thumb|upright=1.2|L'homéotéleute est l'une des figures qui participe du rythme poétique (Paul Raphael Montford, Musique et Poésie).
Une homéotéleute (en grec ancien : /, de / : « semblable » et / : « fin, finalité ».), parfois écrite « homoïotéleute »., ou encore « homoïotéleuton », est une figure de style qui consiste en la répétition d'une ou de plusieurs syllabes finales homophones de mots, de vers ou de phrase.
La prose utilise particulièrement les ressources stylistiques de l'homéotéleute, comme dans cette phrase de Raymond Queneau, dans Exercices de style (chapitre « Homéotéleutes »), qui joue sur la répétition du groupe phonique « -cule » et de ses variables harmoniques « -ulbe » et « -bule » :
..
L'homéotéleute est une ressource phonique dans la fabrication de jeu de mots, proche d'autres figures sonores comme l'allitération, l'assonance ou le tautogramme. La visée recherchée peut alors être le comique ou l'insistance. Utilisée en poésie, au théâtre, dans le conte, le roman ou dans les slogans publicitaires, l'homéotéleute participe surtout de la création d'un rythme poétique, en faisant résonner l'homophonie des mots mis en reliefs, dans les vers ou les phrases.
Nature et définitions Nature
L'homéotéleute opère une transformation phonique identique par la répétition d'un même ensemble de phonèmes (consonnes et voyelles ensemble) ou de syllabes dans un membre de phrase ou en fin de proposition comme dans : miraculeuse / merveilleuse ou étonnante / surprenante. En somme, elle consiste à placer à la fin des phrases (ou des vers pour la poésie), ou de ses membres, des mots de même finale.. En conséquence, cette succession de mots suffisamment proches les uns des autres est sensible à l'oreille, ce qui traduit la présence de la figure de style. :
— Rabelais, Pantagruel.
La figure peut porter sur n'importe quel emplacement syntagmatique mais concerne très souvent (définition stricte) des fins de segments phrastiques homophones. Elle vise un effet de mise en relief des termes répétés afin de créer soit un tout phonique cohérent, soit une harmonie imitative. Elle est proche de l'homéoptote qui est la répétition du même cas grammatical comme dans : . Enfin, les différents éléments d'une homéotéleute doivent appartenir à la même catégorie morpho-syntaxique : adjectifs, adverbes, substantifs, verbes, etc..
Définitions Rhétorique
L'homéotéleute est, selon le rhéteur grec Gorgias, l'une des trois grandes figures rhétoriques dans le domaine sonore. Gorgias passe pour avoir introduit dans la prose les ressources rhétoriques de la poésie, qui sont nommées de fait les « gorgianismes » et qui sont de trois types : l'assonance, le parallélisme et l'antithèse. Les assonances comprennent : l'homéoteleute, l' (homéoptote) et la (paronomase).. Cicéron en évoque l'usage par les sophistes dans De l'orateur. Il évoque la figure qui joue sur les , ou encore la . Cicéron explique que cette figure participe du rythme élégant du discours : ..
Au sein de la rhétorique médiévale, elle est considérée comme la variante en prose du rythme poétique. Ramus notamment fait de la rime et de l'homéotéleute des figures équivalentes, la première pour la poésie (rythme poétique), la seconde pour la prose (rythme oratoire). Avec l'isocolon, l'homéotéleute est une figure de l'évocation poétique.. Dans ses (1533), le réformateur et rhétoricien allemand Philippe Melanchthon classe l'homéotéleute comme une figure de grammaire, aux côtés de l’ellipse, de l’hypallage ou de la paronomase..
Poétique
En poétique, Georges Molinié classe l'homéotéleute dans la catégorie stylistique des figures microstructurales, c'est-à-dire qu'elles sont (dans la phrase). Elle appartient au processus de la répétition de syllabes, à savoir des . L'homéotéleute est donc proche d'autres figures microstructurales telles : le polyptote (base verbale identique, désinences différentes) — avec laquelle elle est souvent confondue — et la figure dérivative (base de mot identique, dérivation lexicale différente). Elle est aussi proche de l'anaphore et de l'épiphore..
