Anaxagore (en / ), dit « de Clazomènes » né dans cette cité d’Ionie (près de Smyrne, en Asie Mineure) vers 500 , est un philosophe présocratique grec ; il est mort en 428 à Lampsaque.
Considéré comme , Anaxagore s’est entièrement consacré à la recherche savante et à l’explication rationnelle des phénomènes naturels. Il prolonge l’esprit des penseurs ioniens : il a d’abord adhéré à la philosophie d’Anaximène dont il retient la recherche d’un principe matériel qui soit en même temps illimité ; dans son traité De la Nature, il décrit les étapes de la formation de l’univers, selon un processus cosmogonique d’où sont bannies toute naissance et toute destruction : puisque rien ne saurait naître du néant, ni non plus y retourner, Anaxagore affirme que se réunissent ou se dissocient dans un processus sans fin. À l’opposé de la physique de Leucippe et des atomistes, la physique d’Anaxagore apporte une solution au problème de l’origine du mouvement dans l’univers et à la question de sa vie ou de sa mort, à une époque où les écoles philosophiques
Pour la première fois, le principe qui régit le monde est conçu à l’image de l’intelligence humaine : l’Esprit universel, le Noûs cosmique, a pénétré la totalité de la matière originelle mêlée et y a introduit ordre et raison en lui imprimant un mouvement tourbillonnaire. À l’intérieur de ce monde, tout se combine et se transforme dans un processus qui préfigure le principe physico-chimique de Lavoisier. Un tel univers régi par l’Esprit ne laissait guère de place aux dieux traditionnels, et suscita contre Anaxagore un procès pour impiété. Son apport essentiel dans l’histoire de la philosophie tient à cette cosmologie finaliste régie par l'action d’un Esprit omniprésent mais dont les impulsions annoncent les conceptions mécanistes de l’univers. Selon André Laks, le .
Biographie Fils d’Hégésibule, Anaxagore a donné des cours à Athènes pendant près d'une trentaine d'années, à partir de 450 av. J.-C. ; Socrate l'aurait peut-être connu. Il a été le premier philosophe à s’établir à Athènes, où il eut Périclès et Euripide pour élèves.
Le philosophe Selon le témoignage de plusieurs doxographes, la vie d’Anaxagore incarne mieux qu’aucune autre le type par excellence du philosophe contemplatif : Plutarque, Périclès, XVI, 7, 162 b-d. indique qu’il abandonna sa maison et son patrimoine à sa famille et laissa des terres en friche, sous le coup d’une inspiration divine et par grandeur d’âme ; Plutarque souligne ainsi la . Cette hauteur de pensée chez Anaxagore est également attestée par Diogène Laërce, II, 6.. Anaxagore lui-même estimait que le bonheur de l’homme ne vient , mais peut-être d’une vie juste, pure, dénuée de souffrance, et ayant part à une contemplation divineWerner Jaeger, Aristote, Fondements pour une histoire de son évolution, L’Éclat, 1997, 242-243.. À la question de savoir à quoi bon choisir de naître et de vivre, il répondait :
Les commentateurs modernesFederigo Enriques et Giorgio de Santillana, Les derniers physiologues de la Grèce, tome III, Paris, 1936, 8 (cités par ). relèvent comme un des traits dominants du caractère d’Anaxagore la prudence froide et austère d’un penseur scientifique, car Anaxagore fait aussi figure de rationaliste éclairé, en lutte contre les superstitions : il aurait prédit en 467- 466 la chute d’une météorite près d’Aigos Potamos après le passage d’une comète. Vers 450 , son traité fait l’objet d’une lecture publique à Athènes, en présence de Socrate, épisode dont témoigne le Phédon de Platon (97 b-c) L’acmé de Socrate est contemporaine de la mort d’Anaxagore : Histoire de la philosophie, article « Les Présocratiques » par Clémence Ramnoux, 1969, Tome I, 414.; dans cette ville, où il est l’ami de Périclès, il fréquente un groupe prestigieux d’artistes et d’intellectuels. Selon Proclus, Anaxagore s’est beaucoup intéressé à l’étude de la géométrie ; il connaît les travaux mathématiques d’Antiphon, son contemporain, pour tenter de résoudre le problème de la quadrature du cercle : il y consacre ses loisirs forcés dans la prison d’Athènes, traçant des dessins géométriques relatifs à ce problème, qui ont sans doute nourri sa conception de l’univers en expansion à partir du centre de la masse primordiale vers la périphérie. Disciple d'Anaximène, il introduit le concept de « Noûs » (en grec ), l’Intelligence organisatrice et directrice du monde. Ce terme devint même son surnom, « Noûs », l'« Esprit », car il soutenait que l'Intelligence était la cause de l'universAndré Laks, Histoire, doxographie, vérité : études sur Aristote, Théophraste et la philosophie présocratique, éd. Peeters Leuven, 2007, 211.. À l'inverse de nombre de penseurs grecs, il méprise la sphère politique et clame que seul le importe. Ce dernier serait formé de substances diverses qui n'auraient ni naissance ni fin mais s'agenceraient seulement par combinaisons et séparations. Il est le premier Grec à aborder le problème de la quadrature du cercleD'après Plutarque, Sur l’exil, (en grec ancien , in Parva moralia. ; ses voyages en Égypte lui permettent de perfectionner ses connaissances. Pour Empédocle, par l'action du ciel, la Terre reste tranquille par l'effet d'un tourbillon qui l'entoure ; pour Anaxagore, Anaximène et Démocrite, elle est une vaste et plate hucheAristote, Du Ciel, Livre II, 3 et Platon, Phédon, 99 b.. Il enseignait que la lune, formée de terre, reflétait la lumière du soleil, qui est une pierre chaude plus grande que le Péloponnèse., comme Parménide : au dire de Platon, cette théorie, qu'il donnait comme sienne, sur la lumière de cette planète, était une opinion beaucoup plus ancienne.
