Lhistoire sociale est la branche de l'histoire s'intéressant aux groupes sociaux.

Elle se construit notamment en rupture des l'histoire fondée sur des faits individuels ou ponctuels, le plus souvent politiques, histoire de « grands événements », de « grands hommes », « grandes dates » et « grandes batailles ». Elle souhaite s’émanciper des faits singuliers condamnant l’histoire à un simple récit des événements en faveur d’une histoire qui permet d’expliquer les phénomènes historiques. Il s’agit donc d’une approche globale des phénomènes historiques en prenant comme point de départ la détermination collective de ces phénomènes. Histoire sociale

Prémices Au siècle, l'histoire est largement influencée par une perspective politique prédominanteIdem.. Le récit des événements majeurs et des figures emblématiques occupe une place centrale dans les études historiques. De fait, Karl Lamprecht s'illustre comme l'un des premiers historiens à remettre en question cette approche politique classique, aspirant à ouvrir de nouvelles perspectives dans les domaines de l'histoire économique, sociale et des mentalitésMiddell M., Méthodes de l'historiographie culturelle : Karl Lamprecht, dans Revue Germanique internationale, , 1998, p. 94..

Vers la fin du siècle, émerge le désir d'accorder à l'histoire le statut d'une science exacte. Pour y parvenir, il est nécessaire d'établir des lois dérivées de constantes et vérifiables par des expérimentationsDosse F., L'histoire en miettes. Des Annales à la "nouvelle histoire", Paris, La Découverte, 1987, p. 28.. Alors, en 1897, Charles Victor Langlois et Charles Seignobos publient Introduction aux études historiques, un manifeste qui propose une méthodologie historique visant à extraire des faits tangibles et vérifiables à partir de documents préalablement examinés. Ces documents sont exclusivement écrits par souci d’objectivité totale pour atteindre les critères de scientificité. Dès lors, le récit historique est construit uniquement sur la juxtaposition de ces faits historiquesLanglois C. - V. et Seignobos C., Introduction aux études historiques, Lyon, ENS éditions, 2014, Nouvelle éd..

Simultanément, la jeune sociologie d’Émile Durkheim, cherche à être reconnue comme une science légitime. Pour cela, elle critique et propose une amélioration de la discipline historique dans le but de former une collaboration de sciences sociales. Ainsi, dans la revue L'Année sociologique en 1897, Durkheim considère l'histoire comme une science auxiliaire qui sert à collecter des matériaux d'étude. Mais en adoptant une méthode similaire à celle de la sociologie, l'histoire aspire à un statut de sciences sociales, contribuant ainsi à la compréhension des faits sociaux. En ce sens, l’objectif de la sociologie est de s’affirmer, et sa stratégie est de réunir des disciplines qui étudient aussi les faits sociaux sous son point de vueDosse F., L'histoire en miettes..., p. 18-19..

En 1900, Henri Berr crée la Revue de synthèse historique, qui favorise une réflexion épistémologique ainsi que le dialogue entre l'histoire et les sciences sociales. Il remet en question la méthode positiviste, cherchant à élargir le discours historique d’un simple récit et à encourager la collaboration avec des intellectuels de différentes disciplines tels qu'Émile Durkheim, le géographe Paul Vidal de la Blache, le psychologue Henri Wallon mais aussi l’économiste Lucien Febvre et des historiens tels que Lucien Febvre ou encore Marc BlochCaire-Jabinet M.- P., Introduction à l'historiographie, s. l., Armand Colin, 2020, éd., p. 104..

Toutefois, en 1901, Charles Seignobos souligne la spécificité historique dans La méthode historique appliquée aux sciences sociales. De fait, la sociologie est exclue des sciences sociales car selon l'historien, l'histoire en est la seule discipline. François Simiand, sociologue émergent, critique l'ouvrage qu'il juge historisant. En d'autres termes, il estime que cette méthode se confine à la simple description des événements, sans fournir d'explication sur leur enchaînement. À partir de ce moment, Simiand remet en question le statut scientifique de l'histoire, arguant que cette approche ne répond pas aux critères nécessaires pour être considérée comme une scienceDosse F., L'histoire en miettes..., p. 21..

François Simiand propose une méthodologie novatrice pour conférer à l'histoire des critères de scientificité. Il identifie les "trois idoles" de l'histoire - politique, individuel et chronologie - qui figent la discipline dans le singulier. Cette fixation sur des aspects singuliers empêche selon lui l'histoire d'atteindre un statut scientifique. Dès lors, s'inspirant de l'idée de Paul Lacombe, Simiand préconise alors une approche sociologique consistant à formuler des lois à partir de régularités dans l'analyse des mouvements économiques et sociaux, plutôt que de se focaliser sur des événements individuels sans répétition causés accidentellement. De fait, l’historien doit chercher des régularités dans le passé, des enchaînements qui se répètent, afin de déduire des lois. Toujours selon Simiand, c'est dans l'analyse des mouvements économiques et sociaux que ces régularités sont plus susceptibles d'être discernées. Ainsi, il préconise une approche plus systématique et régulière pour doter l'histoire d'une dimension scientifiqueIdem., p. 21-22..

École des Annales

Les critiques se multiplient au lendemain de la Grande Guerre envers une histoire qui a joué un rôle dans l’affirmation du sentiment national. D’autant plus que l’économie post guerre a marqué les esprits par les difficultés de reconstruction, le krach boursier, la révolution bolchévique qui montre bien que des idéaux économiques et sociaux peuvent avoir une influence politique. En France, il y a aussi une prise de conscience que la politique peut être influencée par des facteurs socio-économiques à la suite des difficultés vécues par le gouvernement du Cartel des Gauches.

