vignette|Groupe de Mélanésiens dans une plantation de canne à sucre du Queensland en Australie (1890). Le blackbirding, parfois traduit « traite des oiseaux noirs », désigne le système de recrutement, non officiel et majoritairement forcé, de travailleurs issus des populations autochtones des îles du Pacifique afin d'approvisionner en main d’œuvre les mines et plantations des colonies occidentales. Il a été pratiqué pendant la seconde moitié du .vignette|Blackbirding, Pacifique-Sud, 1860-1910.Bien qu'initialement basé sur le principe de l'engagement volontaire, l’esclavage étant officiellement aboli dans les pays occidentaux, le blackbirding se rapproche plus du système de la traite, à l'instar de celle des Africains. Il a notamment contribué à dépeupler des îles et des archipels. De même, les conditions de vie et de travail des populations déplacées s'apparentent à l'esclavage..

La demande pour ce type de main-d'œuvre bon marché provenait principalement de colons européens d'Australie (Queensland et Nouvelle-Galles du Sud), de la Nouvelle-Calédonie, des Samoa, des Fidji, de Tahiti et d'Hawaï, ainsi que de plantations au Pérou, au Mexique et au Guatemala.

Le blackbirding a fini par être interrompu avec le placement sous protectorat de ces archipels par les nations occidentales, encore que les États ont souvent soutenu les blackbirders (équipages recruteurs) en matant les révoltes qu'ils provoquaient.

Étymologie Blackbird est le nom anglais du merle noir.

Le blackbird shooting, littéralement la , désignait auparavant les chasses à l'homme en Australie, pratiquées par les blackbirders.

Histoire Le blackbirding consistait à kidnapper ou attirer les insulaires sur les bateaux, puis leur faire signer des contrats de travail aux contreparties dérisoires, qui permettaient de contourner la législation anti-esclavagiste que la marine britannique faisait appliquer. Les salaires n'étaient souvent même pas versés tandis que le rapatriement promis n'avait pas lieu..

En Australie coloniale Élevages de Nouvelle-Galles du Sud Dès les années 1840, des travailleurs mélanésiens sont importés en Nouvelle-Galles du Sud par Benjamin Boyd, colon écossais, pour travailler dans ses grandes exploitations d'élevage. Le , arrivent à Boyd Town à bord du Velocity sous commandement du capitaine Kirsopp. Puis, en , arrivent à Sydney, et encore en octobre de la même année. Beaucoup de ces Insulaires s'échappent de leurs lieux de travail et sont observés affamés et démunis dans les rues de Sydney.. Une enquête révèle l'usage de violence, d'enlèvement et de meurtre lors de la capture des ouvriers, mais ni Boyd et ni Kirsopp ne sont condamnés.. L'expérience d'exploitation du travail mélanésien est alors interrompue en Australie jusqu'à ce que Robert Towns reprenne la pratique dans le Queensland au début des années 1860.

Plantations du Queensland vignette|Adolescents mélanésiens dans une plantation du Queensland vers 1870. est un riche colon anglais, connu comme le fondateur de Townsville en Australie. Marchand de bois de santal et chasseur de baleine résidant à Sydney, il est également armateur et planteur. Alors qu'en 1863 l'abolition de l'esclavage aux États-Unis entraîne le déclin des plantations américaines, et par voie de conséquence la montée du prix du coton, il organise des expéditions pour approvisionner ses propres plantations de coton en travailleurs bon marché.vignette|Travailleurs mélanésiens dans une plantation d'ananas du Queensland vers 1890. Une véritable filière de recrutement se met alors en place et implique, entre 1863 et 1908, le déplacement de . Les peuples déplacés étaient des Mélanésiens (appelé Kanakas en anglais, ou ) et venaient des îles du Pacifique sud : de Mélanésie, des îles Salomon, du Vanuatu et, en moindre nombre, de Polynésie et d'îles de Micronésie comme Samoa, Kiribati et la province des îles Loyauté. vignette|Coupeurs de canne dans une plantation en 1900. La forte demande de main-d'œuvre très bon marché dans les industries sucrières et pastorales du Queensland conduit le principal recruteur de Towns, Henry Ross Lewin, et un autre recruteur du nom de John Crossley à proposer leurs services à d'autres propriétaires terriens. En 1867, les navires King Oscar, Spunkie, Fanny Nicholson et Prima Donna reviennent avec près de qui sont débarqués dans les ports de Brisbane, Bowen et Mackay.

