L'histoire des idées est un domaine de recherche en histoire qui traite de l'expression, de la préservation et de l’évolution des idées et croyances humaines au fil du temps. L'histoire des idées appartient à l'ensemble des disciplines historico-culturelles qui étudient les évolutions théoriques et métathéoriques des doctrines et des paradigmes, à l'intérieur ou au travers des différents secteurs épistémologiques ou culturels.
Issue de l'histoire intellectuelle, elle se différencie de l'histoire des concepts en ce que cette dernière n'entend pas être séparée de l'histoire sociale sur laquelle elle prend appui.. L'histoire des idées est également fréquemment liée à l'histoire des sciences, à l'histoire des religions, à l'histoire politique et à l'histoire de l'art et de la littérature. C'est également une discipline très proche pour sa méthodologie de l’anthropologie culturelle et de la philosophie des idées.
Un historien des idées cherche à examiner l'influence des idées sur la vie contemporaine ainsi que sur le développement culturel et sociétal et, inversement, il se demande comment les flux sociaux, économiques, politiques, technologiques et religieux ont influencé l'émergence, la conception et le développement des idées.
En Suède, l'histoire des idées est une branche de recherche distincte à l'université depuis les années 1930, lorsque Johan Nordström, chercheur en littérature, est nommé professeur d'histoire des idées à l'Université d'Uppsala. Aujourd'hui, plusieurs universités dans le monde proposent des cours traitant de l'histoire des idées.
Les théoriciens sont Arthur Lovejoy, Karl Mannheim, Quentin Skinner et Michel Foucault.
Définition problématique
Dénomination La recherche en histoire des idées, qui peut impliquer d'autres disciplines (histoire de la philosophie, histoire des sciences, histoire de la littérature), tient une place connue et légitime dans les académies anglo-américaines et germaniques, depuis que le Suédois Johan Nordström a été nommé professeur dans cette nouvelle discipline à l'université d'Uppsala le . Aujourd'hui, plusieurs universités à travers le monde proposent des cours dans ce domaine, généralement dans le cadre du bachelier.
Cependant, dans les milieux francophones et de langue romane en général, l'histoire des idées a tendance à être subordonnée à l'histoire intellectuelle., et cela même si certains chercheurs s'en revendiquent, en particulier les historiens des idées politiques. L'histoire des idées n'est, en réalité, pas reconnue comme une discipline à part entière dans la tradition francophone. De ce fait, la discipline occupe une place moins importante dans l'historiographie francophone actuelle. L’histoire des idées est ainsi appelée de diverses façons selon les pays (History of Ideas en anglais, Storia della filosofia en italien, Storia intellectuale en latin, Geistesgeschichte en allemand) et les variantes francophones, complémentaires ou non : histoire des idées, histoire de la culture, histoire intellectuelle, soulèvent de multiples interrogations quant au fond et aux applications de l’histoire des idées.. Mais s'il n'y a jamais eu de reconnaissance académique de cette discipline sous l'appellation unitaire d', il y a un débat permanent sur la capacité des historiens à prendre en charge ces systèmes de pensées. Comme le dit Antoine Compagnon, c'est souvent chez les chercheurs en littérature comparée que l'histoire des idées trouve une certaine considération.
Selon Jacques Chouillet, l'histoire des idées pose un problème en soi, car "l'idée" ne peut avoir de sens concret que lorsqu'elle est insérée dans un contexte défini. On ne peut donc pas vraiment évoquer une idée par elle-même. C'est cette question qui est d'ailleurs posée par David Simonetta et Alexandre de Vitry : . En effet, l'histoire des idées tendrait constamment à entrer dans le champ de disciplines déjà existantes. Michel Foucault, entre autres, émit des réticences face à l'histoire des idées, car il ne voulait pas qu'on puisse parler d'une période de l'histoire en y associant un seul système de pensée, une seule mentalité. On reprocha aussi à l'histoire des idées d'occulter les véritables buts de l'histoire intellectuelle et d'être trop philosophiqueSIMONETTA, David ; VITRY, Alexandre de. Introduction In : Histoire et historiens des idées : Figures, méthodes, problèmes [en ligne]. Paris : Collège de France, 2020 (généré le 02 janvier 2021)..
En outre, quand un historien français faisait de l'histoire sociale, un historien britannique devait faire de l'histoire des idées à partir de travaux de l'élite savante locale. Cette opposition correspond à deux causes majeures : les divergences géographiques et les différentes appréhensions nationales de l'histoire. L'histoire des idées restitue des contextes nationaux de formations, de choix indépendants, d'héritages, de ruptures, d'inventions, que les différentes approches disciplinaires ont organisés selon leur méthodologie propre..
Histoire des idées et histoire intellectuelle L'histoire intellectuelle et l'histoire des idées entretiennent des liens étroits. L'histoire intellectuelle a pour objectif d'étudier les penseurs et leurs idées. Il est question de saisir l'enjeu des idées et de les replacer dans le contexte historique, intellectuel et personnel des penseurs de l'époque. Cette conception de l'histoire intellectuelle implique l'existence d'une élite pensante qui fait l'objet d'analyses et de critiques de la part des destinataires. Néanmoins, cette histoire élitaire ne peut englober les idées d'une société complète et hétéroclite, qui ne peut être réduite aux idées de ses intellectuels. Dès lors, l'histoire des idées vise une perspective plus globale. Née dans Allemagne du , cette conception de l'histoire est davantage orientée philosophiquement qu'intellectuellement et s'inscrit dans le concept positiviste de l'époque..
Toutefois, si les milieux anglo-saxons leur ont à chacune octroyé leur indépendance, il n'en va pas de même pour la France et les pays francophones, où ces deux types d'histoire restent encore aujourd'hui assimilées l'une à l'autre.
