Homère (en grec ancien ) aurait été un poète (ou un aède, chanteur) de la Grèce antique, auquel étaient attribuées les deux premières œuvres de la littérature grecque, l’Iliade et l’Odyssée. Il était tenu en très haute estime dans l'Antiquité, car il était vu comme une référence dans la poésie. Il était d'ailleurs surnommé () tout court.
Il est difficile de dire aujourd'hui si Homère est un personnage historique ou inventé, et s'il est bien l'auteur des deux épopées. D'où les discussions savantes sur la « question homérique », qui portent sur son historicité, son identité, les dates et les conditions de composition des deux poèmes, et ne font pas l'objet de consensus. Dans l'Antiquité, plusieurs villes ioniennes d'Asie mineure (Chios, Smyrne, Cymé ou encore Colophon) se disputaient l'origine de l'aède, et la tradition l'individualisait en répétant qu'Homère était aveugle et avait mené une vie d'errance, souvent dans le dénuement. Mais il s'agit de légendes, qui indiquent à tout le moins qu'il était devenu un personnage majeur de l'imaginaire de la Grèce antique, quelqu'un d'indépassable dans l'art poétique.
Homère occupe une place prééminente et primordiale dans la littérature grecque, puisqu'on lui attribue les deux plus anciennes œuvres littéraires en grec, et aussi celles qui étaient généralement considérées comme les meilleures, lIliade et lOdyssée. Lui étaient aussi parfois attribués divers autres poèmes épiques ou comiques, mais la tradition grecque finit par ne retenir que les deux premiers. Ce sont tous les deux des poèmes épiques monumentaux de plusieurs milliers de vers, écrits dans une langue poétique artificielle, élevée, avec divers traits stylistiques qui trahissent des origines orales. Ils traitent tous les deux d'épisodes mettant en scène les héros de la guerre de Troie, qui était située dans un passé lointain, mythique, et donnait lieu dans l'Antiquité à de nombreux récits. Le premier raconte un moment de la guerre où la colère d'Achille, le meilleur des guerriers achéens venus assiéger Troie, met en péril ses propres alliés, puis cause dans un second temps des ravages dans les rangs de ses ennemis. Le second raconte le retour d'Ulysse, le dernier héros achéen à rentrer chez lui après la guerre, au prix de nombreuses péripéties et alors que son foyer est en grand danger. Ces poèmes intègrent divers épisodes secondaires, dont certains se déroulent dans le monde des dieux. Ils brassent un grand nombre de thématiques, en particulier sur la guerre, la politique, l'ordre social, la morale, la mort et le destin.
Les spécialistes s'accordent pour situer leur époque de composition principale dans la seconde moitié du ou dans les premières décennies du Mais ils ne s'accordent pas sur le temps qu'il a fallu pour qu'elles soient mises par écrit, ou encore pour qu'elles connaissent une forme (relativement) stable : au plus tôt dès l'époque de leur composition, au plus tard au voire au Il n'est pas assuré que les deux épopées aient le même auteur, ni même un auteur unique, mais elles présentent de nombreux points communs qui indiquent qu'elles ont été composées dans un même contexte et se complètent. Elles ont quoi qu'il en soit rencontré un succès considérable, devenant les principales références littéraires et éducatives de la Grèce antique, aussi bien pour leur style, leur aspect divertissant, que leur capacité à susciter des réflexions et des émules dans un grand nombre de domaines artistiques et savants, également parce qu'on a fini par y voir des sortes de guides de vie pouvant prodiguer des leçons sur à peu près tout.
L’Iliade et l’Odyssée sont restées après l'Antiquité des œuvres de référence, des classiques de la littérature grecque, occidentale et même mondiale. Elles ont rencontré un public plus large grâce à leur traduction dans les langues modernes, suscité continuellement de nouvelles lectures, et inspiré de différentes manières un nombre considérable d'œuvres.
Légendes
Un poète réel ou inventé ?