Cet afflux, ainsi que les informations selon lesquelles les ouvriers récemment arrivés étaient vendus pour chacun, et que l'enlèvement avait été au moins partiellement utilisé lors du recrutement, font craindre une nouvelle traite des esclaves.. Peu de temps auparavant, les autorités françaises de Nouvelle-Calédonie s'étaient plaintes que Crossley ait volé la moitié des habitants d'un village de Lifou. De même, en 1868, un scandale éclate lorsque McEachern, le capitaine du Syren ancré à Brisbane, rapporte que insulaires sont mortes et que les quatre-vingt-dix restantes à bord ont été prises par la force et la tromperie. Malgré la controverse, aucune mesure n'est prise contre McEachern ou Crossley., d'autant que de nombreux membres du gouvernement du Queensland sont impliqués dans le blackbirding ou ont des Kanakas qui travaillent sur leurs terres.

Tentatives de réglementation En 1868, les autorités britanniques tentent de réglementer le trafic et adoptent le Polynesian Labourers Act, une législation censée protéger les travailleurs mélanésiens, mais qui ne sera pas ou peu appliquée. Pire, elle finit par donner une légitimité à une forme d'esclavage dans le Queensland.. vignette|Arraisonnement d'un navire de traite, et libération des captifs, en 1869.Un épisode est éclairant, celui du . Ce navire de la Royal Navy, basé à Sydney, est mandaté par les autorités britanniques pour effectuer des arraisonnements et enquêter sur la pratique du blackbirding. En 1869, alors sous le commandement du capitaine George Palmer, le HMS Rosario réussit à intercepter aux Fidji le Daphné, un navire chargé de Mélanésiens. Ce dernier, dirigé par le capitaine Daggett, et affrété par Henry Ross Lewin, est en transit légal, avec la présence à bord d'un agent du gouvernement du Queensland. Toutefois, Palmer fait le constat de conditions de transport dignes d'un , du mauvais état de santé des Kanakas, de leur incompréhension de l'anglais et de l'absence d’interprète, ne sachant pourquoi ils se trouvaient là. Considérant qu'il a affaire à une expédition de traite interlope, Palmer saisit le navire et libère les Kanakas. De même, il arrête le capitaine Daggett et le propriétaire du navire Thomas Pritchard pour esclavage. Ces derniers, emmenés à Sydney pour y être jugés, sont rapidement libérés. En outre, Sir Alfred Stephen, le juge en chef de la Cour suprême de la Nouvelle-Galles du Sud, conclut que le capitaine Palmer a illégalement saisi le Daphné, et lui ordonne de payer des réparations à Daggett et Pritchard.. Cette décision, qui annule les actions humanitaires d'un officier supérieur de la Royal Navy, donne une plus grande légitimité au commerce des blackbirders hors du Queensland et lui permet de prospérer.

Résistance des autochtones Au fur et à mesure que la réalité du blackbirding est mieux comprise par les populations des îles du Pacifique, la résistance se développe. Le recruteur Henry Ross Lewin est tué à l'île Tanna, l'équipage du May Queen est tué à l'île de Pentecôte, et le capitaine et l'équipage du Dancing Wave sont tués aux îles Nggela.

Des navires de la Royal Navy sont alors appelés pour organiser des expéditions punitives sur les populations des îles impliquées dans les meurtres d'équipages blackbirders. À la fin des années 1870, le HMS Beagle (capitaine Houghton), et le HMS Wolverine, (commodore John Crawford Wilson), pratiquent des bombardements aveugles de villages, des raids de marins, des incendies de maisons, ou encore la destruction de récoltes...

