Le pica est un trouble du comportement alimentaire caractérisé par l'ingestion durable (pendant plus d'un mois) de substances non nutritives et non comestibles : terre, craie, sable, papier, plastique, céruse, cendre de cigarette Son nom vient du latin pica, la pie, cet oiseau étant réputé pour avoir ce comportement.

Ce comportement peut relever de la médecine et de la psychiatrie, ou de la psychologie sociale et de l'anthropologie culturelle. Il fait encore l'objet d'études socioculturelles et médicales visant à mieux comprendre l'étiologie (causes) de la maladieAli Z (2001). Pica in people with intellectual disability: A literature review of aetiology, epidemiology and complications. Journal of Intellectual and Developmental Disability, 26(3), 205-215 (résumé).. Ces causes restent mal comprises et controversées. Il convient de différencier l'approche pathologique d'une approche thérapeutique ancienne et universelle qui perdure.

Le pica peut être bénin, ou au contraire mettre en jeu le pronostic vital.

Définitions et caractéristiques majeures Le pica se caractérise par l'absorption d'objets ou de produits non alibiles (non nutritifs). Chez le petit enfant, il s'agit d'un comportement normal et transitoire, peu important, pouvant apparaître à partir de l'âge de 6 mois (lorsqu'il peut se tenir assis en portant ses mains à sa bouche). Il est pathologique s'il devient important, durable et persistant, au-delà de l'âge de deux ou trois ans.

Ce comportement n'est pas exclusif aux enfants, il se rencontre chez l'adulte selon l'état mental (le pica comme symptôme d'une condition psychiatrique), l'environnement (malnutrition, états de carences, état de famine), et le milieu socioculturel (croyances religieuses, alimentaires ou de santé).

Du point de vue médical, le diagnostic est établi si les symptômes durent plus d'un mois et ne peuvent être associés à une pratique culturelle observable dans l’environnement du sujet. Toutefois, l'ingestion culturelle de substances non nutritives peut concerner la médecine, s'il en résulte une pathologie digestive ou toxique.

Types de pica Les différents types de pica se distinguent en général par la nature des éléments ingérés. Ils sont désignés par le nom grec de l'élément suivi du suffixe -phage (phagein : manger). .

La forme de pica la plus répandue, historiquement et géographiquement, et la plus étudiée, est la géophagie (ingestion de terre). C'est un phénomène quasi universel, signalé à toutes les époques, et qui consiste à ingérer de la boue, de l'argile, de la craie… ou tout autre type de terre ou minéral, pour des raisons nutritionnelles, culturelles ou psychologiques. Dans cette catégorie on trouve aussi la coniophagie (poussière) : chez le petit enfant ; chez l'adulte, pour des raisons religieuses, poussières de lieux saints ou d'objets consacrés (tombeau, relique). , ainsi que la lithophagie (pierres, cailloux)..

Chez le petit enfant, la plumbophagie (plomb) est un problème de santé publique. Il s'agit de l'ingestion d'écailles de peinture au plomb (céruse) se détachant des murs des habitats anciens et dégradés (cette ingestion pouvant provoquer plombémie voire saturnisme).

Chez les adolescents et jeunes adultes, la trichophagie (cheveux, laine, autres fibres) a d'abord été observée chez les jeunes filles anglophones à cheveux longs, qui mâchent leurs propres mèches. Si ce comportement persiste, les risques d'ingestion s'accumulent, et à la longue des boules de cheveux se forment dans l'estomac, causant de graves problèmes digestifs.

La plupart des autres picas sont rares (moins de cent cas publiés dans le monde) ou très rares (moins de dix cas).

Chez la femme enceinte, outre la géophagie (fréquente), on trouve des picas particuliers comme l'amylophagie (amidon). Il s'agit de l'empois d'amidon, utilisé par les blanchisseuses. Cette ingestion a été observée dans des zones rurales du sud des États-Unis, chez des femmes enceintes pour soulager leurs nausées et vomissements de grossesse, et pour faciliter l'accouchement.

