Soghomon Soghomonian (en arménien : ), souvent appelé par son nom en religion de Komitas (), né le à Kütahya et mort le à Villejuif, est un prêtre et chantre arménien.

Musicologue, Komitas est le restaurateur des modes musicaux originaux caractéristiques des rythmes de la langue liturgique arménienne que dénaturait l'harmonisation polyphonique imitée de l'Occident et encouragée par le clergé depuis le L. Nazarian, cité in Chœur mixte arménien de Paris, dir. Garbis Aprikian, Chants de la liturgie arménienne, HM 40.5120, Harmonia mundi, Saint-Michel-de-Provence, 1982.. Il est aussi un des premiers ethnomusicologues arméniens et a collecté plus de trois mille chants de la tradition populaire, arménienne ou pas. Baryténor admiré de son vivant, pianiste accompli et musicien familier de différentes sortes de bois, il est enfin un compositeur et poète au service d'une foi mystique. Ses concerts choraux et ses conférences pédagogiques lui ont servi à illustrer l'emploi de la technique vocale occidentale à l'interprétation de la monodie traditionnelle. Son œuvre de conservateur, de compositeur, d'interprète et de pédagogue est à l'origine de la sauvegarde et du renouveau de la musique arménienne.

Biographie Jeunesse et formation

1869-1880 : Jeunesse à Kütahya vignette|gauche|Gravure représentant Kütahya, avec ses trois mosquées et son acropole fortifiée par Charles Texier quatre ans avant que Soghomon Soghomonian n'y naisse. Soghomon nait dans une famille modeste, mais aisée, de cordonniers. Ses deux parents, Kevork et Takuhi parlent, mais aussi chantent et composent en turc, seule langue courante de la province de Kütahya où ont immigré ses ancêtres paternels, originaires de , quand au début du le , province du Vaspourakan, a été vidé de sa population chrétienne par l'émir de Nakhitchevan et le chah Abbas. Sa mère, originaire de Brousse et âgée de seize ans à la naissance de son unique fils, meurt quand il a six mois. Il est élevé par sa grand-mère paternelle, Mariam, et l'autre belle-fille de celle-ci, elles aussi turcophones.

En 1873, l'Anatolie est frappée par la sécheresse et des inondations. Deux années de famine plongent la région et la famille Soghomonian dans la pauvreté. À onze ans, en 1881, au terme de l'école primaire, il est envoyé chez ses grands-parents maternels à Brousse, chef-lieu du département, pour poursuivre ses études. La mort de son père, emporté par l'alcoolisme, le ramène quelques mois plus tard à Kütahya, où il déserte le foyer de son oncle paternel, Harutyun, malgré l'affection qu'on lui témoigne. Il traîne dans les rues.

vignette|Le séminaire Gevorkian auquel sa tante confie l'orphelin Soghomon de l'âge de onze ans jusqu'à ses vingt-deux ans.

Ayant accompagné au chant son père et son oncle dans le service dominical, Soghomon a été remarqué pour son intelligence et sa voix par le prélat de la paroisse, Kevork Derdzakian. Quand celui-ci s'en va à Etchmiadzin, Saint-Siège de l'Église orthodoxe arménienne pour être ordonné évêque, il emmène l'enfant de chœur avec lui pour répondre à une requête du catholicos Georges IV. Ce dernier a décidé d'ouvrir à des orphelins vingt places dans le séminaire qu'il a fondé en 1874. Le Saint-Père, sur le point de révoquer Soghomonian qui ne parle pas arménien et ne comprend pas les questions posées, se ravise quand il entend, ému aux larmes, l'adolescent chanter un cantique arménien appris auprès de son père, Looys zevart (Joyeuse lumière).

1881-1894 : Séminaire à Etchmiadzin Sélectionné, Soghomon intègre le séminaire Gevorkian le . Il étudie à Etchmiadzin onze années durant, remarqué d'emblée comme la plus belle voix du séminaire.

