est le huitième album studio de l'auteur-compositeur-interprète britannique David Bowie. Il est sorti en sur le label RCA Records.

Cet album est issu de plusieurs projets abandonnés, au premier rang desquels une adaptation musicale du roman 1984 de George Orwell. Faute d'en obtenir les droits, Bowie ne conserve que l'idée d'un futur dystopique dominé par une dictature. Il développe l'univers de Hunger City, une ville post-apocalyptique hantée par les Diamond Dogs, un gang d'adolescents inspiré des Garçons sauvages de William S. Burroughs. Ses paroles abordent avec pessimisme des thèmes comme la violence, la drogue et la fascination pour le pouvoir.

Pour la première fois depuis 1969, Bowie se passe des services du guitariste Mick Ronson et assure la majorité des parties de guitare électrique, avec un son rugueux qui s'éloigne du glam rock qui l'a rendu célèbre. Certaines chansons présentent des éléments de soul, un genre que le chanteur explore davantage sur son album suivant, . Sa pochette, œuvre du peintre belge Guy Peellaert, représente le chanteur comme une créature mi-homme, mi-chien.

À sa sortie, se classe en tête des ventes au Royaume-Uni, où le single , lettre d'adieu au glam rock, rencontre également un franc succès. Aux États-Unis, il est le premier album de Bowie à entrer dans le top 5 des ventes. Il est considéré comme l'une de ses œuvres les plus complexes et sombres, qui annonce par certains aspects les mouvements punk et gothique de la fin des années 1970.

Histoire

Contexte

Après avoir « tué » son personnage de Ziggy Stardust le , date de l'ultime concert du Ziggy Stardust Tour, David Bowie se consacre à divers projets. Son guitariste Mick Ronson rapporte qu'à cette époque, le chanteur . Durant l'été, il enregistre au château d'Hérouville un album de reprises de chansons des années 1960, Pin Ups, qui est publié au mois d'octobre. La popularité de Bowie et le climat de nostalgie pour les Swinging Sixties en font un immense succès, qui reste cinq semaines en tête des ventes au Royaume-Uni.

D'autres artistes font appel à ses services durant cette période. S'il décline certaines offres, comme celle de tenir la guitare pour Adam Faith ou de produire le deuxième album de Queen, il apparaît comme saxophoniste sur l'album de Steeleye Span et produit un single pour Lulu, une reprise de sa propre chanson de 1970 qui se classe des ventes au Royaume-Uni. Il tente également de mettre sur pied un trio soul, les Astronettes, comprenant sa petite amie américaine Ava Cherry, un ami de cette dernière, Jason Carter, et enfin Geoff MacCormack, ami de longue date de Bowie.

Le chanteur évoque plusieurs projets théâtraux ou cinématographiques dans la presse. Certains ne sont clairement que des plaisanteries, comme , une comédie musicale censée protester contre la qualité de la nourriture servie à Harrods. D'autres ne dépassent jamais le stade du possible, à l'image d'une adaptation de la bande dessinée Octobriana avec Amanda Lear dans le rôle-titre. En revanche, Bowie écrit quelques chansons pour une comédie musicale sur Ziggy Stardust, mais il laisse rapidement tomber cette idée, n'ayant guère envie de se consacrer davantage à ce personnage qui l'a usé physiquement et moralement. Il développe un autre projet avec l'aide du metteur en scène américain Tony Ingrassia : une adaptation musicale du roman dystopique de George Orwell 1984, qui intéresse Bowie depuis un certain temps (il enregistre dès une première version de la chanson ). Cependant, la veuve de l'écrivain, Sonia Brownell, refuse de lui céder les droits sur l'œuvre, ce qui contraint le chanteur à revoir ses plans.

