Amintore Fanfani , né à Pieve Santo Stefano, Toscane, le et mort à Rome le , est un homme d'État italien, dirigeant historique de la Démocratie chrétienne (DC). Il est l'une des figures les plus emblématiques de l'histoire politique italienne de l'après-guerre.
Entamant une longue carrière politique après la Seconde Guerre mondiale, il anime l'aile gauche de la DC, qu'il représente à plusieurs reprises au sein du gouvernement. Son poids politique à l'intérieur du parti dont il est le secrétaire de 1954 à 1959 l'amène à détenir des portefeuilles régaliens, comme le ministère de l'Intérieur ou celui des Affaires étrangères.
Il est surtout entré dans la postérité pour avoir été président du Conseil des ministres à cinq reprises, de façon non consécutive, entre 1954 et 1987. Son prestige lui vaut par ailleurs de se voir confier, par trois fois, la présidence du Sénat de la République, de 1968 à 1973, de 1976 à 1982 puis de 1985 à 1987. Entre-temps, il est désigné sénateur à vie par le président Giovanni Leone en 1972.
Plusieurs années après sa mort, Amintore Fanfani est encore considéré comme l'une des personnalités politiques les plus influentes de son temps, tant pour les fonctions qui ont été les siennes que pour son rôle (avec Aldo Moro) dans l'émergence du centre gauche en Italie.
Biographie Une jeunesse marquée par le régime fasciste Fanfani naquit à Pieve Santo Stefano, dans la province d'Arezzo, en Toscane, dans une famille nombreuse et modeste. Il obtint une licence en économie et commerce en 1932, à l’université catholique du Sacré-Cœur à Milan.
Professeur ordinaire depuis 1936, il fut l’auteur d’un nombre important de travaux sur l’histoire économique, traitant des rapports entre la religion et le développement du capitalisme durant la Renaissance et la Réforme, en Europe. Cette thèse fut publiée en italien, puis traduite en anglais, sous le titre Catholicism, Capitalism and Protestantism, en 1935. Il collabore avec la . En 1940, il publie Histoire économique de l'Italie entre la fin de l'empire romain et le début du dix-huitième siècle. Il exerce à l'université de Milan puis de Rome.
Il rejoignit le Parti fascisteIl faut préciser qu'à partir de 1932 les fonctionnaires de l’État, à quelques exceptions près, étaient obligés à prendre la carte du parti : Giuseppe Volpe, Storia costituzionale degli italiani, II - Il popolo delle scimmie (1915-1945), Giappichelli 2015, page 183., soutenant les idées corporatistes du régime, favorable à une collaboration entre les classes, qu’il défendit depuis longtemps dans de nombreux articles. « Un jour », a-t-il écrit, « le continent européen sera organisé en une vaste région supranationale guidée par l’Italie et l’Allemagne. Les pays de cette région prendront des gouvernements autoritaires et synchroniseront leurs constitutions avec les principes fascistes. ».
En 1938, il fut l’un des 330 signataires d'une pétition journalistique en appui du Manifeste de la race aboutissant à des lois raciales qui ont déchu les Juifs italiens de leur nationalité et leur ont interdit de nombreuses professions.
Il se lie à Giuseppe Dossetti lors de son passage à l'université catholique de Milan et à Giorgio La Pira qui professe l'économie politique à Florence. Ces trois compères formèrent un groupe baptisé « Les petits professeurs », vivant en ascèses dans des cellules monacales et pieds nus. Ils furent le noyau fondateur d’Initiative Démocratique, l’aile catholique et réformatrice de la Democrazia Cristiana, au lendemain de la guerre, organisant des réunions pour débattre du catholicisme et de la société. Après la reddition de l’Italie face aux forces alliées, le , ce groupe s’éparpilla.
Ayant prêté service militaire en 1932 et 1933 en tant que sous-lieutenant de complément, en 1943 il est promu capitaine et rappelé aux armes. Jusqu’à la Libération, en , Fanfani, évitant ainsi d’être obligé de combattre avec l'armée de la république de Salò, s’exila en Suisse, où il organisa des cours universitaires pour les réfugiés italiens.
