Saul David Alinsky, né le à Chicago et mort le à Carmel-by-the-Sea (Californie), est un militant et sociologue américain, considéré comme le père fondateur et maître à penser du community organizing., et un intellectuel influent de la gauche radicale américaine, dont se réclame aujourd'hui le mouvement socialiste-démocrate de Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez.

Biographie Saul David Alinsky grandit à Chicago dans une famille d'immigrés russes, juifs orthodoxes d'origine modeste et strictement observants. Benjamin Alinsky, son père, et Sarah Tannenbaum Alinsky, sa mère, étaient selon son témoignage de

Influence de l'école de sociologie de Chicago Il étudie au département de sociologie de Chicago dans les années 1920 avec des professeurs comme Robert E. Park et Ernest Burgess., fondateurs avec William I. Thomas de ce qui est connue comme la première École de Chicago. On y étudie notamment les environnements sociaux urbains qui favorisent la délinquance à travers le concept de désorganisation sociale. Alinsky reprend à son compte ces analyses dans ses propres écrits: La délinquance est la conséquence de la désorganisation sociale qui est, elle-même la conséquence des désordres économiques. Saul D. Alinsky .

Engagement avec les communistes et le mouvement syndical ouvrier Saul Alinsky se politise dans les années 1930, dans le contexte de la Grande Dépression et de la montée du fascisme en Europe. Il déteste le fascisme, admire les volontaires qui vont se battre contre Franco en Espagne à partir de 1936, et aide à lever des fonds pour les brigades internationalesS. Horwitt, p. 41.. La convention de 1935 de l'American Federation of Labor est l'occasion d'une scission qui amène la création du Congress for Industrial Organizations (CIO) sous la houlette de John L. Lewis. En deux ans, des batailles victorieuses dramatiques comme la grève des usines General Motors, à Flint, Michigan a conduit la dynamique d'organisation syndicale la plus grande de l'histoire, amenant le CIO a revendiquer 3,4 millions de membres à la fin 1937. Hélène, la femme de Saul Alinsky devient membre d'un syndicat affilié au CIO et lui-même cotoie des militants communistes organisateurs syndicaux qui vont beaucoup l'inspirerS. Horwitt, p. 46..Dans les années trente, les communistes avaient fait un sacré bon boulot ; ils étaient à l'avant-garde du mouvement des travailleurs et ils avaient joué un rôle important en aidant les noirs, les Okies et les paysans du Sud. (...) Sans les communistes, je doute par exemple que le CIO ait pu gagner toutes ses batailles. À l'époque, j'étais aussi bien disposé vis-à-vis de la Russie, non pas parce que j'admirais Staline ou le système soviétique mais parce que j'avais l'impression que c'était le seul pays qui souhaitait s'opposer à Hitler. J'étais chargé d'une bonne partie des levées de fonds pour les Brigades Internationales et, dans ce cadre, j'étais assez proche du Parti Communiste.

Saul Alinsky, entretien à Playboy en 1972.

Premières expériences d'organisation des communautés contre la délinquance À partir de 1932, Saul Alinsky travaille sous la direction de Clifford Shaw pour le compte de l'Institute for Juvenile Research, d'abord dans le quartier de Russel Square puis, entre 1933 et 1936, à la prison de Joliet.. Via ses entretiens menés dans la prison, il se vantera plus tard d'avoir rencontré Frank Nitti, l'un des bras droit d'Al Capone. L'institut conduit le Chicago Area Project, le premier programme de prévention de la délinquance qui adopte une approche d'intervention sur la communauté basée sur la théorie de la désorganisation sociale. Il se distingue des travailleurs sociaux de l'époque par l'approche de non-jugement adoptée par les intervenants et le recrutement de jeunes délinquants comme assistants.

L’hypothèse développée par Shaw et le Chicago Area Project est qu’un travail d’organisation de la communauté peut contribuer à l'apparition et au développement de mécanismes sociaux de régulation qui auraient pour effet de réduire la délinquance juvénile et les comportements déviants: .

On réduit la délinquance en soudant la collectivité qui en vient à s’auto-contrôler. Du point de vue théorique, cela implique l'abandon d’une vision psychologisante de la délinquance au profit d'une vision socioculturelle de son développement et de sa résolution.

Saul Alinsky est d'abord chargé d'organiser un comité de quartier à Russel Square, le Russell Square Community Committee (RSCC), qui réunissait des dirigeants locaux pour mener un programme d'activités à destination des jeunes et coordonnait plus largement des actions pour améliorer le quartier (nettoyage, accès à la sante...)..

Organisation du quartier de Back of the Yards Il est ensuite envoyé à Back of the Yards, le quartier ghetto derrière « The Yards », les abattoirs de Chicago pour mener à bien le même type de travail à partir de septembre 1938. Il rencontre Herb March militant communiste et organisateur syndical envoyé par le parti à Chicago pour syndiquer les abattoirs et construire le Packinghouse Workers Organizing Committee (PWOC)S. Horwitt, p. 59-60.. Alinsky va dès lors mêler l'approche sociologique de Shaw à la logique syndicale. Lors d'une première réunion de l'ébauche du conseil de quartier, les thèmes abordés vont au-delà de la délinquance et incluent les questions du logement, de la santé ou du chômageS. Horwitt, p. 68..

