La Fable des abeilles, The Fable of the Bees: or, Private Vices, Publick Benefits en anglais, est une fable politique de Bernard Mandeville, parue en 1714. Il en a fait un second tome en 1729. Éditions La Fable des Abeilles trouve son origine dans la publication anonyme par Mandeville, le , du poème , un in-quarto à six pence, également contrefait et vendu sous le manteau à un demi-penny. En 1714, le poème fut inclus dans , également publié anonymement. Ce livre comprenait un commentaire, , et vingt . La deuxième édition, parue en 1723, fut vendue cinq shillings et comprenait deux nouvelles parties : . Cette édition suscita le plus d'intérêt et de notoriété. À partir de l'édition de 1724, Mandeville incluait une , initialement publiée dans le , en réponse à ses critiques. Entre 1724 et 1732, d'autres éditions furent publiées, avec des modifications limitées au style, à de légères modifications de formulation et quelques nouvelles pages de préface. Durant cette période, Mandeville travailla à une « Deuxième partie », composée de six dialogues, publiée en 1729 sous le titre : .

L'édition de 1924 de , basée sur sa thèse de Yale et publiée par Clarendon Press de l'Université d'Oxford, comprenait de nombreux commentaires et critiques textuelles. Elle a renouvelé l'intérêt pour la , dont la popularité avait diminué au cours du . L'édition de Kaye, et toujours importante pour les études sur Mandeville, a été réimprimée en 1988 par l'American .

Éditions françaises vignette|Traduction française de 1740, attribuée à Jean Bertrand.|gaucheÉmilie du Châtelet en prépare une traduction de 1735 à 1738 : elle ne traduit pas la elle-même mais adapte la préface de l'auteur et insère ses propres commentaires dans ses traductions des chapitres suivants. Le manuscrit, conservé par la Bibliothèque nationale de Russie, fait l'objet d'une publication en 1947, d'une édition bilingue en français et en italien en 2020 et d'une édition numérique critique en 2023. La traduction, d'Émilie du Châtelet, n'était pas particulièrement fidèle à l'original ; c'était selon Kaye, Voir aussi ..

À cette époque, les lettrés français connaissaient Mandeville grâce à la traduction de 1722 par Justus van Effen, ses . Ils avaient également suivi le scandale provoqué par la en Angleterre.

Une traduction de l'édition de 1729 attribuée à l'agronome suisse Jean Bertrand est publiée en 1740.

Le livre connut un succès particulièrement important en France entre 1740 et 1770. Il influença Jean-François Melon ; et Voltaire, qui avait découvert l'œuvre en Angleterre entre 1726 et 1729 et avait réfléchi à certaines de ses idées dans son poème, Le Mondain de 1736.

Une traduction allemande est parue pour la première fois en 1761. .

Généralités

Pour Bernard Mandeville, le vice, qui conduit à la recherche de richesses et de puissance, produit involontairement de la vertu parce qu'en libérant les appétits, il apporte une opulence supposée ruisseler du haut en bas de la société. Aussi, Mandeville soutient que la guerre, le vol, la prostitution, l'alcool et les drogues, la cupidité, etc. contribuent finalement « à l'avantage de la société civile ».

L'historiographie s'accorde sur le fait que la description de la société commerciale de la s'est développée au contact de la pensée morale et politique épicurienne. D'autres ont soutenu que les idées de Mandeville étaient en germe chez le Néerlandais, van Boxhorn, chez lequel émergent l'idée que . D'autres encore ont soutenu que Mandeville a plutôt déployé un mélange distinctif d'idées augustiniennes et hobbistes pour argumenter contre ce qu'il considérait comme une valorisation irréaliste de la vertu par Épicure, « comme moyen de s'assurer les délices de la tranquillité d'esprit ». Cette critique d'Épicure, . Pour défendre une vision d'une nature humaine égoïste, Mandeville a proposé des histoires conjecturales de l'origine de la vertu morale, inversant la description de l'humanité primitive décrite par Lucrèce dans son . George Berkeley, dans son Alciphron de 1732 y décèle un système éthique diabolique.

Au , Friedrich Hayek vit en lui un précurseur du libéralisme économique, tandis que Keynes mit en avant la défense de l’utilité de la dépense.

Argument

La Fable des abeilles développe dans une veine satirique la thèse de l’utilité sociale du luxe, du vice, et de l’égoïsme. Elle avance que toutes les lois sociales résultent de la volonté égoïste des faibles de se soutenir mutuellement en se protégeant des plus fortsPaulette Carrive, Bernard Mandeville : Passions, Vices, Vertus, Paris, Vrin, 1980.. Au sujet du vol, Bernard Mandeville y explique que

Sa thèse principale est que les actions des hommes ne peuvent pas être séparées en actions nobles et en actions viles, et que les vices privés contribuent au bien public tandis que des actions altruistes peuvent en réalité lui nuire. Par exemple, dans le domaine économique, il dit qu’un libertin agit par vice, mais que « sa prodigalité donne du travail à des tailleurs, des serviteurs, des parfumeurs, des cuisiniers et des femmes de mauvaise vie, qui à leur tour emploient des boulangers, des charpentiers, etc. ». Donc la rapacité et la violence du libertin profitent à la société en général. Toutefois, il considère également que des pauvres doivent être sacrifiés en peinant et en travaillant afin de permettre aux riches de disposer de leur argentAinsi, il écrit que « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger qu’il faut espérer notre dîner, mais de leur propre intérêt »..