Du 18 au , Bowie enregistre une émission spéciale pour la chaîne de télévision américaine NBC. , dont le titre est un jeu de mots sur 1984, voit le chanteur se produire sur la scène du Marquee, à Londres, seul et avec d'autres artistes, parmi lesquels les Astronettes, la chanteuse Marianne Faithfull et les groupes américains The Troggs et Carmen, le tout avec Amanda Lear comme maîtresse de cérémonie. Diffusée le dans le cadre de la série , l'émission illustre à la perfection la transition entre Ziggy Stardust (c'est la dernière fois que Bowie se produit habillé et coiffé en Ziggy) et , avec la première performance du medley .

Enregistrement

vignette|alt=Photo de l'entrée d'un bâtiment|L'entrée des studios Olympic, où se déroule la majeure partie des séances d'enregistrement de .

est le premier album de Bowie depuis 1969 à ne comprendre aucun membre des Spiders from Mars, le groupe accompagnateur rendu célèbre par The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars (1972). En effet, le batteur Mick Woodmansey, qui s'est brouillé à plusieurs reprises avec le chanteur durant les derniers mois de la tournée Ziggy Stardust et l'enregistrement de l'album (1973), a été renvoyé avant les séances de . Le bassiste Trevor Bolder, qui s'est produit pour la dernière fois avec Bowie lors du , n'est rappelé que pour une ultime séance de travail sur une chanson qui n'est finalement pas retenue. Enfin, les relations entre Bowie et le guitariste Mick Ronson, son plus proche partenaire musical depuis , se sont tendues au cours des précédents mois et Ronson préfère se consacrer à sa carrière solo avec un premier album, , pour lequel Bowie coécrit trois chansons. Fin , une séance consacrée à prend place aux studios Trident. Elle marque la fin de leur collaboration régulière, et c'est aussi la dernière fois que Bowie fait appel au producteur Ken Scott.

Bowie s'investit intensément dans la réalisation de son nouvel album. Il décide très tôt d'en assurer la production et de se charger des parties de guitare solo, pour la première et dernière fois de sa carrière, sans compter le saxophone et les claviers. Il s'entoure de musiciens déjà présents sur , le batteur Aynsley Dunbar et le pianiste Mike Garson, ainsi que de nouveaux venus, le batteur Tony Newman (ex-Jeff Beck Group) et le guitariste Alan Parker (ex-Blue Mink). Le chanteur, qui commence à développer une addiction à la cocaïne, s'implique plus que jamais, indiquant précisément à ses musiciens ce qu'il veut les voir jouer. Pour Garson, c'est une expérience très différente de , sur lequel il bénéficiait d'une grande liberté.

vignette|gauche|redresse|alt=Photo en noir et blanc d'un homme aux cheveux ébouriffés portant un bandeau sur l'œil droit et un foulard|Bowie dans l'émission de télévision néerlandaise TopPop le 13 février 1974.

Les premières séances se déroulent aux studios Olympic de Londres à la fin du mois d' sous la houlette de l'ingénieur du son Keith Harwood. Le titre de travail de l'album est alors , une allusion à la réplique de Winston Smith dans le roman 1984. À partir de décembre, Bowie travaille en parallèle sur le disque des Astronettes. Durant la dernière semaine de décembre, il fait un crochet par les studios Trident pour développer une nouvelle composition, . C'est la dernière fois qu'il travaille dans ce studio dont il a été un habitué au cours des précédentes années.

Bowie retourne à Olympic dès le jour de l'an 1974 pour enregistrer des premières ébauches des chansons et . Après trois jours de séances avec les Astronettes, du 9 au , il décide d'abandonner ce projet pour des raisons artistiques (Bowie est insatisfait des performances vocales de Jason Carter), mais surtout financières : les studios Olympic réclament à sa compagnie de management MainMan le versement de près de d'impayés. Craignant de manquer de temps, il choisit de se concentrer sur son album. Cinq chansons sont enregistrées en hâte le : , , , et , suivies de le lendemain. Les studios Island sont également utilisés pour une partie de l'album.