En 1885, le chœur est formé par le chef et ethnomusicologue . Bientôt, Soghomon se prend d'intérêt pour l'ancien système arménien de solfège et d'interprétation neumatique, les khaz. Il l'applique à la notation de chants qu'il va à son tour recueillir auprès des paysannes de la région alentour, l'Ayrarat. Pour les restituer, il crée une chorale en marge du service liturgique avec certains de ses condisciples, dont , le nouvel enfant soliste arrivé en 1886 qui tient la voix de soprano et deviendra dans l'entre-deux-guerres son plus célèbre interprète.

vignette|Sainte-Etchmiadzin, la cathédrale dont le diacre Soghomon est le cantor en titre à partir de 1893.

Il est ordonné diacre pour ses vingt-et-un ans, en 1890. L'année suivante est publié pour la première fois, dans Ararat, le journal officiel du Saint-Siège, un résultat emblématique de ce qui sera une part primordiale de son œuvre, une harmonisation qui rompt avec la mode occidentale de ses prédécesseurs et restitue l'authenticité d'un hymne paraliturgique oublié, Azkaïn orhnerk : . En 1893, il est nommé maître de chapelle de la cathédrale Sainte-Etchmiadzin. Il publie le résultat de ses années de recherche en ethnomusicologie l'année suivante.

Le , il est consacré hiéromoine novice (apegha). Il reçoit à cette occasion du catholicos Mkrtich Khrimian le nom de Komitas. Ce nom en religion est choisi en référence à Komitas d'Aghdsk, catholicos et compositeur du , dont l'impétrant promet de réincarner la voix célèbre pour sa beauté et les qualités de compositeursource Internet : Քրիստոնյան Հայաստան հանրագիտարան, Encyclopédie Arménie chrétienne, Erevan, 2002.. Jusqu'au début du siècle suivant, il se fera appeler Komitas Gevorkian.

1895-1899 : formation supérieure à Tiflis et Berlin Par une diligence expresse du catholicos Khrimian, Komitas est envoyé l'année suivante à Tiflis, loin des massacres hamidiens, étudier auprès de , un élève de Nikolaï Rimski-Korsakov issu lui aussi du séminaire Gevorkian. En 1896, il est gratifié du titre de vardapet.

Khrimian obtient du magnat du pétrole et mécène dévoué à sa cause Alexandre Mantacheff une bourse pour envoyer Komitas étudier à Berlin. Celui-ci s'inscrit en au conservatoire privé de Richard Schmidt, où il perfectionne sa pratique du piano et de la direction de chorale et apprend la composition. Parallèlement, il suit à partir d'octobre les cours de la faculté d'esthétique et théorie musicale de l'université Frédéric Guillaume. Il en sort trois ans plus tard, en , docteur en musicologie.

Il est l'un des premiers membres de l'Internationale Musikgesellschaft que son professeur d'université Oskar Fleischer a fondé en 1898. Les publications de la société savante, Zeitschrift der internationalen Musikgesellschaft et Sammelbände der Internationalen Musikgesellschaft, recueillent des travaux de recherches sur les chants du Moyen Âge et leur notation neumatique ainsi que leur supposée origine hellénique. 1900-1906 : cantor du Saint-Siège et collecteur des chants traditionnels vignette|redresse|Le vardapet « Komitas Gevorkian » soutenu en 1902 par le catholicos Mkrtich Khrimian contre ses détracteurs. Au terme de cette année 1899, Komitas retourne à Etchmiadzin pour y prendre un poste de professeur de musique au sein du séminaire Gevorkian et reprend avec passion la collecte de chants traditionnels.

Aidé de séminaristes tels , Eruand Ter-Minassian ou Garegin Levonian, Komitas en recueille quelque mille deux cents au cours de multiples voyages à travers l'Arménie. Il adopte une démarche méthodique, dans l'observation, allant jusqu'à se cacher pour ne pas altérer l'authenticité des chansons, dans la notation, qui indique jusqu'à la gestuelle. Il découvre la pratique du chant polyrythmique et monodique, le plus souvent au cours des jeux que les jeunes filles font entre elles ou des fêtes religieuses. Il analyse les reliquats des modes musicaux archaïques. Il observe le rôle du chant et la genèse de la chanson dans le quotidien. Ce qui est perçu aujourd'hui comme le témoignage ultime d'une civilisation exterminée paraît alors n'être qu'une pratique musicale indigne aux yeux mêmes des paysans arméniens de faire l'objet de l'étude d'un savantTrad. A. Tchobanian, "La musique rustique arménienne", in Mercure musical , SIM, Paris, 15 mai 1907, réed. in Supplément au Bulletin français de la S. I. M, p. 478, SIM, Paris, 15 mars 1908 ..