Il est impossible de savoir si un poète de génie appelé Homère a réellement existé dans l'Antiquité, comme le pensaient les Anciens Grecs, donc si Homère était un personnage réel. Dans le cadre de la « question homérique », qui a débuté à la fin du , son existence a été remise en cause dans un débat qui a rejoint celui de la genèse des deux poèmes qui lui sont attribués (auteur(s), date, composition). Depuis, les spécialistes se divisent quant à savoir s'il est possible de déterminer si l’Iliade et l’Odyssée ont un même auteur ou plusieurs, donc si elles sont des œuvres qui sont dues pour l'essentiel à une seule personne, ou bien des œuvres composites réalisées par plusieurs auteurs, agissant en même temps (un collectif) ou sur plusieurs générations (une approche « évolutionniste »). Ces questionnements et les réponses qui y sont données reflètent en partie des considérations personnelles sur l'art poétique homérique :
Aucun consensus n'a émergé, et « Homère » reste une énigme : Il n'y a pas de documentation qui permettrait de trancher, et les poèmes eux-mêmes sont anonymes et ne disent rien sur la ou les personnes qui les auraient composés. En fin de compte,
Les possibilités envisagées sont multiples :
Le fait qu'Homère se présente dans les sources antiques sous des formes très diverses incite plutôt à y voir un personnage légendaire, , une sorte de barde légendaire du passé, que tout le monde connaît et prend pour source d'inspiration, mais que personne n'a vu ni connu, comme il s'en trouve dans d'autres traditions. Il est possible qu'il ait existé un personnage réel, un « noyau » historique à l'origine de la légende, mais il s'est effacé pour devenir la personnification d'une tradition épique. G. Nagy voit quant à lui en Homère un « héros culturel » primordial de la civilisation grecque, au même titre qu'Hésiode ou les législateurs (tels que Lycurgue), qui font aussi l'objet de légendes et dont l'historicité est discutée.
Une partie des spécialistes pense qu'un Homère historique a bien existé, quand bien même sa légende a ensuite rendu la figure originelle nébuleuse et insaisissable. Il est du reste possible d'admettre son existence sans en faire forcément l'auteur des deux poèmes : il pourrait être un aède réel au talent remarquable, auquel on a attribué a posteriori les deux poèmes fondateurs de la littérature grecque. Il y a également eu des tentatives de féminiser Homère : le poète britannique Samuel Butler avait proposé que la composition de l’Odyssée soit l’œuvre d'une femme, Nausicaa, originaire de Sicile (The Authoress of the Odyssey, 1897). Cette possibilité, restée marginale dans la recherche, a cependant été étudiée en 2007 par A. Dalby..
D'autres en revanche considèrent qu'il n'y aurait pas eu d'Homère historique, même si leurs avis divergent sur la manière dont ont été composées les deux poèmes qui lui sont attribués. Selon R. Martin, Parmi ces approches sceptiques sur l'existence d'Homère, plusieurs postulent qu'on aurait « construit » ou « inventé » ce personnage pour remplir la fonction d'auteur des deux poèmes anonymes acclamés par le public qu'étaient l’Iliade et l’Odyssée. Il s'agirait donc d'un être fictif, de stature légendaire, peut-être plus précisément l'ancêtre légendaire des Homérides (les « fils d'Homère ») de Chios, corporation de rhapsodes qui récitaient ses poèmes et se prétendaient ses descendants. Pour M. L. West, le personnage a été imaginé par des érudits athéniens au , à partir des revendications des Homérides, qui lui attribuaient les poèmes qu'ils récitaient et racontaient des épisodes de la vie de leur supposé ancêtre. Pour B. Graziosi, il s'agit plutôt d'un mouvement panhellénique, lié aux représentations des rhapsodes à travers l'ensemble de la Grèce : qu'il ait existé ou non un Homère, le nom est devenu fameux dans toute la Grèce, et les rhapsodes pouvaient se référer à lui pour attirer les foules lors de leurs récitations publiques. Mais cela est débattu, car il n'y a pas de consensus sur la date des premières allusions à Homère dans d'autres poèmes : si on considère qu'il s'en trouve dès Hésiode, alors Homère n'est pas une invention tardive mais bien une figure rattachée aux deux épopées dès l'origine.