Le , Bowie est l'invité de l'émission de télévision néerlandaise TopPop, durant laquelle il interprète en playback . Il profite de son bref séjour aux Pays-Bas pour réserver le studio L Ludolf de Hilversum, où il poursuit le travail sur les bandes maîtresses qu'il a emportées avec lui. Pour le mixage, le chanteur, qui ressent le besoin d'être épaulé, reprend contact avec son ancien producteur Tony Visconti. Ce dernier supervise ainsi le mixage de la plupart des chansons dans son studio privé à Hammersmith, à l'exception de , et , déjà mixées par Bowie avec Keith Harwood. Il se charge aussi des arrangements de cordes sur .

Parution et accueil

est publié par RCA Records le . Pour MainMan et son président Tony Defries, l'objectif principal est de percer sur le marché américain. Une vaste campagne publicitaire de est donc mise en branle avec des publicités dans des magazines, à la télévision (une rareté à l'époque pour un album de rock), des affiches dans le métro et des panneaux sur Times Square et Sunset Boulevard.

Une ambitieuse tournée nord-américaine, le , démarre le par un concert au Forum de Montréal, au Canada. Le chanteur se produit dans un décor élaboré représentant Hunger City, inspiré du cinéma expressionniste allemand. Il coûte , du jamais vu pour l'époque, et sa mise en place prend chaque soir plusieurs heures aux machinistes. Les musiciens se produisent la plupart du temps derrière des draperies noires pour ne pas détourner l'attention du public, et seuls les choristes Gui Andrisano et Warren Peace apparaissent aux côtés de Bowie pour effectuer des chorégraphies conçues par Toni Basil. Le dispositif scénique contraint également les musiciens à ne pas se lancer dans de longues improvisations sous peine de causer des problèmes dans l'enchaînement des morceaux et des accessoires qui vont avec. Pour le biographe de Bowie Nicholas Pegg, la tournée est .

Contrairement à ce qui se fait d'ordinaire, Defries n'envoie pas de copies de l'album à la presse : les journalistes souhaitant le critiquer sont invités à venir l'écouter dans les bureaux de MainMan, sans avoir le droit de lire les paroles ou d'apporter du matériel d'enregistrement. Cette stratégie inhabituelle ne tempère pas leur enthousiasme : pour les magazines Rock et Sounds, il s'agit de son œuvre la plus impressionnante depuis Ziggy Stardust, tandis que Disc le compare au . Melody Maker affirme que l'excitation qui entoure chaque nouvelle parution de Bowie est digne de la Beatlemania des années 1960. En revanche, pour Ken Emerson de Rolling Stone, est un disque médiocre dans lequel Bowie s'abaisse artistiquement pour plaire au plus grand nombre, devenant un simple imitateur d'Alice Cooper ou Mick Jagger. Robert Christgau y discerne quant à lui une évolution .

Fin juillet, est certifié disque d'or aux États-Unis ( vendus) et monte jusqu'à la du classement Billboard 200, la meilleure performance pour un album de Bowie dans ce pays jusqu'alors. Au Royaume-Uni, où il est déjà une vedette établie, il devient son troisième des ventes d'affilée. Trois singles en sont extraits. Le premier, , sort le . Il se classe des ventes au Royaume-Uni, mais échoue à dépasser la du hit-parade américain, malgré les efforts promotionnels de MainMan. Le second est la chanson-titre, un choix étrange selon Nicholas Pegg, qui réalise une performance médiocre dans le pays natal du chanteur () à sa sortie, en juin. Le dernier est , qui n'est éditée en qu'aux États-Unis et au Japon au mois de juillet sans parvenir à entrer dans les de ces deux pays.

Postérité

vignette|redresse|alt=Photo d'un homme roux portant une cape en train de chanter dans un micro|Bowie sur scène lors du Diamond Dogs Tour le .

Bowie interprète toutes les chansons de l'album lors de sa tournée nord-américaine de 1974, à l'exception de , qui est la seule piste de qu'il n'a jamais jouée en concert. figure dans son répertoire scénique lors de la plupart de ses tournées ultérieures. La chanson-titre refait son apparition lors des tournées en 1976 et en 1995-1996, tandis que est ressuscitée en 1987 pour le .