L'appétit vorace ou l'ingestion exagérée, en très grande quantité, d'un seul aliment spécifique, peut être considérée comme une forme de pica : comme la géomélophagie (pommes de terre crues), la gooberphagie (cacahuètes), lectophagie (laitue, mâche).

Des picas s'observent plus particulièrement en situation de famine : foliophagie (feuilles, herbes et plantes non comestibles), xylophagie (bois : paysans faisant bouillir du bois, après le passage d'une armée vivant sur le pays).

D'autres dans des situations psychiatriques : coprophagie (matières fécales), émétophagie (vomi), acuphagie (objets pointus et tranchants) et sa variante la hyalophagie (morceaux de verre). L'hématophagie peut se manifester dans le vampirisme clinique.

Dans des contextes culturels ou traditionnels particuliers, on peut observer l'urophagie (urine, utilisée comme médicament historique), la mucophagie (mucus d'invertébrés ou de poissons). La cautopyeriophagie est l'ingestion de têtes d'allumettes brûlées ; s'en rapproche l'ingestion de cendres de cigarettes, de suies de pipe cite une étude de A. Whiting (1947) : des Noirs de zones rurales de Caroline du nord consomment la suie de leurs pipes, qu'ils mettent en petit sachet à tremper dans l'eau, et à boire comme une infusion..

La pagophagie (givre, neige, glace) est un terme inventé par un médecin de l'U.S Air Force ; mâcher ou sucer de la glace serait aussi un moyen de perdre du poids ou d'arrêter de fumer. S'en rapproche la consommation d'aliments encore en état de surgelés (observée chez la femme enceinte).

Histoire Antiquité et Moyen-Âge vignette|Cinq «comprimés» de terra sigillata (argile rouge provenant de lieux sacrés) portant leur sceau d'authenticité (Europe, 1401-1800).

Le pica est connu depuis l'antiquité. Aristote et Socrate mentionnent la pratique de manger de la terre, celle des lieux consacrés étant réputée comme remède universel. L'argile des îles grecques, comme Samos, Chios, ou Lemnos, était importée à Rome pour servir de contre-poison, soigner les femmes enceintes et faciliter l'accouchement. Elle se présentait sous forme de petites tablettes à ingérer, dites terra sigillata, portant les marques de la déesse Artémis ou Diane.

Pline l'Ancien indique que des habitants de Campanie ajoutent de la craie blanche dans leur bouillie pour lui donner couleur et texture, et que dans une région d'Afrique du Nord, c'est du gypse qui est utilisé.

Au apr. J.C. Ǽtios d'Amida parle du pica des femmes enceintes comme une déviation de l'appétit en proposant comme remèdes : fruits frais, légumes et exercices. Avicenne mentionne le pica des jeunes garçons en proposant, si nécessaire, la prison comme remède. Il est plus doux avec les femmes enceintes qu'il ne faut pas contrarier dans leur appétit : il utilise comme remède des préparations à base de fer, comme la limaille de fer dans du vin. Trotula de Salerne fait de même : si une femme enceinte éprouve le besoin d'argile, de craie ou de charbon, il faut lui en donner dans une bouillie avec du miel.

Des médecins médiévaux attribuent le pica soit à une mauvaise nourriture (consommer tard les restes d'un repas), soit à une faiblesse de l'esprit expliquant alors la plus grande fréquence chez les femmes et les enfants.

Au début du Moyen-Âge, les terra sigillata, bénies par les moines et portant des symboles chrétiens, sont toujours ingérées comme médicaments dans toute l'Europe occidentale, ce qui vaut jusqu'au . On les utilisait écrasées en poudre, dans un liquide à avaler, ou dans une pâte à enduire sur le corps, contre de nombreuses maladies.

