Le (« Le Livre de la Loi concernant la médecine » ; en arabe : ), connu plus simplement en Occident sous le nom de Qanûn et en français sous celui de Canon (du grec ancien , « règle ») est un ouvrage encyclopédique de médecine médiévale rédigé en arabe par Avicenne, médecin et scientifique persan du , achevé vers 1020. Cet ouvrage est considéré comme l'un des plus importants ouvrages écrits en médecine.

Le plus ancien exemplaire connu du Qanûn rédigé en langue arabe date de 1052.

Il servira de livre de base de l'enseignement de la médecine en Europe jusqu'au . Il a été traduit en latin par Gérard de Crémone (1150 et 1187) sous le titre Canon medicinae et il ne sera plus connu par la suite que par le nom de Canon. La traduction est entièrement refaite au début du par Andrea Alpago. Il est l'un des premiers livres à être imprimé en langue arabe, en 1593, à Rome, par Giambattista Raimondi.

Certains enseignements contenus dans le Qanûn ne seront remis en cause que tardivement, par Léonard de Vinci d'abord, qui rejette l'anatomie d'Avicenne à la suite de ses propres observations, et à Bâle, où Paracelse brûle l'ouvrage. La découverte de la circulation générale par William Harvey en 1628 termine de mettre définitivement certains enseignements du Qanûn au rang de la science ancienne.

Circonstances de la rédaction

Avicenne (Ibn Sina en arabe) souhaite en entamant la rédaction de cet ouvrage, consigner en un ouvrage unique les théories de Galien, d'Hippocrate, et de Dioscoride, jusqu'alors auteurs de référence en médecine.

Il inclut aussi les écrits de ses prédécesseurs plus proches, ainsi que le relate son secrétaire et biographe Al-Juzjani. Parmi ceux-ci, le médecin perse juif de la fin du Masarjawayh de Bassorah en MésopotamieArticle MASARJAWAIH sur Jewish Encyclopedia qui fut le premier à traduire en arabe les 30 volumes des pandectae medicinae de l'archidiacre Aaron d'Alexandrie à partir du syriaqueAucun des écrits de Masarjawayh ne nous est parvenu. Il reprend aussi les écrits de Rhazès, en particulier ceux de son Kitab el-Ḥawi fi al-Tibb.

Avicenne consignera aussi son expérience personnelle des patients et de leurs maladies dans le Qanûn.

La composition du Qanûn prit beaucoup de temps et fut menée de front avec les autres travaux philosophiques d'Avicenne. Débuté à Gorgan (Nord de l'Iran) vers 1010, continué à Rayy, l'ouvrage est achevé à Hamadan en 1023.

Contenu du Qanûn Le Quanûn est divisé en cinq livres homogènes, totalisant environ un million de mots. Ces livres se divisent en funûn ou fen (chapitres), tractatus, summa, et caput (subdivisions en traités, sujets principaux, sujets secondaires, résumés, sections et sous-sections).

L'ouvrage constitue une encyclopédie totalisant l'ensemble du savoir médical connu de son temps. En particulier, toutes les symptomatologies enregistrées pour les maladies, classées anatomiquement par organes, de la tête aux pieds.

D'autres considèrent qu'Avicenne a surtout recherché une organisation rigoureuse des connaissances et pratiques médicales, et fondée sur la raison et la logique d'Aristote. Par exemple, l'ouvrage est ponctué de résumés, constitués de syllogismes.

Par rapport aux traités précédents de Rhazes (Al-Razi) ou de Majusi, Avicenne abandonne la séparation entre théorie et pratique (distinction tranchée entre le pur savoir, et la pratique appliquée) pour faire de la médecine une science subordonnée à la philosophie naturelle d'Aristote.

Il ré-organise ainsi les écrits de Galien dans un système fermé et définitif où il fusionne la théorie humorale de Galien avec la théorie des âmes d'Aristote.

vignette|Système nerveux, manuscrit persan du Qanûn, Wellcome Library, Londres. Avicenne pose d'abord les structures de bases, ou catégories logiques, par lesquelles il systématise la pratique médicale.