Une imposante carrière politique
À son retour en Italie, il fut élu vice-secrétaire de la Démocratie Chrétienne, une formation fondée clandestinement en 1942 par des anciens ténors du Parti populaire dissout par le régime fasciste en 1926. Il fut l’un des plus jeunes dirigeants de la DC, et un protégé d’Alcide De Gasperi, chef incontesté du parti durant une décennie. Fanfani représentait une position idéologique particulière, celle d’un conservateur catholique défendant l’interventionnisme socio-économique ; une position idéologique très influente dans les années 1950 et 1960, mais qui, par la suite, se trouvera fragilisée par son isolement. « Le capitalisme nécessite une telle crainte de la ruine », a-t-il écrit ; « une telle négligence de la fraternité humaine, une telle certitude que son voisin est avant tout un client à gagner ou un rival à battre, et tout ceci est inconcevable dans la conception catholique… Il y a un gouffre infranchissable entre les conceptions catholique et capitaliste de la vie. ». Les initiatives économiques privées étaient, de son point de vue, justifiables seulement si elles allaient dans le sens de l’intérêt commun.
Élu à l'Assemblée constituante en 1946, Fanfani fut l’un des membres de la Commission qui a rédigé le texte de la Constitution de la nouvelle République italienne. Le premier article de la Constitution reflète bien la philosophie de Fanfani : « L’Italie est une République démocratique fondée sur le travail. » En 1948, il fut élu à la Chambre des députés italienne, représentant la circonscription de Sienne, jusqu’en 1968.
Fanfani occupa les fonctions de ministre du Travail entre 1947 et 1950 (De Gasperi IV et V). Il développa un programme baptisé « INA-Casa », ou « Maison de Fanfani », un programme gouvernemental de construction de logements de propriété pour 2 millions d'habitants, destinés aux travailleurs au revenu modeste, sous la gestion de l'INA, une société d'assurance dont l'actionnariat appartient à l’État. Il permit également à chômeurs italiens de retrouver du travail en lançant un programme de reforestation.
Lorsque les socialistes saragatiens quittèrent le gouvernement, après le renforcement de sa position et celle de ses proches au sein de la DC lors du congrès de Venise en 1949, Fanfani exhorta De Gasperi d'adopter une nouvelle politique budgétaire en faveur de la lutte contre le chômage inspirée du rapport Beveridge, face à l'orthodoxie budgétaire déflationniste appliquée au Trésor par Giuseppe Pella et prôna la création d'un ministère des investissements ou d'un comité de coordination économique qu'il souhaite voir confié à son ami Dossetti. Le refus de De Gasperi provoqua l'absence de Fanfani et des dossettiens du sixième gouvernement De Gasperi, dans lequel le centre droit démocrate chrétien était fort, avec Piccioni, Pella, Aldisio, Scelba, Gonella, Togni.
Ministre de l’Agriculture de à 1953 (De Gasperi VII), il mobilisa la plupart des démocrate-chrétiens derrière un programme de réforme agraire accentuant celle de son prédécesseur Antonio Segni qui avait ciblé les terres pauvres de la Sila en Calabre (loi Sila du ), la loi-réglement ou «stralcio» (, et avait fait voté la loi stralcio permettant l'expropriation partielle des grands et moyens domaines au profit des paysans pauvres dans certaines zones. Fanfani rattacha a l'administration centrale les directions autonomes locales (enti) Il avait pour sous-secrétaires Luigi Gui et Mariano Rumor, tous deux de son courant.
Il fut ensuite ministre de l'Intérieur dans le dernier et éphémère gouvernement de De Gasperi dont il fit figure de dauphin, puis dans le Gouvernement Pella qui tomba lorsque Fanfani s'opposa à ce que Salvatore Aldisio, critique de certaines disposition de la réforme agraire, obtienne ministère de l'Agriculture.
