La Silhouette, sous-titré album lithographique : Beaux-arts, dessins, mœurs, théâtres, caricatures., est un journal hebdomadaire illustré paru à Paris du au . Un volume sous-titré journal des caricatures était constitué tous les trois mois. Il fut fondé par deux imprimeurs lithographes, Charles Ratier et Sylvestre-Nicolas Durier, qui formèrent avec Benjamin-Louis Bellet une société en commandite à laquelle s’associa Charles Philipon. En , une nouvelle société est formée dans laquelle l’apport financier d’Émile de Girardin et Lautour-Mézeray était prépondérant.
La direction du journal fut assurée par Victor Ratier, puis dans les derniers mois par Auguste Audibert. Parmi les rédacteurs figurent Charles Lautour-Mézeray, Hippolyte Auger, Auguste Jal. Les textes étaient rarement signés. Honoré de Balzac, associé avec Henri Monnier au projet éditorial, y contribua dès sa création et produisit une dizaine d’articles avérés, auxquels s’ajoutèrent en deux contes, Zéro et Tout dont il utilisera une partie pour le conte philosophique Jésus-Christ en Flandre.
Une conception nouvelle
L’originalité de La Silhouette, journal d’artistes, tient à l’importance accordée aux lithographies : deux en hors texte par numéro pour huit pages de texte (au total 103 lithographies en 52 livraisons). Dues aux meilleurs dessinateurs du moment, dont Charlet, Devéria, Tony Johannot, Grandville, Cham, Monier et Traviès rejoints plus tard par Daumier, elles sont beaucoup plus que de simples illustrations. Couplées au texte, elles manifestent l’intention d’associer étroitement le travail de l’artiste à celui de l’écrivain, selon une conception nouvelle dont Henri Monnier, coordonnateur des premiers numéros, s’est fait le tenant. H. Monnier, Scènes populaires dessinées à la plume, cité par R. Chollet, Balzac journaliste, .
Dans le premier numéro de la Silhouette, Monnier, lui-même dessinateur et homme de lettres (c’est lui le créateur de Joseph Prudhomme) en fournit le modèle avec une lithographie intitulée Songe drolatique. Elle est commentée sous la forme d’un dialogue enjoué et spirituel par un écrivain, Auguste Jal, dont le texte - non signé - est présenté en première page en guise de préface. vignette|300px|droite|Songe drolatique par Henry Monnier Au centre de l’image, l’artiste, un caricaturiste, apparaît monté sur une chimère à croupe de bouc hérissée de dards symbolisant la Critique. À l’affût tel un chasseur, l’artiste guette pour en faire, selon le commentaire de Jal, des « croquis bouffons » ou des La Silhouette, t. I, livre I, p. 1. Mais il en est empêché par le Montbel est alors ministre de l’Intérieur du gouvernement Polignac et contraint de se rabattre sur des sujets sans intérêt ou ennuyeux. La Critique désigne des silhouettes noires qui représentent autant de cibles potentielles : les jésuites, survivants de la , l' symbolisé par un vieillard à l’épée, celui des arts où la peinture le dispute sur le mode bouffon à la peinture . Une écrevisse incarne ; elle est repoussée par La Silhouette, t.I, livre 1, . Lorsque l’artiste sort de son rêve, les feuillets de son album sont couverts de caricatures.
Sous sa forme allégorique, cette scène éclaire le sens de la démarche artistique, où la caricature tient une place centrale. À l’encontre de la conception bourgeoise qui réduit l’art à sa valeur matérielle en lui déniant toute signification morale ou politique, le dessin satirique, longtemps dédaigné par les peintres comme un art mineur, s’affirme comme une forme d’expression qui Erre, Fabrice, « Art, peinture et caricature dans la Silhouette, 1830-1831 », dans Ridiculosa (Brest, Université de Bretagne occidentale), n°11, 2004, p.53. ; il a une portée sociale, un message à adresser. Cette dimension est clairement soulignée par Balzac dans un article publié en trois parties dans la Silhouette sous le titre « Des artistes »La Silhouette, t. I, livr. 10, t. I, livr.12, t. II, livr. 5. L’art, écrit-il, et la caricature en particulier, est . Rappelant l’effet produit par une estampe satirique publiée en 1815 durant les Cent-Jours et qui ridiculisait les armées de la Restauration (La Silhouette, Des artistes, première partie, t. I, ), il ajoute : .