Malgré ces doutes, les spécialistes modernes ont hérité des usages antiques et les ont repris, donc ils emploient, quand bien même ils en douteraient, de façon générique, le nom d'« Homère » comme s'il avait existé. Et ils ont gardé l'habitude de désigner l’Iliade et l’Odyssée comme les poèmes « d'Homère » ou « homériques », comme s'il les avait composés.
Les vies d'Homère
La plus ancienne mention du nom d'Homère dans la littérature grecque remonterait peut-être à un texte du poète Callinos, au milieu du , à moins qu'Hésiode (daté du début du même siècle) y fasse allusion au vers 39 de sa Théogonie quand il parle de chants « qui s'harmonisent (homereusai) par la voix ». Homère pourrait aussi être évoqué dans l’Hymne homérique à Apollon qui parle d'un aède aveugle habitant à Chios. Mais il n'est assurément attesté que dans le dernier tiers du , dans les écrits de Xénophane, d'Héraclite et de Simonide. Des biographies d'Homère sont peut-être rédigées dès cette époque, mais les textes qui nous sont parvenus sont plus anciens. En tout cas cette période voit progressivement se construire la figure d'Homère, poète légendaire auquel sont attribués plusieurs poèmes anciens. Une dizaine de ces (pseudo-)biographies nous sont parvenues, datées de l'Antiquité mais aussi du Moyen Âge (dans la Souda, , mais à partir de sources antiques), les récits étant souvent liés. Mais ils présentent toutefois des différences significatives sur des points importants de la légende d'Homère. Ils ne peuvent quoi qu'il en soit pas servir à reconstituer la vie de l'éventuel Homère historique.
On compte en tout une dizaine de textes qui peuvent être considérés comme des « vies » d'Homère. Parmi ceux-ci, la seule biographie à proprement parler est un texte attribué à tort à l'historien Hérodote (on parle d'un « Pseudo-Hérodote »), composé vers la période 50-150 ap. J.-C. Deux autres vies du poète sont attribuées à tort à un autre auteur grec majeur, Plutarque. Un autre récit se présente comme une biographie mais s'intéresse surtout à un concours ayant opposé Homère à Hésiode, l'autre poète fondateur de la littérature grecque. La plupart des autres vies d'Homère se trouvent insérées dans des textes plus larges, comme la Chrestomathie de Proclos ( de notre ère), qui traite plus largement des anciens poèmes épiques.
Les « vies » d'Homère sont pour la plupart des assemblages s'intéressant principalement à certains aspects de la figure d'Homère, repris de traditions préexistantes : sa généalogie et sa naissance ; son nom, et la manière dont il en a changé ; la période durant laquelle il a vécu ; sa mort ; les œuvres qu'il a composées ou du moins celles qui lui sont attribuées. Elles apportent des réponses différentes à ces questions, et évoquent souvent le fait que plusieurs possibilités coexistent, sans forcément prendre parti. Le contenu des biographies d'Homère, et des allusions à sa vie dans d'autres textes antiques, est donc très divers et bigarré, au point qu'il a pu être caractérisé par S. Saïd comme Il existait en fin de compte plusieurs « Homères » dans l'Antiquité, faisant l'objet de différentes visions et représentations, comme le reflètent aussi ses différentes images visuelles, même si les Anciens pensaient qu'Homère était unique. Cela indique que, pour les Anciens, Homère était (déjà) une figure énigmatique et controversée.
Nom(s)
La signification du nom d'Homère constitue depuis l'Antiquité une énigme sur laquelle se sont penchés de nombreux savants. Peu de personnes portent ce nom dans la Grèce antique. Cela se fait manifestement à l'imitation du poète, et pas avant l'époque hellénistique (). Il reste rare avant l'époque romaine, durant laquelle il est porté en particulier par des affranchis.