Dans les années 1880, l'accès aux armes à feu pour les populations insulaires accentue les actes de résistance, et par voie de conséquence les répressions des forces navales britanniques (HMS Emerald, HMS Cormorant, HMS Miranda, HMS Diamond, HMS Dart).

Les îles Nouvelles-Hébrides et Salomon devenant trop dangereuses pour les blackbirders, les recruteurs se tournent, au milieu des années 1880, vers les îles de Nouvelle-Guinée.

Interdiction puis rapatriement forcé vignette|Mélanésiens attendant leur rapatriement forcé en 1906. En 1872, le Royaume-Uni adopte le Kidnapping Act, qui met théoriquement hors-la-loi les blackbirders. Toutefois, la demande en main d’œuvre pour les plantations est telle que le trafic se poursuit et s'intensifie.

Finalement, en 1901, dans le cadre de la politique raciale Australie blanche, la loi Pacific Islands Labourer Act met un terme à l'activité en Australie. Entre 1906 et 1908, une majorité des encore vivants dans le Queensland sont rapatriés de force à la suite de la promulgation de cette loi.

De plus, lorsqu’un ouvrier mourait en Australie, son salaire était récupéré par le gouvernement du Queensland, qui le reversait alors au Commonwealth pour financer les rapatriements. Selon Clive Moore, professeur à l’université du Queensland : .

Bilan humain vignette|Insulaires des Mers du Sud participant à une parade lors du Rockhampton Cultural Festival en 2013. Au total, sur les importés dans le Queensland, environ sont morts au travail, un chiffre qui n'inclut pas ceux qui ont expiré en transit ou ont été tués dans le processus de recrutement. Cela représente un taux de mortalité de 30 %, élevé étant donné que la plupart n'avaient que des contrats de trois ans Alex McKinnon, Blackbirds, Australia had a slave trade ?, 2019, .. Il est similaire au taux de mortalité estimé de 33 % des esclaves africains au cours des trois premières années de leur importation en Amérique..

Des fosses communes, pleines de ces ouvriers mélanésiens morts dans les plantations, sont encore découvertes aujourd’hui.

Après le rapatriement forcé des ouvriers en 1908, seuls sont autorisés à rester en Australie. Progressivement, leurs descendants sont reconnus comme formant une communauté particulière, les : en 1994 par le Commonwealth, en 2000 par le Queensland, et en 2013 par la Nouvelle-Galles du Sud.

Lors du recensement de 1992 https://www.health.qld.gov.au/__data/assets/pdf_file/0029/385841/health-data-assi.pdf., leur population était estimée à . Puis lors de celui de 2016, ce sont du Queensland qui se déclarent descendants des ouvriers insulaires des Mers du Sud https://www.qgso.qld.gov.au/issues/8491/qlds-australian-south-sea-islander-population-census-2016-snapshot.pdf..

Aux Fidji, on compte dans les années 2020 une trentaine de communautés de descendants de Mélanésiens ayant subi le blackbirding, originaires des Îles Salomon et du Vanuatu. Un membre de l'une de ces commandés, Aliki Bia, est élu au Parlement des Fidji en 2022 et évoque la précarité dans laquelle vivent bon nombre de ces Mélanésiens "Recognition of other islanders", The Fiji Times, 18 février 2023. Il est alors rappelé à l'ordre par le président du Parlement, le grand chef coutumier Ratu Naiqama Lalabalavu, qui conteste l'affirmation selon laquelle les autochtones fidjiens auraient insuffisamment accueilli et intégré les Mélanésiens "Fiji's speaker ‘must resign’ after ‘racially charged’ remarks - human rights coalition", Radio New Zealand, 7 octobre 2024.

Souvenir et reconnaissance Depuis la fin des années 1990, l'Australie et ses territoires reconnaissent progressivement l'existence historique de cette pratique et entament des démarches officielles de réparation symbolique au profit des descendants australiens des victimes de blackbirding..

Dans la ville de Mackay, un monument est érigé en 1994 pour commémorer les travailleurs des Iles du Sud qui ont travaillé dans l'industrie de la canne à sucre..

Dans les colonies et protectorats français vignette|Émigrants néo-hébridais à Nouméa.