Le caricaturiste se trouve ainsi investi d’un véritable pouvoir. S’il peut paraître , sa mission est de La Silhouette, t. I, livre 12, p. 92. Cette aptitude de l’artiste à établir des rapprochements inédits, quitte à exagérer, forcer le trait, « déraisonner », est créatrice de sens. C’est là sa manière d’interpréter le monde. Quel que soit le procédé d’exécution - dessin ou peinture -, ce qui compte, c’est la force de l’idée et la Erre, Fabrice, , . La Silhouette ne sera donc pas seulement un journal artiste. À travers la « charge », la critique sociale et la satire politique en constitueront des éléments déterminants.
Du journal artiste au journal d’opposition
Au cours de la brève existence du journal, la mise en œuvre de cette disposition connaîtra des inflexions notables. Dans les premiers numéros, les arts et la littérature y tiennent, sous leur double expression lithographique et littéraire, une place de choix. Il y est question du bourgeois dans ses rapports avec les arts, du théâtre, de la censure ; la critique littéraire est très présente à travers les études, chroniques et autres comptes rendus rédigés sur un ton incisif. Le débat sur le « classique » et le « romantique » est traité avec humour dans une lithographie de Bellangé, comme en témoigne la légende : La Silhouette, vol. I, livre 12. La visée artiste est sensible dans Le rêve de Tony JohannotLa Silhouette, I, livr., p. 36., où l’irruption du fantastique traduit l’influence de Grandville, et dans HernaniLa Silhouette, I, 11, p. 81. de Devéria, illustration de la dernière scène du « drame très romantique » de Victor Hugo. On retrouve cette composante artiste dans plusieurs articles de Balzac où l’écriture Dans Vue de Touraine, mais aussi le Charlatan et l’Épicier. cf. R. Chollet, Balzac journaliste, , p. 194 et suiv..
Comme l’indique le Prospectus, fait partie intégrante du programme de la Silhouette. La visée satirique s’exprime pleinement dans les nombreuses esquisses de mœurs ou « physiologies » qui parsèment le journal. Elle trouve son expression graphique dans plusieurs lithographies de Philipon, dont Marquise, qui daube l’aristocratie, tandis que Longchamps et les Fashionables stigmatisent une certaine forme de dandysme très parisienM.Contensou, Balzac et Philipon associés, . La province n’est pas épargnée avec La Silhouette, I, , p. 17.
vignette|120px|gauche|Grands projets par Traviès La caricature politique fait son entrée avec une charge de Traviès, Grands projets, où se marque l’opposition à l’expédition d’Alger en cours de préparation (commentaire : )La Silhouette, I, 12, . Si l’affaire paraît sérieuse, le dénouement tourne à l’imbroglio : on avait confondu « M. Dedelay d’Agier » avec le « dey d’Alger »! La question de l’Algérie revient sur la scène avec une lithographie non signée, Campagne militaire, associée à un couplet railleur à l’encontre de Bourmont, ministre de la guerreVol. II, livre 9, .
À l’approche de la révolution de Juillet, la Silhouette adopte une attitude hostile au gouvernement de Polignac et la satire prend une tournure de plus en plus politique. Elle aiguise ses traits à l’égard du et les boutades se multiplient envers son chef (« Monsieur de Polignac vient de faire l’impossible, et cependant on ne le croit capable de rien »)La Silhouette, t. II,10 livr., . Ces attaques répétées traduisent l’opposition résolue du journal au régime.
vignette|150px|droite|Un jésuite, par Charles Philipon Mais c’est une autre caricature, Un jésuite, qui crée l’événement. Le premier paraît dans la Silhouette - en plein texte et format réduit - une gravure sur bois non signée représentant Charles X en jésuite et due à PhiliponLa Silhouette,t. II, livr., p. 12. Le numéro est saisi et un procès engagé devant la du tribunal de la Seine. peut-on lire dans un éditorial consacré spécialement à l’affaire La Silhouette, t. III, livr., . Benjamin-Louis Bellet, alors gérant responsable du journal, sera condamné à six mois de prison et 1000 francs d’amende pour . Cet épisode, s’il fit une énorme publicité au journal, illustre les risques auxquels la satire politique expose artistes et journalistes et trace les limites de leur pouvoir. Après et le changement de régime, cette même gravure sera rééditée par Philipon avec la mention et vendue à exemplaires au profit des victimes de Juillet.