Le , le père Khrimian, reconnaissant, lui confère le šurdzar fleuri et le titre d'hiéromoine. Dès 1903, son travail est en butte aux critiques. Parce qu'il mêlerait religion et études scientifiques, Introduction, in Edouard Goulbekian, Armenian Sacred and Folk Music, , Curzon Press, Routledge, Londres, novembre 2013 ., celui-ci est dénoncé comme de la complaisance pour les aspects les plus arriérés de la civilisation et un frein à l'émergence d'une Arménie nouvelle. Cela ne l'empêche pas de faire paraître en 1904 la première anthologie de chants kurdes. Pour faire connaître son travail, il prépare un voyage à travers l'Europe et passe une partie de l'été 1906 au monastère d'HaritchTrad. A. Tchobanian, "La musique rustique arménienne", in Mercure musical , SIM, Paris, 15 mai 1907, réed. in Supplément au Bulletin français de la S. I. M, p. 473, SIM, Paris, 15 mars 1908 ..

Succès musicaux 1906-1907 : tournées en Europe En 1906, il part en tournée, en Russie, en Italie, en Autriche, en Suisse, en Allemagne, puis à Paris, où il est accueilli par son jeune camarade de séminaire, le ténor , et les collègues de celui-ci, Marguerite et Chouchanik Babaïan. Les deux concerts donnés à la Salle des Agriculteurs de France, 8 rue d'Athènes, et à l'École d'Art sont applaudis avec enthousiasme. Le musicologue Louis Laloy écrit dans Le Mercure Musical, bulletin de la section française de l'Internationale Musikgesellschaft qu'il dirige avec Jules Écorcheville :

vignette|Komitas et Archag Tchobanian le 17 août 1907.

Le , il participe salle Pleyel à un concert de chansons et danses populaires d'Arménie, Russie, Grèce et France organisé par Louis Laloy au profit des victimes de la famine qui sévit alors en ArménieLe Mercure musical, n°4, Section de Paris de la SIM, Paris, 15 avril 1907.. Les musiques, chantées par les Babaïan, eux aussi membres de la SIM, avaient été harmonisées par des compositeurs engagés dans le renouveau de la musique par le folklore : Komitas lui-même, Nikolaï Rimski-Korsakoff, Mili Balakireff, Sergueï Liapounov, Maurice Ravel, Vincent d'Indy, Julien Tiersot.

C'est également dans le cercle de la diaspora de Paris que Komitas rencontre le poète Archag Tchobanian, qui se prête gracieusement au rôle d'interprète. Une amitié se noue entre les deux hommes, et une admiration réciproque, durable. En juin 1907, ils se rendent ensemble en Suisse pour donner des concerts et des conférences à Berne, Zurich, Genève. À Lausanne, ils rencontrent Roupen Sévag, encore jeune poète et étudiant en médecine.

1908-1909 : rupture avec la vie monastique De retour à Etchmiadzin, Komitas s'y sent paradoxalement mal venu. La mort en 1907 de Khrimian le prive d'un soutien. L'attitude du nouveau catholicos Matthieu II à son égard est sans rapport avec celle de son prédécesseur. Komitas subit les critiques d'un clergé conservateur, critiques attribuées par certains biographes à la jalousie.

vignette|Komitas en 1910 à Tiflis avec les chefs de file du renouveau intellectuel arménien.

En revanche, il est accueilli dès 1908 par le cercle intellectuel qui réunit à Tiflis Ghazaros Aghayan, Vrtanes Papazian, Levon Chant, Gevorg Bachinjaghian, Hovhannes Toumanian et Avetik Issahakian. Il est présenté à la chorale du diocèse arménien de Tiflis, la chorale Ekmalian, et noue une relation platonique avec la très jolie soliste, Margarid. Dotée d'une voix magnifique, elle est de cinq ans sa cadette et ne cachera pas son amour, non sans causer un certain tort à la réputation du hiéromoine. En ne se mariant pas, elle restera fidèle jusqu'à sa mort, en 1968, à travers un abondant échange épistolaire, partiellement censuré.