vignette|alt=photographie d'une boîte de forme carrée, avec une plaque dorée portant des inscriptions, percée d'une ouverture circulaire laissant voir des colonies de moisissures, posée sur un fond gris uniforme et vue de trois quarts.|La pénicilline, que découvre Alexander Fleming par sérendipité, changea le cours de la médecine et valut le prix Nobel à son auteur..

La sérendipité est le fait de faire par hasard et sagacité une découverte inattendue qui s'avère ensuite fructueuse, notamment dans le domaine des sciences. Il s'agit d'une notion polysémique dont le sens varie selon la période, le contexte et la langue utilisée.

Le mot anglais est créé en 1754 par l'écrivain Horace Walpole à partir du Voyages et aventures des trois princes de Serendip, de Cristoforo Armeno, publié en italien en 1557, puis traduit en français par Louis de Mailly en 1719. Walpole vient à connaître la traduction en anglais, publiée en 1722, de la version française.

Le nombre d'œuvres littéraires de fiction qui reposent sur l'idée de sérendipité va dès lors croissant : la découverte fortuite est le moteur de l'intrigue dans nombre de romans policiers ou de science-fiction.

Au milieu du , la sérendipité trouve une traduction dans le domaine de la recherche scientifique où elle fait l'objet d'une discussion sur la démarche du chercheur. Elle permet au chercheur de faire une découverte inattendue, d'importance ou d'intérêt supérieur à l'objet de sa recherche initiale, et désigne l'aptitude de ce même chercheur à saisir et exploiter cette « chance ». Mais elle trouve aussi son application dans des champs très divers, allant de la création artistique aux entreprises actives dans l'innovation, où les technologies numériques et Internet semblent jouer un rôle favorisant le phénomène de sérendipité.

Dans le monde francophone, le concept de sérendipité, adopté dans les années 1980, prend parfois un sens très large de .

Histoire du mot et définitions Né au sous la plume d'Horace Walpole, le mot devient dès le un terme polysémique.

Origine et popularité En français, « sérendipité » est un emprunt de l'anglais .. Selon Sylvie Catellin, il est attesté pour la première fois en 1953 dans l'article de Charles G. Darwin, traduit de l'anglais par Bernard Kwal puis en 1968 dans le Vocabulaire de la psychologie d'Henri Piéron.. Il ne deviendra d'un usage vraiment courant qu'à partir de 2009 à la suite d'un livre de Pek van Andel et Danièle Bourcier et d'un colloque.. Il sera même consacré (2009) par la revue Sciences humaines..

vignette|gauche|redresse=1|alt=Peinture en clair-obscur d'un homme vêtu de noir ayant le visage éclairé, portant un léger sourire dont l'expression est renforcée par l'index droit posé sur la joue droite.|Horace Walpole par Joshua Reynolds, v. 1756.

Le terme a été inventé par Horace Walpole. Il l'a utilisé pour la première fois dans une lettre du à son ami Horace Mann, diplomate du roi à Florence. Dans sa lettre, il remercie son ami de lui avoir fait cadeau du portrait de Bianca Cappello, qui avait épousé de Médicis. en 1579, et dit qu'il vient de résoudre une énigme en feuilletant un vieux livre sur les armoiries et en découvrant que le blason de la famille vénitienne des Capello contenait une fleur de lys, emblème des Médicis, indice de la reconnaissance d'une alliance entre les deux familles« The creation of the word 'serendipity' », site de Strawberry Hill House, 2018.. Walpole désigne ainsi des « découvertes inattendues, faites par accident et sagacité » ou par « sagacité accidentelle » :

Le conte de Serendip ou Voyages et aventures des trois princes de SerendipTexte original des contes (1719) de Louis de Mailly, dans une édition annotée, avec orthographe modernisée : Les Aventures des trois princes de Serendip, suivi de Voyage en sérendipité (dossier critique de D. Goy-Blanquet, M.-A. Paveau et A. Volpilhac), Éditions Thierry Marchaisse, 2011. Une édition ultérieure (1788), posthume, comporte des variantes introduites par l'éditeur : . (le Sri Lanka d'alors) a connu dès sa publication un succès considérable dans toute l'Europe. Sa trame, issue d'un motif populaire persan très ancien, sera notamment reprise en 1748 par Voltaire dans Zadig.

