vignette|Portrait posthume de Nicolas Machiavel, par Santi di Tito, Palazzo Vecchio, Florence.
Les Discours sur la première décade de Tite-LiveEn italien Discorsi sopra la prima deca di Tito Livio est une œuvre de philosophie et d'histoire politique de Nicolas Machiavel, rédigée autour de 1517Danièle Letocha envisage quant à elle la période de rédaction à 1513-1519 () et publiée pour la première fois en 1531, à Rome et à Florence (soit quatre ans après la mort de son auteur et un an avant la publication de son autre texte majeur, Le Prince). L'œuvre est dédiée à Zanobi Buondelmonti et Cosimo Rucellai, deux des principaux représentants des Orti Oricellari à Florence, où les jeunes aristocrates se réunissaient pour parler de politique, d'art et de littératureGaspare De Caro, BUONDELMONTI, Zanobi, su treccani.it, Dizionario Biografico degli Italiani.
Le titre renvoie aux dix premiers livres des Décades de Tite-Live ("ainsi nommées parce qu'elles contenaient chacune dix livres," selon Littré). Cet ouvrage, dont le titre officiel est Ab Urbe condita libri (Histoire de Rome depuis sa fondation) relate l'expansion de Rome jusqu'à la fin de la troisième guerre samnite en 293 avant J.-C. Toutefois, Machiavel n'hésite pas à faire référence à de nombreuses autres époques, y compris à la période contemporaine. Si le propos de Machiavel semble souvent décousu, c'est sans doute que l'origine des Discorsi se trouve dans des notes en marge du Tite-Live que lisait Machiavel depuis l'âge de dix-sept ans (d'après le Libro di Ricordi de son ). Il y trouvait l'image d'une république vertueuse qui contrastait tant avec la corruption de son époque.
Machiavel se voit comme un défricheur ouvrant " une route qui n’a pas encore été frayée ", parti à la "découverte des méthodes et des systèmes nouveaux", aventure "aussi périlleuse que la recherche des terres et des mers inconnues" (Préface du Livre I). Le propos de Machiavel n'est donc pas de commenter l'ouvrage de l'historien latin mais d'en tirer une série de réflexions qui voudraient constituer les fondements d'une théorie politique moderne, et une vigoureuse défense de la républiqueAlessandro Mazzini, Discorsi sopra la prima deca di Tito Livio di Machiavelli: analisi dei temi, sur oilproject.org, en italien : . Machiavel analyse des faits particuliers du passé pour en tirer des leçons en portant au jour les motifs universels sous-jacents. Ce qu'étudie Machiavel, c'est la nature humaine, qu'il estime immuable : même les changements dans des domaines comme celui de l'artillerie ne changent rien, au fond (Livre I, chapitre 17).
Machiavel a de l'homme une représentation pessimiste : c'est ce qui fait la nécessité des lois. Pour lui, "jamais les hommes ne font le bien que par nécessité ; mais là où chacun, pour ainsi dire, est libre d’agir à son gré et de s’abandonner à la licence, la confusion et le désordre ne tardent pas à se manifester de toutes parts. C’est ce qui a fait dire que la faim et la pauvreté éveillaient l’industrie des hommes, et que les lois les rendaient bons. Là où une cause quelconque produit un bon effet sans le secours de la loi, la loi est inutile ; mais quand cette disposition propice n’existe pas, la loi devient indispensable." (Livre I, Chp. 3).
Contenu de l’œuvre
Les Discours sur la première décade de Tite-Live sont divisés en trois livres dans lesquels Machiavel montre pourquoi les institutions de la république romaine étaient sans égales (livre 1), comment Rome a assuré son succès et son expansion (livre 2), et lutté contre l'inévitable tendance à se désintégrer peu à peu (livre 3).