Types et limites Rime et homéotéleute
Pierre Fontanier note dans Les figures du discours (1821-1830), que . L’à-peu-près de Fontanier tient sans doute au fait que, la rime étant « de nécessité indispensable » en poésie française, elle n’est pas proprement une figure si l’on considère qu’une figure est un écart par rapport à la norme. Fontanier d’ailleurs désapprouve l’usage de cette figure dans la prose, : la clausula heroica, phrase se terminant par un dactyle et un spondée (– U U | – ) comme un hexamètre dactylique, est rigoureusement proscrite par les traités d’éloquence. Pour Bernard Dupriez, l'homéotéleute n'est . Henri Suhamy rappelle en effet que la rime fait partie des hométotéleutes, qu'elle répète des phonèmes ou des syllabes.. La confusion entre rime et homéotéleute est ancienne, et apparaît même dans la rhétorique et la poésie romaines.. En versification latine, la rime est en réalité une homéotéleute plus insistante et plus repérable à l'oreille.. Pour Jean Dubois, la rime est un cas particulier d'homéotéleute, puisque cette dernière est, en termes d'éléments linguistiques, plus importante (la rime ne porte que sur l'identité phonique de la syllabe finale)..
La figure peut également porter sur des rimes intérieures :
Cependant, pour Patrick Bacry, l'homéotéleute n'en est pas pour autant une rime : pour que la figure se manifeste, , ou au moins que l'identité des mots soit graphique. Ainsi, l'identité phonétique, comme dans les mots « concret » et « craie », ne suffit pas pour former l'homéotéleute ; l'exemple des mots rapprochés : « concret » / « secret » par contre en constitue une. Enfin, l'homéotéleute est évidente lorsque les deux mots rapprochés comportent le même suffixe (« savamment » / « galamment »). :
— Montaigne, Essais, chapitre XXV, « De l'institution des enfans »
Ces terminaisons identiques peuvent être une désinence nominale (par exemple, en latin, il existe plusieurs accusatifs en « -am » permettant la proximité phonétique), ou une désinence verbale (par exemple en français : formes de futur en « -rai », participes présents)..
Homéotéleute et dérivation
thumb|left|upright=0.9| (adaptationTraduction littérale : Ne jamais faire tout / ce que tous font / sinon il sera / (à nouveau) à tous / tout / fait. Ce poème sous-entend une critique du conformisme de masse, susceptible d'engendrer de nouvelles tragédies historiques. du poème en langue allemande de Helmut Seethaler (homéotéleute de )
L'homéotéleute peut aussi se fonder sur une identité des lexèmes reposant elle-même sur une dérivation lexicale :
— Jacques Lacan, Écrits.
Les verbes utilisés : « résoudre », « dissoudre » et « absoudre » sont formés à partir du même verbe simple « soudre », disparu en français moderne.
Homéotéleute typographique
Coquille typographique plutôt que figure de style, la répétition d'un mot, formée lors de la copie d'un texte et due à une erreur du copiste, est une haplographie nommée homéotéleute, par métonymie de la cause. Cet inconvénient disparaît avec l'utilisation systématique du duplicata.
Pour Claude Lafleur, en philologie, il existe deux types de variantes par homéotéleute. L'omission par homéotéleute tout d'abord, ou , traduit l'erreur du copiste lorsqu'il ramène ses yeux vers son modèle et qu'il croit, en raison de la ressemblance, être revenu là où il s'était rendu, alors qu'en fait ses yeux se sont fixés ailleurs sur la page ; l'addition par homéotéleute quant à elle ajoute un élément, pour la même raison de lecture. La première est notée, dans l'appareil des abréviations, om. per hom., la seconde add. per hom., repris in ..