Avec le soutien de l'influent président de la Confédération des agriculteurs exploitants (Coldiretti), Paolo Bonomi, Fanfani voulait développer la petite propriété agricole pour favoriser l'emploi et assurer la stabilité sociale, contre une partie des démocrates chrétiens qui préfèreraient transformer les anciens latifundia en exploitations industrielles.
Il est ensuite ministre de l’Intérieur en 1953 dans le gouvernement de Giuseppe Pella.
« Il peut passer 36 heures en faisant juste un petit somme, en mangeant quelques pommes et en buvant quelques gorgées d’eau », écrivit un reporter du Time Magazine. Une fois, lorsque l'un des conseillers de De Gasperi lui conseilla de nommer Fanfani dans un autre ministère, celui-ci refusa : « Si je continue à nommer Fanfani dans différents ministères, je suis sûr qu’un de ces jours, j’ouvrirai la porte de mon bureau et je trouverai Fanfani assis à ma place », a-t-il répondu.
Une grande figure de la Démocratie chrétienne
Après le retrait de De Gasperi en 1953, Fanfani fut considéré comme son héritier naturel, ce qui a été confirmé par sa nomination au secrétariat de la, DC en 1954, un poste stratégique qu’il conserva jusqu’en 1959. Il renouvela la ligne du parti, réduisant ainsi la dépendance vis-à-vis de l’Église et du gouvernement qui caractérisa le parti du temps de De Gasperi.
Cependant, son activisme et son style, parfois autoritaire, ainsi que sa réputation de réformateur économique, lui valurent d’être perçu avec méfiance par les modérés de la DC, qui s’opposaient à l’intervention de l’État dans la vie économique du pays. Son énergie inépuisable et sa passion pour l’efficacité lui permirent d’aller loin en politique, et de tenter toute réforme possible. « Fanfani a des collègues, des associés, des connaissances et des subordonnés », remarqua un jour un politicien, « mais je n’ai jamais entendu parler de ses amis. ».
Il subit un important revers lorsque le , le président de la Chambre des députés Giovanni Gronchi est élu président de la République sans être officiellement candidat alors que Fanfani soutenait la candidature de Cesare Merzagora, président du Sénat. Face au candidat de la gauche Ferruccio Parri, et au sortant Einaudi soutenu par les partis laïques, Merzagora doit se désister au profit de Gronchi qui réunit sur lui les voix d'anciens fidèles de De Gasperi formant l'aile droite du part (Andreotti, Gonella, Pella), reprochant leur mise à l'écart de la direction du parti par le puissant courant fanfanien, et celles de la gauche.
En 1958, le président du gouvernement sicilien, Giuseppe La Loggia, fidèle fanfanien, est contraint à la démission face à la dissidence de son assesseur à l'Agriculture, Silvio Milazzo, qui reproche un centralisme trop autoritaire voulu par Fanfani, dont ses affiliés siciliens (Giovanni Gioia, Salvo Lima, Vito Ciancimino…) sont accusés d'avoir privilégié leur parti à la Sicile et d'être tombé dans le clientélisme et la collusion mafieuse. Réunissant toutes les forces, de l'extrême gauche à l'extrême droite à l'exception de la DC officielle, le gouvernement Milazzo tient tête à Rome jusqu'en 1960.
La présidence du Conseil
À la suite de la disparition de De Gasperi, en 1954, le poids politique de Fanfani, à la fois dans le parti et dans le gouvernement, fut à son apogée. Il assuma le titre de président du Conseil dans plusieurs cabinets, parfois éphémères. La première fois, en 1954, il dura 21 jours, ayant échoué à être confirmé par le Parlement, faute d'avoir pu s'accorder avec Giuseppe Saragat qui réclamait le retour au scrutin proportionnel. Il avait alors nommé Giulio Andreotti, 35 ans, un protégé de De Gasperi, au ministère de l’Intérieur, qui avait pour mission de prendre des mesures contre la subversion communiste. Il plaça également ses proches : Pietro Campilli, ministre sans portefeuille, Giuseppe Medici à l'agriculture et Luigi Gui au travail.