Livre I Le premier livre concerne la politique intérieure. Machiavel établit la supériorité de la république romaine, due à l'équilibre entretenu entre consuls, sénat et tribuns du peuple et fondé sur la vertu et l'égalité. Ceux qui sont élus le sont pour un temps limité ; le législateur établit des institutions et des règles, mais c'est le peuple, vertueux et attaché à la liberté, qui veille à leur respect - à moins que cela soit l'effet de l'opposition entre peuple et sénat. Tous agissent pour le bien commun, non en fonction d'ambitions personnelles. Ceux qui, un temps, s'élèvent au-dessus des autres, ne le font que pour la gloire, pas pour s'enrichir. La religion (païenne, puis chrétienne - avant l'époque où cette dernière s'est corrompue) sert à assurer la cohésion de la société.
Dans un avant-propos, Machiavel rappelle l'admiration de tous pour la Rome antique : « Quand je considère, d'une part, la vénération qu'inspire l'antiquité, et, laissant de côté une foule d'autres exemples, combien souvent on a acheté au poids de l'or un fragment d'une statue antique pour l'avoir sans cesse sous les yeux, pour en faire l'honneur de sa maison ». Il désigne la Rome antique comme un modèle de gouvernement et cite différents domaines dans lesquels elle sert encore de modèle de nos jours, tels que les arts, le droit civil, la médecine. Il constate par contre que la Rome antique ne sert pas de modèle en politique et c'est la raison pour laquelle il a écrit ces livres : « Résolu d'arracher les hommes à cette erreur, j'ai cru nécessaire d'écrire, sur chacun des livres de Tite-Live que l'injure du temps a épargnés, tout ce qu'en comparant les événements anciens et les modernes je jugerais propre à faciliter l'intelligence, afin que ceux qui liraient mes discours pussent retirer de ces livres l'utilité que l'on doit rechercher dans l'étude de l'histoire ».
Machiavel note que les hauts faits de Rome relatés par Tite-Live "ont été conduits par conseil public ou privé", et qu'elles concernaient soit des choses à l'intérieur de la ville, soit des choses à l'extérieur de la ville, ce qui donne quatre combinaisons possibles. Il dit qu'il se limitera dans le livre I aux faits "advenus en la ville par conseil public" (Chp. 1).
Il existe trois sortes de bons gouvernements : monarchique, aristocratique et populaire, qui peuvent dégénérer, respectivement, en despotisme, oligarchie et anarchie. Machiavel souligne " aucun remède ne peut empêcher [l'un de ces modèles] de se précipiter dans l’État contraire, tant le bien et le mal ont dans ce cas de ressemblance." Rome, avec consuls, sénat et tribuns du peuple réunit les qualités des trois meilleurs types de gouvernement : "l'équilibre des trois pouvoirs donna naissance à une république parfaite" (Chp. 2).
Machiavel revient ensuite (Chp. 3) sur la création des tribuns pour "tenir sans cesse la balance entre le peuple et le sénat, et mettre un frein aux prétentions insolentes des nobles". Il pose que "tous les hommes sont méchants et disposés à faire usage de leur perversité toutes les fois qu’ils en ont la libre occasion".
Il poursuit (Chp. 4) en insistant sur le fait que les tribuns furent utiles à la république : "Si le tribunat doit son origine au désordre, ce désordre même devient digne d’éloges, puisque le peuple obtint par ce moyen sa part dans le gouvernement, et que les tribuns furent les gardiens des libertés romaines" .
Ensuite (Chp. 5-6), il conseille de confier la garde de la liberté au peuple, qui saura mieux la conserver : " on doit toujours confier un dépôt à ceux qui sont le moins avides de se l’approprier. En effet, si l’on considère le but des grands et du peuple, on verra dans les premiers la soif de la domination, dans le dernier, le seul désir de n’être point abaissé, et par conséquent une volonté plus ferme de vivre libre ; car il peut, bien moins que les grands, espérer d’usurper le pouvoir. Si donc les plébéiens sont chargés de veiller à la sauvegarde de la liberté, il est raisonnable de penser qu’ils y veilleront d’un œil plus jaloux, et que ne pouvant s’emparer pour eux-mêmes de l’autorité, ils ne permettront pas que les autres l’usurpent."