Le mot forgé par Walpole sommeille, lui, pendant un siècleExtraits de « : suite anglaise » par D. Goy-Blanquet, dans Les aventures des trois princes de Serendip, Suivi de Voyage en sérendipité, Thierry Marchaisse, 2011.. Puis, la définition évolue au cours d'échanges érudits dans les journaux anglais. Celle de , ancien chimiste et bibliophile , Londres, Longmans & Green, 1880, ., fut retenue par l'Oxford English Dictionary : (« Le chercheur était fautif, et ce n'est que quelques semaines plus tard, quand par sérendipité, comme disait Horace Walpole - c'est-à-dire en cherchant une chose et en trouvant une autre - que l'explication fut fortuitement trouvée »).

Au cours des années 1940, le mot est repris à l'université Harvard, glissant de la sphère littéraire à celle des scientifiques. Walter Bradford Cannon, physiologiste, intitule en 1945 un chapitre de son livre « » et donne de la sérendipité la définition suivante :

Le sociologue américain Robert King Merton a découvert le mot dans le dictionnaire dans les années 1930 et tentera toute sa vie de raffiner le concept en l'intégrant à son analyse des méthodes de raisonnement.. Pour lui, la sérendipité est l'observation d'un fait surprenant suivie d'une induction correcte. Elle . Une découverte inattendue et aberrante éveille la curiosité d'un chercheur et le conduit à un raccourci imprévu qui mène à une nouvelle hypothèse... Il repérera qu'entre 1958 et 2001, le terme apparaît dans le titre de 57 ouvrages, qu'il est utilisé 13 000 fois dans les journaux dans les années 1990 et qu'en 2001 on le trouve dans 636 000 documents internet..

En 1957, c'est un publicitaire, Alex Osborn, qui récupère le mot dans le chapitre consacré à la chance de son livre . La sérendipité est pour lui un facteur fortuit, un stimulus accidentel qui déclenche l'inspiration créative.

Le psychanalyste W. N. Evans donne en 1963 une interprétation de la sérendipité à contre-courant de ceux qui y voient un signe d'ouverture d'esprit et un moteur de découverte. À partir de son expérience thérapeutique il voit, dans le processus mental qui provoque des découvertes heureuses et inattendues, un symptôme névrotique. Le patient découvre l'inattendu pour ne pas découvrir ce qu'il recherche vraiment, mais que son inconscient censure.. Inversement le français Didier Houzel considère en 1987 que, pour que le processus psychanalytique s'enclenche, il faut se laisser saisir par l'inattendu pour aider le patient à reconstituer l'objet perdu.

vignette|redresse=1|alt=Photographie d'une devanture vitrée avec enseigne brun foncé, bow-window sur la droite de l'image, lampadaire et jardinière de fleurs sur la gauche de l'image.|, le salon de thé, New York.

Une acception francophone s'est répandue au début des années 1990 : celle du simple rôle du hasard dans les découvertes, compte rendu de ..

En 2013, Sylvie Catellin, chercheure en sciences de l'information et de la communication et auteure de l'essai Sérendipité. Du conte au concept (2014) a proposé cette définition :

En 2014, l'Office québécois de la langue française redéfinit la sérendipité comme la .. Le Dictionnaire de l'Académie française, dans sa , lui emboîte le pas en 2020 : ..

Dans le langage courant américain désigne une rencontre ou une découverte heureuse imprévue, ou bien le lieu où l'on fait de telles rencontres ou de telles découvertes ou de telles trouvailles. Exemples : les ; , le temple new-yorkais de la sérendipité, , le célèbre salon de thé de New YorkOn peut aller le visiter sur : , New York, NY, États-Unis., le film (Un amour à New York)

Comme le fait remarquer Arnaud Saint-Martin :

Traductions et termes alternatifs L'Office québécois de la langue française indique, depuis 1973, le mot « fortuité » comme alternative privilégiée. Le Répertoire d’autorité matière encyclopédique et alphabétique unifié. et l’Académie française proposent le même terme comme synonyme.