Ce livre, appelé al-kulliyat (« universaux »), contient des généralités sur l'anatomie du corps humain, la santé, la maladie ainsi que sur les traitements généraux, le style de vie à adopter, le régime alimentaire... Il suit de près les descriptions anatomiques de Galien, la clinique et la pathologie d'Hippocrate ; il développe l'examen des pouls et l'observation des urines.

Ce livre traite de la pharmacologie des médicaments simples, minéraux, végétaux et animaux. Il comporte deux parties.

La première traite de la détermination des remèdes par l'expérience, qui se rapproche d'une analyse « moderne ». Il s'agit de relever les effets connus de chaque remède, de déterminer les doses adéquates, et de rechercher des médicaments qui se conservent sans s'altérer. Ce sont les premières règles connues de la recherche rationnelle de nouveaux médicaments.

La deuxième partie présente environ 800 monographies de pharmacopée, ou plus exactement une liste alphabétique de 760 « simples médecines » (médicament composé d'un seul ingrédient) avec leur utilité, leur force, leurs effets et leur mode d'emploi.

Ce livre traite des pathologies, qui sont regroupées par organes et/ou systèmes, selon la tradition hellénistique d'une présentation « de la tête au talon ». Chaque affection fait l'objet d'une analyse anatomique, physiologique, clinique et pronostique.

Ce livre est consacré aux maladies générales (sans localisation spécifique). Il contient le traité sur les fièvres, suivi du traité sur les symptômes, diagnostics et pronostics, la petite chirurgie, les tumeurs, blessures, fractures, morsures ainsi qu'une partie traitant des poisons. Il aborde aussi l'obésité et l'amaigrissement, ainsi que les soins de beauté.

Il est nommé Aqrabadin, c’est-à-dire « formulaire thérapeutique ». Ce livre traite de la préparation et présentation des médicaments composés : pommades, onguents, suppositoires, cataplasmes, sirops.... On y trouve environ réparties en deux volumes, avec indication des poids, volumes et proportions des mélanges. C'est un livre destiné à l'apothicaire.

Abrégé du Qanûn Avicenne a établi une version condensée « Urguza fi't tibb » ou Poème de la Médecine. Cet abrégé didactique se présente sous une forme rythmée de 1326 vers. Il était destiné à être appris par cœur, selon l'habitude de l'époqueJ.C Sournia 1986, op. cit., p. 200..

Il réduit ici la pratique médicale en oppositions de contraires de quatre éléments, de quatre humeurs, de quatre qualités, qu'il subdivise en sous-catégories et en degrés. Il aboutit à une sorte d'algèbre thérapeutique d'une logique « à la fois séduisante et totalement irréelle ». Selon Sournia « L'œuvre d'Avicenne nous parait à bon droit artificielle, simplificatrice par son goût des classes imaginaires […] On ne saurait cependant oublier son énorme effort de rationalisation : malgré certaines apparences déconcertantes son œuvre est, avec d'autres, l'une des origines de la médecine scientifique moderneJ.C. Sournia 1986, op. cit., p. 202-203.. »

Ce Poème de la Médecine, traduit en latin par Armengaud Blaise, à Montpellier, en 1284, était plus facile à manier et à copier que le Qanûn intégral. C'est aussi sous cette version abrégée que le Qanûn fut étudié dans les universités médiévales européennes.

Réception en pays d'Islam Le plus ancien exemplaire connu du Qanûn rédigé en langue arabe date de 1052 et est détenu par le musée Aga Khan de Toronto.vignette|upright=1.3|Canon en arabe, 1632.

Transmission La taille impressionnante du Qanûn, son organisation et sa logique quasi parfaite, ainsi que son titre (Canon ou Loi) donnent une grande force d'autorité à l'ouvrage. On connait plus d'une cinquantaine de manuscrits arabes, copies complètes ou partielles du QanûnL.I. Conrad 1995, op. cit., p. 122-123.. Toutefois la transmission est lente, et le Qanûn n'est pas universellement loué.

Après son achèvement à Hamadan, il faut près d'un siècle pour que l'ouvrage parvienne à Cordoue en Al-Andalus. L'ouvrage est alors critiqué par Ibn Zuhr (médecin mort en 1131) et père d'Avenzoar (mort en 1162), ce dernier aura pour disciple Averroès (mort en 1198).