En outre (Chp 7), il est nécessaire de "pouvoir accuser, soit devant le peuple, soit devant un magistrat ou tribunal quelconque, les citoyens qui auraient commis un délit contre [la] liberté", car les "accusations [de corruption, par exemple] sont propices à la république" lorsque les citoyens qui les formulent peuvent en prouver le bien-fondé devant un tribunal. Au contraire, les calomnies sont nuisibles (Chp. 8).
Machiavel explique ensuite (Chp. 9) comment le fondateur d'une république doit "agir seul" et obtenir le pouvoir absolu pour former un régime durable. Il approuve donc le meurtre par Romulus de son frère Remus et de son co-roi, Titus Tatius, car Romulus a "agi pour le bien commun et non pour satisfaire son ambition personnelle".
Machiavel montre ensuite (Chp. 10) qu'"autant les fondateurs d’une république ou d’un royaume sont dignes de louanges, autant sont blâmables ceux qui établissent la tyrannie ". Ce qu'on voit "sous le règne des bons empereurs", c'est "un prince en sûreté au milieu de ses paisibles sujets, le monde en paix, gouverné par la justice ; … le sénat jouissant de son autorité, les magistrats de leur dignité, et les citoyens opulents de leurs richesses ; la noblesse honorée ainsi que la vertu ; partout le bonheur et la tranquillité. D’un autre côté tout ressentiment, toute licence, toute corruption, toute ambition contenue ; [on voit] renaître cet âge d’or où chacun peut exprimer et soutenir sans crainte son opinion. Enfin [on voit] le monde triomphant, le prince environné de respect et de gloire, et les peuples heureux l’entourer de leur amour.".
Machiavel souligne ensuite (Chp. 11) l'importance de la religion, " l’auxiliaire le plus puissant pour maintenir la société". Il reproche toutefois (Chp. 12) à l'Église catholique de n'avoir " jamais été assez forte pour pouvoir occuper toute l’Italie, et [de n'avoir] pas permis qu’un autre s’en emparât, [ce qui] est cause que cette contrée n’a pu se réunir sous un seul chef et qu’elle est demeurée asservie à plusieurs princes ou seigneurs ; de là ces divisions et cette faiblesse, qui l’ont réduite à devenir la proie non-seulement des barbares puissants, mais du premier qui daigne l’attaquer."
Machiavel montre ensuite (Chp. 16), " combien il est difficile à un peuple, accoutumé à vivre sous les lois d’un prince, de conserver sa liberté, lorsque quelque accident heureux la lui a rendue " : il est indispensable de " tuer les fils de Brutus ", ceux pour qui " la liberté du peuple [est] comme une servitude. " afin d'affermir le nouveau pouvoir.
Par contre, quand un peuple corrompu (Chp. 17) recouvre sa liberté, "il ne peut que très-difficilement se maintenir libre", sauf à avoir recours à " des remèdes tout à fait extraordinaires " (qui peuvent aussi servir à conquérir la liberté) sur lesquels il revient ensuite (Chp. 18). Il y a besoin d'institutions pour régler l'État, et de lois pour réfréner "les désordres des citoyens". Le peuple romain lorsqu'il était corrompu n'attribuait plus les magistratures de la république aux citoyens vertueux ou capables ; les lois n'étaient plus proposées pour défendre l'intérêt général, mais celui des puissants. Il est quasiment impossible d'échapper à cette situation.
Il revient (Chp. 19) sur le cas de Rome, dont le premier et le troisième rois furent puissants : le premier établit les bases des institutions civiles, et ses successeurs poursuivirent sa tâche, même si le deuxième était doté de qualités moins éminentes. Le pouvoir aurait perdu toute vigueur si le troisième avait été faible aussi. Il ajoute qu'il " appelle princes faibles ceux qui négligent les arts de la guerre." Dans une république bien organisée, "le système des élections lui offre le moyen d’avoir ... une suite de chefs vertueux qui se succèdent à l’infini : héritage propice". (Chp. 20)