Période classique vignette|gauche|Pillage d'un village, gravure de Jacques Callot, 1633 Des descriptions détaillées de famine montrent des comportements de pica, notamment en Chine, où l'on consomme de l'argile de différents types et couleurs en l'absence de riz. Durant la famine de 1640, dans la province actuelle du Hunan, on faisait bouillir des chaussures, du cuir et du bois. À la même période, le même comportement s'observe en Europe centrale lors des guerres de Trente Ans et celle de succession d'Autriche, où les armées ravagent les campagnes pour s'emparer des nourritures et provisions. Les paysans confectionnent alors une pâte à pain avec de la terre poudreuse pour la faire cuire.

À partir du , une nouvelle forme de pica est décrite en Europe occidentale, touchant plus particulièrement les jeunes filles. Elle consiste à ingérer du charbon, de la chaux, ou de la craie dans du vinaigre, pour obtenir une apparence ou un teint de peau désiré. Cette situation est associée à un état, appelé par les contemporains, « chlorose des jeunes filles » ou « maladie verte », maladie qui sera décrite jusqu'au . Le débat historique sur les rapports entre pica des jeunes filles et chlorose préfigure le débat, toujours en cours au début du , sur les rapports entre pica et carence en fer . Les discussions portent sur ce qui est cause ou effet, et sur ce qui relève du biologique ou du psychosocial.

Période moderne Les explorateurs européens, comme Alexander von Humboldt ou David Livingstone, découvrent que le pica existe aussi chez les Amérindiens et en Afrique. En Amérique du Sud, les Indiens Otomacs de l'Orénoque consomment l'argile riche en fer du fleuve lors des crues, et ceux du Pérou mêlent de la chaux ou du charbon aux feuilles de coca pour en accélérer son absorption, dans le cas du mal aigu des montagnes par exemple (puña), les deux n'étant pas de la simple terre mais des réactifs chimiques. En Afrique centrale, dans quelques tribus, l'ingestion d'argile se trouve aussi chez les femmes enceintes et chez les hommes de toutes conditions. De même en Inde, où l'argile serait plutôt utilisée comme médecine traditionnelle contre les troubles digestifs. Dans ces cas il ne s'agit donc pas de comportement pathologique.

Le pica des esclaves noirs aux Amériques a été particulièrement étudié par des médecins américains et britanniques, sous le terme de « cachexia africana ». Dans cette situation, l'ingestion de terre, de lin, ou de coton, entraîne rapidement des douleurs gastriques et des troubles respiratoires, la mort survient en 2 ou 3 mois. L'affection devient une importante cause de mortalité chez les esclaves, en particulier dans les Antilles britanniques, elle existe aussi au Brésil et dans le Sud des États-Unis.

Les propriétaires d'esclaves utilisent tous les moyens, thérapeutiques ou punitifs, pour empêcher ce pica, y compris en imposant le port d'une muselière. En 1843, note que, depuis l'abolition de l'esclavage aux Antilles britanniques, le pica se fait plus rare. Il est convaincu que l'amélioration des conditions de vie est suffisante pour guérir la géophagie. Au , d'autres auteurs estiment que cette géophagie et l'ingestion d'immondices est due à un état dépressif (conditions de détention, privations de liberté), voire une conduite délibérée de suicide lent. Il existe aussi d'autres explications : la géophagie moderne des afro-américains provient d'une géophagie africaine ancienne par diffusion culturelle, l'ingestion d'argile faisant partie des médecines traditionnelles africaines.

De même, des facteurs psychosociaux ou culturels seraient en jeu dans la géophagie moderne des femmes aborigènes d'Australie. En perdant sa fonction de médecine traditionnelle (notamment pour les femmes enceintes) du fait de la médicalisation moderne, le pica devient une forme de protestation identitaire des femmes, réduites à une existence sédentaire, alors qu'elles avaient un rôle plus important en tant que femmes nomades de chasseurs-cueilleurs. Où est l'eau et la nourriture racontée par nos anciens ? chant aborigène du peuple Noongar :Fichier:151015-ingo singing winji merriny copy.ogg

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