Il s'avère finalement que l'ouvrage intégral, malgré sa systématisation, est trop volumineux pour donner des renseignements rapides et être utilisé en pratique réelle. Très peu d'auteurs médicaux ont tenté de renouveler ce genre encyclopédique. Par la suite le Qanûn fut fragmenté, simplifié ou résumé en multiples monographies et augmenté de commentaires.

Influence et devenir Pas moins de 15 auteurs médiévaux ont rédigé des commentaires sur le Qanûn en étant eux-mêmes commentés, parmi eux Al-Ghazâli (1058-1111) et Ibn Nafis (1210-1288). Cette littérature, étalée sur plusieurs siècles, ne se limite pas à l'explication ou l'approfondissement, elle comprend aussi des critiques et des discussions, notamment celles d'Averroès (1126-1198).

À partir du , des traités médicaux cherchent à concilier la médecine d'Avicenne avec la révélation prophétique dite « médecine du Prophète » (usages et opinions du prophète Mahomet et de ses successeurs immédiats). C'est le cas des auteurs al-Dhadhabi (1274-1348) et al-Azraq (1427-1491)Savage-Smith 1997, op. cit., p. 181-182..

Les travaux d'Avicenne auront plus d'impact en Europe chrétienne qu'en Andalousie musulmane, où l'influence d'Averroès, critique d'Avicenne, est plus importante. Par ailleurs, dans les autres pays d'Islam, la médecine d'Avicenne est progressivement marginalisée au cours des siècles par la médecine du Prophète. Toutefois l'héritage est toujours présent, ainsi dans les années 1870, une édition des textes d'Avicenne est faite au Caire, comme une contribution à la médecine moderne, et non pas historiqueL.I. Conrad 1995, op. cit., p. 138..

Au début du , la médecine d'Avicenne (doctrine, consultations, production et commerce de remèdes...) existe toujours dans le nord de l'Inde et en Iran, comme médecine traditionnelle dite médecine Yunâni.

Réception en Occident

Transmission vignette|upright=1.5|Illustration d'un manuscrit du Canon en hébreu, Bologne XVe siècle. À gauche, une consultation médicale ; à droite la boutique de l'apothicaire avec un assistant faisant un mélange derrière le comptoir. À partir du , des équipes de traducteurs apparaissent en Espagne chrétienne pour traduire le Qanûn en latin. La plus connue est celle de l'école de Tolède, composée de traducteurs juifs, chrétiens et musulmans, et dirigée par Gérard de Crémone (1114-1187). C'est là où Ibn Sina en arabe devient Ben Sina en hébreu, et Avicenna en espagnol.

Par ailleurs, on connait plus d'une centaine de manuscrits du Qanûn en hébreu, la plupart en provenance de communautés juives d'Espagne et d'Italie. Les textes et les informations circulent entre médecins juifs et chrétiens. À Montpellier vers 1300 des textes médicaux latins sont traduits en hébreu, et des textes hébreux en latin.

Le tournant décisif survient dans les années 1270-1320, lorsque les trois premières universités de médecine d'Europe (Montpellier, Paris, Bologne) intègrent le Canon d'Avicenne dans leurs programmes. Bologne est la première université à adopter le Canon comme manuel de base dès la deuxième moitié du . À partir de 1340, le « Canonis » d'Avicenne est au programme de la Faculté de Montpellier (livres I, III et IV). En 1378, les cours portent aussi sur les mêmes livres à BologneSiraisi 1990, op. cit., p.71..

Le Canon fait l'objet d'innombrables commentaires européens : en latin, hébreu et, plus tard, langues de tous pays. Les premiers commentateurs sont italiens comme Taddeo Alderotti (m. 1295), Dino del Garbo (m. 1327), Gentile da Foligno (m. 1348), Giacomo da Forlì (m. 1414), (m. 1439). On trouve aussi des anglais comme Robert Grosseteste (m. 1253) et Roger Bacon (m. 1293).

Les premiers commentateurs de Montpellier et Paris sont Arnaud de Villeneuve (m. 1311), Jean de Saint-Amand (m. 1312), Jacques Despars (m. 1458).

À Florence, au , un exemplaire manuscrit du Canon en 3 volumes coûte 9 florins d'or, un jeune assistant universitaire gagnant de 20 à 30 florins par an, et les professeurs les plus éminents de 200 à 300 florins.

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