Homéotéleute et polyptote
L'homéotéleute est la figure inverse au polyptote, cette dernière rapprochant des racines identiques pourvues de terminaisons différentes alors que la première rapproche des mots différents possédant des terminaisons identiques :
Le polyptote est ici formé sur le verbe « passer » conjugué à des temps différents, mais également sur une dérivation de « passés » et « trépassés » (de même racine mais de sens différents). Il consiste donc à faire apparaître dans la même phrase ou le même vers plusieurs fois le même mot à des cas grammaticaux différents. En français, langue qui ne dispose plus de cas, le polyptote s'entend pour des variations morpho-syntaxiques et en particulier pour les différentes formes conjuguées d'un même verbe..
Usage stylistique Jeux de mots thumb|upright=0.9|Scène du Malade imaginaire L'homéotéleute peut être une ressource phonique dans la fabrication de jeux de mots. Elle est proche d'autres figures phoniques comme l'allitération, l'assonance ou le tautogramme. La visée recherchée est alors le comique. La pièce du Malade imaginaire (1673) de Molière en use régulièrement, en particulier dans la confrontation entre Monsieur Purgon et Argan, à l'acte , scène 5. La figure porte alors sur la racine étymologique savante de termes réels ou inventés, qui est de fait tournée en trivialité : La figure aboutit souvent à des formules frappantes selon Patrick Bacry, comme dans cette phrase de Saint-Simon qui, s'adressant à un cardinal, lance qu'il est . L'homéotéleute en « -ables » est renforcée par Selon Nicole Ricalens-Pourchot, la figure . Cette dernière cite Jules Romains, qui cherche à ridiculiser les paroissiens d'Issoire en usant de deux homéotéleutes. :
— Jules Romains, Les Copains.
Suggestion de rythme
L'homéotéleute est, dès les traités de rhétorique de la Renaissance, comprise comme une ressource du poète, distincte du rythme poétique. Pour Du Bellay, l'homéotéleute désigne l'homophonie finale du vers, alors que le rythme est compris dans le sens de cadence (mineure, majeure)..
La figure permet de mettre en relief les énumérations, comme dans cet extrait de la pièce Ubu roi (1896) :
— Alfred Jarry, Ubu roi.
L'homéotéleute peut aussi souligner une gradation dramatisante, comme dans la rapide description de la pension Vauquer, chez Honoré de Balzac, dans Le Père Goriot (1835) :
— Honoré de Balzac, Le Père Goriot.
L'assonnance et la rime sont ainsi des cas particuliers de l'homéotéleute selon Jules Marouzeau.. Dans la prose, l'homéotéleute est souvent associée à l'isocolon pour créer un rythme particulier, binaire ou ternaire.
Genres concernés Poésie
L'homéotéleute concerne principalement, comme toutes les figures de transformation phonique, la poésie. Elle est , et elle apparaît souvent dans les listes dialoguées destinées à célébrer mais en même temps tourner en dérision la personnalité visée..
L'homéotéleute est particulièrement utilisée en poésie arabe ; elle est nommée , le verbe signifiant « correspond, qui est identique », notamment chez Abdullah ibn al-Mu'tazzPierre Larcher "Éléments de rhétorique aristotélicienne dans la tradition arabe hors la falsafa", dans ..
La figure est souvent combinée à d'autres ressources poétiques, comme dans ces vers de Paul Claudel :
La strophe met ici en œuvre trois procédés, conjugués ensemble de manière à bâtir une prosodie particulière et évocative. La rime en (« tout / debout ») est renforcée par celle, interne au vers, du mot « nous ». Deux allitérations, l'une en (« meut, comme la mer »), et l'autre en dentales sourdes et sonores ( et ) (« temps, dispose tout, se retire, terre, se tient debout ») participent à créer un rythme suggestif. Enfin, deux homéotéleutes, la première en (« comme la mer, terre ») et une seconde, finale, en (« fois / roi ») conclut l'extrait..
Dans la poésie moderne et expérimentale, elle est très souvent employée, notamment par l'Oulipo et les surréalistes :
— Raymond Queneau, Pierrot mon ami.
Conte et roman
L'homéotéleute permet des jeux de sonorités dans la prose ; elle est très employée dans le conte, chez Perrault et la comtesse d'Aulnoy par exemple :