La méthode de l'historien des idées Mark Bevir part du postulat que .. Nombre de croyances généralement acceptées dans le passé nous paraissent aujourd’hui fausses, voire infondées. Toute croyance étant profondément ancrée dans son époque, la tâche de l’historien des idées est de les identifier et d’expliquer pourquoi elles étaient si largement acceptées..
L’historien des idées cherche avant tout à savoir si une croyance est avérée ou fausse. Certains chercheurs considèrent que les croyances erronées émanent d’un raisonnement défaillant ; elles doivent donc être traitées différemment des vraies croyances. Si nous voulons comprendre les raisons pour lesquelles une croyance fausse a pris une importance notable, il s’agit d’analyser ce qui a pu causer une telle défaillance de raisonnement en reconnaissant les pressions sociales et psychologiques en œuvre. Ce point de vue est controversé. Certaines croyances peuvent également être considérées comme telles à une certaine période pour de raisons. Il faut, dans une démarche scientifique, prendre en compte notre propre subjectivité contemporaine, nos croyances propres et que notre conception de la vérité est, à son tour, influencée par l’époque dans laquelle nous vivons..
Nous pouvons utiliser comme exemple de recherche de l'historien des idées l'étude de Keith Thomas qui s’intéresse notamment aux croyances cosmologiques ou encore Emmanuel le Roy Ladurie qui étudie les croyances des paysans du Languedoc..
D’après Quentin Skinner, l’historien des idées étudie principalement les romans, à savoir des textes, que ce soient des histoires, des journaux, des comptes-rendus ou encore des discours. Les œuvres de fiction, malgré leur côté imaginaire, transmettent tout autant d’idées que les autres écrits. Il évoque également le principe selon lequel l’historien doit lire les textes comme des énoncés ou des affirmations de croyance. Cependant, l’historien considère que les tableaux, édifices et actions sociales peuvent être également interprétés comme des textes. L’historien des idées utilise donc, comme source, tout objet écrit ou physique pouvant représenter une idée, une opinion ou une croyance émanant d’un individu ou d’un groupe.
Histoire
Les premiers pas Les termes sont employés pour la première fois par Giambattista Vico en 1723 dans son Historia doctrina de ideis. Cet auteur pensait que les idées n’appartiennent pas seulement au domaine des spéculations philosophiques ou des analyses psychologiques, mais concernent aussi la recherche historienne. Il considère que l'histoire des idées ne débute pas avec les philosophes grecs, mais plutôt quand les hommes ont commencé à transmettre des idées via les mythes ou les poésies.. Deux autres précurseurs de l'histoire des idées sont Victor Cousin et Eugène Lerminier, deux philosophes éclectique français du début du XIXe siècle. Ce dernier travaille notamment sur l'influence des idées sociales des Lumières dans la France de la restauration.
Wilhelm Dilthey et Friedrich Meinecke instaurent et enseigne la discipline en Allemagne. Dilthey, , établissent les fondations de la science sociale allemande (Geisteswissenshcaft). De son côté, Meinecke développe l’histoire des idées comme une approche historico-scientifique de l’histoire intellectuelle traditionnelle. Dans le prolongement de cet historien allemand, ses disciples développent une approche plus sociale de l'histoire des idées. Ils répondaient en effet aux critiques liées au Linguistic Turn, dans les années 1980, selon lesquelles l'histoire des idées traditionnelle négligerait les discontinuités historiques, les contextes sociaux et les constituants linguistiques des « idées » générales. Par ailleurs, l’Allemand Karl Mannheim dans son Ideologie und Utopie (1927), distinguait l'histoire des idées de l'histoire matérialiste de type marxiste, réactualisant ainsi l'opposition idéalisme/matérialisme et privilégiant le dernier terme de cette oppositionVoir sa préface à l'édition anglaise de 1936, Ideology & Utopia. An Introduction to the Sociology of Knowledge, San Diege-New York-London, Harcourt, 1985.. Représentant de l'historisme allemand, Mannheim accepte de concevoir une histoire des idées à condition que celles-ci soient envisagées dans leur contexte d'émergence socio-historique. Il parle alors non pas tant de relativisme, mais de « relationnisme », c'est-à-dire de la nécessité pour l'historien de mettre les idées en relation avec ce qui les rend possibles.
On retrouve le concept d'histoire des idées en Espagne également, notamment avec Marcelino Menéndez Pelayo qui, dans son ouvrage Historia de las Ideas Estéticas (1883), établit les bases d'une histoire des idées appliquée à l'histoire de l'art, mêlant philosophie et pratique..
Arthur Oncken Lovejoy (1873-1962), professeur à Baltimore durant la première moitié du , est le réel fondateur de la discipline, installant celle-ci dans le paysage académique via la création en 1940 avec Philip Wiener du Journal of the History of IdeasKelley Donald R., « Ideas, History of », dans Woolf D.R., A Global Encyclopedia of Historical Writing, vol. 1 : A-J, New York-Londres, Garland, 1998, ..
L'histoire n'est pas comprise en termes de continuité, mais bien en fonction de changements, de transformations, de renouvellements ou de dévoiements suivant les données spatio-temporelles des objets étudiés. Lovejoy, avec son histoire des idées, établit une problématique précise et abondante. Il est également le président de l'History of Ideas Club. C’est dans son livre The Great Chain of Being: A Study of the History of an Idea, paru en 1936, qu’il développe la problématique et les objets de la discipline qu’il prétend fonderAngenot Marc, L’histoire des idées : problématique, objets, concepts, méthodes, enjeux, débats, Presse Universitaire de Liège, Liège, 2014..