ceux-ci figurent les descendants de ces Algériens exilés à la « Nouvelle ». Ils utilisent le terme de « Vieux-Arabes » en parlant de leurs ancêtres. Près de ont retrouvé leurs racines. Beaucoup des descendants d'Arabo-berbères peinent à remonter jusqu'à leurs origines en raison de la pratique de l'administration coloniale consistant à altérer les noms des déportés et des transportés. Souvent, ceux-ci ne savaient ni lire ni écrire. Les noms et prénoms étaient donc inversés, c'était une orthographe aléatoire. Il existe trois associations regroupant des descendants de déportés : l'Association des Arabes et des amis des Arabes de Nouvelle-Calédonie créée en 1969, l'Association des Descendants d'Algériens et des Maghrébins de Nouvelle-Calédonie (ADAM.NC)., l’Association des musulmans de Nouvelle-Calédonie créée en 1975 regroupe des descendants d'Arabo-berbères ainsi que des Indonésiens de Nouvelle-Calédonie venus sur l'île dans le cadre du travail engagé.