Après Juillet
La période d’enthousiasme qui suivit les Trois Glorieuses fut de courte durée. Le journal dénonce la trahison de la révolution et multiplie les attaques à l’égard des jésuites et du régime déchu. En témoigne une lithographie de Grandville jusqu’ici non publiée, Éteignons les lumières et rallumons le feu, charge violente contre l’obscurantismeLa Silhouette, t. III, livr., p. 46.. Une Lettre d’un patriote publiée dans la Silhouette du La Silhouette, t. III, livre 11, . se fait l’écho d’une certaine désillusion : on fustige les nouveaux abus et privilèges, le cautionnement, la condamnation de la Société des Amis du peuple - une association républicaine récemment créée.
Dans le même temps, le journal connaît d’importants changements : le rédacteur en chef, Victor Ratier, est remplacé par Auguste Audibert ; on observe l’arrivée de nouveaux journalistes : Charles Ballard, Samuel-Henri Berthoud, et au dernier trimestre Agénor Altaroche. Parmi les artistes, Daumier apporte sa contribution à partir du et signera trois caricatures.
Cependant, des conflits d’intérêt et des flottements dans la ligne du journal, auxquels s’ajoute le désengagement de Philipon occupé au lancement de La Caricature (qui paraît le ), ouvre une période d’incertitude. Après une suspension de deux semaines en , le journal termine sa carrière avec le dernier numéro du . Si brève que fût son existence, il n’en joua pas moins un rôle pionnier dans l’histoire de la caricature de presse. Selon James Cuno, la Silhouette fut « The business and politics of caricature: Charles Philipon and La Maison Aubert », dans la Gazette des Beaux-Arts, oct. 1985, . Cité par Fabrice Erre, « Art, peinture et caricature dans la Silhouette, 1830-1831 », .
Contributeurs
Les artistes suivants ont contribué aux dessins et lithographies : Victor Adam Hippolyte Bellangé Nicolas-Toussaint Charlet Honoré Daumier Achille Devéria Henri-Gérard Fontallard Eugène Forest Paul Gavarni Grandville Tony Johannot Alfred Johannot Henri Monnier Charles Philipon Edme-Jean Pigal Auguste Raffet Camille Roqueplan Jean-Gabriel Scheffer Tassaert Traviès
Ont participé à la rédaction des articles : Agénor Altaroche Auguste Audibert Hippolyte Auger Charles Ballard Honoré de Balzac Benjamin-Louis Bellet Samuel-Henri Berthoud Édouard Déaddé Auguste Jal Charles Lautour-Mézeray Victor Ratier
Citation « ...Vivez donc, M. le rédacteur, pour appeler les sarcasmes sur nos charges politiques et morales (...), chacun sait que l’influence exercée par les caricatures est celle qui laisse après elle les plus profonds sillons (...). Guerre aux ridicules et liberté aux caricaturistes, telle doit être notre devise ; marchez d’un pas ferme et hardi dans cette carrière immense où le monstre dont H. Monnier nous a tracé l’image guidera vos pas, et si, grâce à cette salutaire pr[e]scription, vous restez un jour à l’affût, sans croquis, et sans charges, c’est que, par une conséquence bien naturelle, tout sera enfin pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».
Lettre d’un patriote, (La Silhouette, vol. III, livr. 11, p. 82)
Reprise du titre Le titre La Silhouette a été repris plusieurs fois en France sous la forme d'un périodique satirique illustré, dont en , par Maurice Lagarde, actif jusqu'en 1914« Vavasseur, Eugène », in: Gérard Solo (dir.), Dico Solo. Plus de 5000 dessinateurs de presse, Vichy, AEDIS, 2004, ..
Notes et références