C’est seulement une trentaine d’années plus tard que le défi lancé par François Simiand est relevé. En 1929, Marc Bloch et Lucien Febvre, deux professeurs de Strasbourg fondent les Annales d’histoire sociale et économique, fille de la Revue Synthétique. Ils vont répondre à l’attaque du sociologue en comblant les insuffisances dans l’optique de promouvoir l’histoire comme science sociale. L’histoire entre en collaboration avec l’économie et la sociologie pour devenir une discipline scientifique. Les deux directeurs invitent des collaborateurs politologues, économistes, sociologues, etc. pour construire un dialogue entre toutes les disciplines traitant des faits sociaux. Par exemple, Marc Bloch a introduit la psychologie après s’être rendu compte qu’elle est liée aux fluctuations monétaires à la suite de l’expérience du grand krach. Ainsi, il perçoit qu'un sentiment d’angoisse est attaché aux variations de la situation monétaire à travers le temps, liant l’économie, la psychologie et l’histoire.

Ainsi l’histoire politique, des grands événements et biographique est laissée de côté pour se concentrer sur la masse de l’humanité. Une perspective plus globalisante est utilisée afin de se rendre compte de la diversité du réel. Aussi, le ton utilisé dans la revue des annales est plus direct sans faire un détour par des politesses et la démarche d’une histoire problème est également introduite. La méthode positiviste de Charles Victor Langlois et Charles Seignobos n’est pas effacée mais plutôt complétée. L'École des Annales fait toujours recours à la méthode de critique des sources mais élargit le champ de recherche pour dépasser la documentation écrite pour des sources cadastrales, des cartes, des photographies entre autres. Ainsi l’apport de ces nouvelles sources permet d’analyser des sujets économiques et sociaux et enfin, pour restituer l’ensemble de la société. Les idées de Karl Lamprecht sont diffusées au sein de l'École des Annales par Henri Pirenne qui a effectué une partie de son parcours universitaire en Allemagne..

Après la Seconde Guerre mondiale, Marc Bloch disparait mais l’École des annales reste dominante dans l’historiographie, dans une telle mesure qu’en 1948 une section des sciences économiques et sociales est créée à l’École pratique des hautes études. Fernand Braudel vient à la tête de la section de l’École pratique des hautes études et perpétue le projet social et économique des annales ainsi que leur projet de s’intégrer au sein des sciences sociales..

Apogée de l'Histoire sociale

L’apogée de l’histoire sociale se situe dans les années 1960-70. Cette mouvance éclipse des histoires du et du début soutenant les activités économiques comme un objet digne d’intérêt pour l’historien. Les travaux d’histoire sociale des années 1960-70 prennent comme référence les études marxistes et les travaux de Max Weber. Ainsi, ils renforcent le lien entre l’économie et le social. Comme l’avance Christian Delacroix, « L’histoire sociale des années 1960-70 a été imprégné par un matérialisme tenace, bien représenté par la thèse marxiste de l’économie comme facteur explicatif premier des évolutions historiques ».

La montée de l’histoire sociale à travers le modèle labroussien Les études sur l’histoire sociale se développent grâce à un historien français : Ernest Labrousse. Ses recherches alliaient l’histoire économique avec l’histoire socialeAgulhon M., « Ernest Labrousse, historien social ( siècle) », dans Annales historiques de la Révolution française, , 1989, p. 128.. Contrairement à Fernand Braudel dont la notoriété s’est développée au-delà de la France, Labrousse est l’initiateur d’une historiographie très française par le choix de ses objets de recherches, par son rôle dans le contexte institutionnel et universitaire et par son rôle de guide pour plusieurs générations d’histoire françaisBorghetti M. N., L’œuvre d’Ernest Labrousse. Genèse d’un modèle d’histoire économique, Paris, Éditions de l’école des Hautes Études en Sciences Sociales, 2005, p. 16 (Recherches d’histoire et de sciences sociales, 106).. Ernest Labrousse poursuit les ambitions scientifiques des fondateurs de l’École des Annales tout en construisant son objet d’analyse sur la mise en série des données archivistiquesBurguiere A., L’école des annales. Une histoire intellectuelle, Paris, Odile Jacob, Paris.

L’originalité de Labrousse, le distinguant de Simiand, est la place centrale qu’occupe la notion de « crise ». Selon lui, la crise accentue les écarts sociaux et dévoile ainsi les rapports de domination qui structurent la société. La crise n’est dès lors plus considérée comme un indice de déclin ou de dysfonctionnement, mais comme moment privilégié dans le fonctionnement d’un système où l’évènement révèle les structures. À titre d’exemple, dans sa thèse sur La crise de l'économie française à la fin de l'Ancien Régime, il subdivise des groupes sociaux dans la France d'Ancien Régime (fermiers, salariés des villes, propriétaires exploitants, propriétaires non exploitants…) à partir de leur niveau de fortune et de leur place dans les rapports de production. Cela lui permet d'interpréter le déclenchement de la Révolution française comme la conséquence de la dégradation de revenu chez certains de ces groupes.

La démarche labroussienne mobilise de nombreuses ambitions pour arriver à une objectivation : l’efficacité (la résolution de question présentée au départ comme difficile), la pertinence (le recours aux bonnes méthodes pour atteindre les bons résultats), l’effet de masse (le poids du nombre), l’extension (du local au national, de la conjoncture courte à une plus longue durée), la clôture (l’achèvement de ma logique démonstrative), l’exhaustivité (l’accumulation d’exemple)Agulhon M., « Ernest Labrousse, historien social ( siècle) »,... , p. 274..