Les vices des particuliers sont des éléments nécessaires au bien-être et à la grandeur d’une société. L’Angleterre y est comparée à une ruche corrompue mais prospère, qui se plaint pourtant de son manque de vertu. Jupiter leur ayant accordé ce qu’ils réclamaient, la conséquence est une perte rapide de prospérité, bien que la ruche nouvellement vertueuse ne s’en préoccupe pas, car le triomphe de la vertu coûte la vie à des milliers d’abeilles.

Mandeville est généralement considéré comme un économiste et un philosophe sérieux. Il a publié en 1729 une deuxième édition de la Fable des abeilles, avec des dialogues étendus exposant ses vues économiques. Ses idées au sujet de la division du travail s’inspirent de celles de William Petty.

Synopsis

Poème initial, , 1705

de 1705 est un poème en vers (doggerelLe doggerel est une poésie au rythme et aux rimes irréguliers, souvent délibérément conçue pour un effet burlesque ou comique. Il peut également désigner des vers au rythme monotone, aux rimes faciles et au sens vulgaire ou trivial, des vers de mirliton.) de huit syllabes et 433 vers. Il s'agit d'un commentaire sur la société anglaise contemporaine.

a écrit qu'au début de sa carrière littéraire, Mandeville lui-même ne se souciait guère d'être pris au sérieux. Sa « Fable », telle qu'il la lança pour la première fois en 1705 sous le titre de « », n'était pas, comme elle l'est aujourd'hui, un chef-d'œuvre, l'œuvre d'une vie (comparable aux « Essais » de Montaigne, à l'« L'Anatomie de la mélancolie » de Burton, au « Léviathan » de Hobbes, à l'« Entendement humain » de Locke ou aux « Caractères » de Shaftesbury). Il n'a d'abord émis que les germes, ou noyau, autour duquel ses méditations allaient s'agglutiner pour la génération suivante. Ce germe n'est qu'un poème de quatre cents doggerels, tels que le misanthrope Swift, ou l'iconoclaste Samuel Butler, dans « Hudibras », les avait écrits pour titiller l'imagination anti-puritaine des temps passés. Les pacifistes, les prédicateurs, les petits Anglais et les sociétés de réforme des mœurs étaient activement engagés dans leur entreprise millénaire, et Mandeville leur lança un sketch satirique, jouant inoffensivement avec l'idée que lorsque l'ambition et l'esprit d'entreprise seront remplacés par la frugalité, la douceur, la tempérance et la patience, la société cessera de « fleurir » et de se développer comme elle l'avait fait lorsque ses idéaux moteurs étaient exaltants et agressifs.

Il commence ainsiLa mise en prose traduite par Bertrand est assez fidèle : :

La « ruche » est corrompue mais prospère, et pourtant elle se plaint de son manque de vertu. Une puissance supérieure décide de lui accorder ce qu'elle demande :

Cela entraîne une perte rapide de prospérité, même si la ruche nouvellement vertueuse ne s'en soucie pas :

Le poème se termine par une phrase célèbreCe qui donne dans la mise en prose traduite par Bertrand : :

Toujours selon , Mandeville a par la suite prolongé ses observations minutieuses, par lesquelles il est arrivé à la conclusion que l'humanité entière ne parlait que d'un seul objectif : le royaume des cieux, tandis qu'elle concentrait l'essentiel de ses efforts à asseoir sur terre la puissance et la gloire de l'humanité. Il a alors retracé l’histoire de la civilisation jusqu’à ses racines, dans la nature animale sauvage ; dans la luxure, la peur, l’orgueil et la vanité. Mandeville pensait qu'il serait bon que les adultes intelligents acquièrent une habitude moins réticente à affronter, reconnaître et nommer les faits de la nature humaine et ceux de l'organisme social ; c'est pourquoi il publia une nouvelle édition de ses poèmes en 1714, .

L'économiste John Maynard Keynes a décrit le poème comme exposant .

L'analogie de la ruche

Les analogies entre la société humaine et une ruche d'abeilles sont courantes en littérature depuis au moins Homère. Mandeville d'autre part n'ignorait pas la comparaison faite par John Milton entre l'armée du Diable et un essaim d'abeilles dans le premier livre du Paradis perdu, ni l'analogie établie par Jonathan Swift dans de 1704, entre les écrivains antiques et les abeilles.

À l'instar d'Homère, Platon emploie le paradigme de l'abeille dans « La République ». Platon avance « la notion de ruche harmonieuse » comme modèle positif d'interaction humaine, une idée illustrée au Livre VII de « La République », où les philosophes rois sont amenés à devenir . Mandeville aurait-il fait de la société « polissée et civilisée » de Platon (, Phaed. 82a10-8267), une ruche prospère dominée par les passions, ce qui la ferait par ailleurs ressembler à la cité « habituelle » de Glaucon, mais considérée par Socrate comme « atteinte d'inflammation »; Mandeville poussant l'utopie de Platon dans ses retranchements : pour se consacrer à son idéal de vertu et de simplicité, la ruche se serait envolée dans un arbre creux, « Béni par le contentement et l'honnêteté » ; la conversion ne s'est par ailleurs pas faite sans dommages, ce qui rejoint les craintes de Socrate : ; Mandeville :.

Platon dans sa République ne s’est pas préoccupé d’un éventuel et concret retour à une situation antérieure idéale exprimée par sa République ; il s’est contenté de l'évoquer en l’imaginant bien gardée. Mandeville évoque pour sa part qu'un retour à une situation antérieure idéalisée pourrait conduire à une catastrophe humaine, caractérisée par la perte de milliers d'abeilles. La Fable des abeilles pourrait être une illustration du (une sorte de théorie du moindre mal).