Alinsky se brouille avec Shaw, perd son emploi, tout en continuant son travail d'organisation du comité de quartier qui se lance dans une dynamique de revendication étrangère à l’esprit du Chicago Area Project. Pour Alinsky, le pouvoir construit par l’organisation du quartier doit s’exercer moins sur les jeunes délinquants membres de la communauté que sur les multiples acteurs extérieurs – propriétaires, administrations, entreprises – qui ont de l’influence sur leurs conditions de vie.. vignette|Soutien des leaders religieux membres du Conseil à la grève du syndicat, 7 janv. 1946.Pour mener une action intelligente contre le problème de la jeunesse ou contre les causes de la criminalité, il est clair que le conseil de quartier doit prendre en compte des questions aussi fondamentales que le chômage, la maladie et le logement, aussi bien que tous les autres facteurs de criminalité. Une telle entreprise n’est pas à la portée d'un conseil de quartier traditionnel. Celui-ci n’est pas équipé pour s’attaquer aux enjeux sociaux fondamentaux et du fait de sa nature même il n’a jamais été adapté à cette tâche. Un conseil de quartier créé pour prévenir la criminalité vous dira que sa fonction relève exclusivement du domaine de la criminalité et qu’elle n’a strictement rien à voir avec des sujets aussi controversés que le conflit entre travail et capital, entre logement privé et logement public, que la santé publique ou tout autre enjeu fondamental. Le , le Conseil de quartier de Back of the Yards (Back of the Yards Neighborhood Council - BYNC) voit le jour devant une assemblée de 350 personnesS. Horwitt, p. 74. et constitue le premier achèvement marquant de Saul Alinsky comme organisateur de communautés. Le BYNC demande officiellement aux propriétaires des abattoirs de reconnaître le syndicat et de négocier un accord avec lui pour améliorer les conditions de travail. C'est une des premières formes de coalition communautés-syndicats de travailleurs qui deviendront une des clés des campagnes syndicales plus tard.

Le Conseil rallie différentes communautés catholiques habituellement en conflit (Irlandais, Polonais, Lituaniens, Mexicains, Croates...) ainsi que des Afro-Américains, des responsables religieux autant que des dirigeants syndicaux. Il exige et obtient des concessions des industriels des abattoirs, des propriétaires et de la mairie.

Diffusion et essaimage de sa méthode d'organisation des communautés

Notoriété et diffusion nationale Alinsky bénéficie de la notoriété du quartier Back of the Yards connu pour avoir été le théâtre du roman La Jungle dans lequel Upton Sinclair avait décrit en 1909 les conditions d'exploitation des immigrés dans les abattoirs et la misère de la classe ouvrière dans le quartier où s'entassaient les familles. La propriétaire du Washington Post, Agnes E. Meyer, signe des articles en sur la « BackYard Revolution » qui assureront la notoriété d'Alinsky dans tout le pays.

Il introduit ainsi la notion de pouvoir, ce qui le rend précurseur des méthodes d'empowerment.

Alinsky participe à la fondation d'un grand nombre d'organisations aux États-Unis. Il s'inspire du syndicalisme grâce à sa proximité avec le célèbre militant américain John L. Lewis, président du Congress of Industrial Organizations. Il est également proche de l’Église catholique américaine et soutenu par des évêques de Chicago, Sheil et Egan. Il entretiendra une amitié avec le philosophe français Jacques Maritain.

Fondation de l'Industrial Areas Foundation

Sa méthode, dont le succès dépassera la seule ville de Chicago, implique la formation d'organisateurs dans plusieurs régions des États-Unis, notamment en Californie où il forme notamment Fred Ross, lui même mentor de César ChavezQuinqueton, T. (2011). Que ferait Saul Alinsy ? Paris : Desclée de Brouwer. .. Il fonde l'IAF (Industrials Areas Foundation) qui enseigne la manière dont le conflit peut être source d’empowerment. Dans les années 1960, Alinsky s'est concentré, par le biais de l'IAF, sur la formation des organisateurs. L'IAF a aidé des groupes d'organisateurs de la communauté noire à Kansas City et à Buffalo, et la Community Service Organization of Mexican Americans en Californie, en formant, entre autres, Cesar Chavez et Dolores Huerta.

Le travail d'organisation de l'IAF est notamment financé par l'aide de la Schwarzhaupt Foundation..

Construction de TWO (The Woodlawn Organization) et lutte pour les droits civiques à Chicago Saul Alinsky a initié en 1960 la première dynamique d'ampleur d'organisation et de lutte pour les droits civiques à Chicago, la ville la plus touchée par la ségrégation dans le Nord des États-UnisS. Horwitt, p. 363.. Le quartier de Woodlawn, habités à 80% par des noirs était dans une logique de ghettoïsation depuis les années 1950. Un premier travail d'organisation par et Robert Squires a conduit à une assemblée en fondant The Woodlawn Organization (TWO), puis au lancement d'une première campagne contre des commerçants malhonnêtes qui trichaient sur leurs prix. Dans ce qu'ils appelaient la square deal campaign, les équipes de clients menaient l'enquête et « testaient » différents magasins. Lorsqu'ils identifiaient des pratiques louches, ils appelaient au boycott et faisaient des piquets devant le magasin jusqu'à que le commerçant accepte de négocier avec TWO et mette fin à ses pratiques malhonnêtesS. Horwitt, p. 399..