L'historien de l'architecture André Corboz a proposé en 1985 une traduction du terme par « cinghalisme » faisant ainsi le lien avec l'ancien nom du Sri Lanka, Serendip en anglaisDe la ville au patrimoine urbain, textes d'André Corboz choisis et assemblés par Lucie K. Morisset, Presses de l'Université du Québec, 2009, .. En 2000, Alan G. Robinson et Sam Stern proposent l'expression « heureuse coïncidence ». Jean-Louis Swiners a suggéré en 2008 « zadigacité » (ainsi que l'adjectif « zadigace »), mot-valise faisant référence au conte de Voltaire intitulé Zadig, et désignant conjointement la sagacité, la perspicacité et l'efficacité. Il définit son néologisme ainsi : « capacité à reconnaître intuitivement et immédiatement – et à exploiter rapidement et créativement – les conséquences potentielles heureuses et les opportunités offertes d'un concours malheureux de circonstances (erreur, incompétence, maladresse, négligence) ». Le consultant Henri Kaufman a proposé en 2011 la « fortuitude. ».

Antonyme : la zemblanité Le terme zemblanité est inventé par William Boyd, dans le roman Armadillo (1999)., pour désigner le contraire de la sérendipité. Comme la sérendipité tire son nom de l'île de Serendip, c'est-à-dire le Sri Lanka, la zemblanité tire son nom de la Nouvelle-Zemble, une île – comme Serendip – mais son exact opposé à de nombreux points de vue :

William Safire note que des explosifs non nucléaires étaient testés sur l'île de la Nouvelle-Zemble, ajoutant que la zemblanité est la « découverte inexorable de ce que nous ne voulons pas savoir »..

Olivier Le Deuff oppose, dans sa thèse en sciences de l'information, la sérendipité, qu'il assimile à l'attention pour trouver un document, à la zemblanité, qu'il considère comme une mauvaise intentionThèse d'Olivier Le Deuff, La culture de l'information en reformation, université (24 septembre 2009), Yves Chevalier (Dir.).. Eva Sandri illustre cette idée avec l'exemple de l'utilisation de moteurs de recherche, en considérant la sérendipité comme une « démarche logique mais paradoxale », qu'elle oppose à la zemblanité de « la navigation aléatoire [qui] s'apparente davantage à l'égarement, à la subversion et au bricolage ».

Explication de la notion Hasard et sagacité Le concept de sérendipité est introduit dans le monde francophone en 1983 par Jean Jacques. et popularisé par Danièle Bourcier et Pek van Andel qui indiquent. :

La sérendipité combine donc . Elle s'appuie sur un mode de raisonnement mis en avant par Charles S. Peirce : l'abduction, c'est-à-dire la capacité à émettre une hypothèse à partir d'un fait nouveau. Mais cette capacité nécessite un , un Eurêka qui se trouvera dans le contexte empirique dans lequel le fait se déroule. Le raisonnement abductif est comparable à celui du diagnostic médical, il se retrouve dans l'investigation policière.

Marie-Anne Paveau parle et cite Edgar Morin :

La sérendipité est à la frontière des arts et des sciences.

Grandes catégories de sérendipité Pek van Andel a trouvé quarante types de sérendipité différents tout en indiquant que la liste est incomplète. D'autres auteurs ont tenté de repérer et classer des types de sérendipité selon des critères plus restrictifs.

Vraie et fausse sérendipité

Pour Royston Roberts, professeur de chimie organique à l'Université du Texas qui a analysé plus d'une centaine de découvertes faites par accident (notamment la structure de l'ADN, l'aspirine, le principe d'Archimède, le chlorure de vinyle, les édulcorants intenses, le nylon, la pénicilline, le LSD, le polyéthylène, le post-it, les rayons X, le téflon, le velcro, la vulcanisation), il y a deux sortes de sérendipité : la vraie et la fausse( Royston Roberts, , John Wiley & Sons, New York, 1989..