Procès pour impiété et fin de vie Devenu vieux, et négligé par son ami Périclès qui était trop occupé, il se coucha, se voila la tête et voulut se laisser mourir de faim. Selon Plutarque, Périclès accourut chez son ami et déplora Anaxagore fut traduit en justice dans un procès pour impiété, vers 437 av. J.-C. Sur proposition du devin Diopeithès, Cléon venait de faire voter à Athènes, en 432-431, un décret qui autorisait à poursuivre , Périclès, XXXII, 2, 169 d.. Ses adversaires lui reprochaient sa théorie cosmique : là où le regard théologique voyait des dieux dans les astres, lui ne les considérait que comme des masses incandescentes. Accusé de ne pas respecter le panthéon grec, et de ramener les astres à de simples pierres, il fut condamné à mort par contumaceSelon Diogène Laërce, il fut condamné à une amende de cinq talents et à l’exil., mais échappa à la sentence grâce à son ami Périclès, Périclès, XXXII, 5, 169 e., et il s'exila à Lampsaque, une colonie de Phocée en Asie mineure. On lui apprit en même temps sa condamnation et la mort de ses enfants : , dit-il, et il les enterra de ses propres mainsSelon Démétrios de Phalère, dans De la Vieillesse, , et Du Calme, de Panétios de Rhodes.
Il mourut à Lampsaque en 428 av. J.-C.
La cosmologie d’Anaxagore
La cosmologie d’Anaxagore est exposée dans l’unique ouvrage dont il est l’auteur, , De la nature ; il ne subsiste de ce traité que quelques fragments, un peu plus d’une vingtaine, presque tous conservés par SimpliciusTraduction des fragments d'Anaxagore., auxquels s’ajoute une importante série de témoignages. Anaxagore est également platiste, c'est-à-dire qu'il considérait la Terre comme plate.
Tout se transforme Publié vers 430, ce traité coïncide avec l’acmé de Leucippe dont Anaxagore connaissait les théories : selon toute vraisemblance, il a eu la volonté de critiquer le système de l’atomisme au moins sous sa première forme. Chez tous les penseurs antérieurs ou contemporains, depuis Parménide, Empédocle, Leucippe, Xénophane et Héraclite, jusqu’au Timée de Platon, la grande question qui se posait consistait à expliquer comment l’énergie cosmique pouvait continuer à faire fonctionner le monde : comment se fait-il que la vie de l’univers, ne cesse pas par épuisement ? Certains penseurs, comme Anaximandre et Empédocle avaient envisagé un devenir cyclique, comportant une récupération des énergies de manière à assurer la permanence dynamique du cosmos. Pourtant l’expérience sensible sur Terre montrait une dissipation irréversible des énergies et l’extinction progressive de tous les mouvements. La physique d’Anaxagore représente une solution nouvelle et originale à ce problème, et propose en même temps une conception neuve de la substance.
Refusant le concept du « non-être » et de ses productions, Anaxagore rejette également la thèse des quatre éléments d’Empédocle et sa conception d’une restitution des énergies cosmiques. Il est à l'origine d’une formule qui fera fortune : Il postule en effet deux principes essentiels, d’une part le principe de conservation ou « négation du devenirExpression de Francis M. Cornford : en anglais, « ». », d’après lequel rien ne saurait se créer du néant : être et matière ne se produisent ni ne se créent, mais se transforment. Toute création apparente n’est en réalité qu’une transformation de choses existantes ; cette conception sera reprise par Lavoisier qui énonce en 1789 le même principe de conservation de la matière à travers la phrase bien connue : . Toutefois ces deux formules n'ont pas exactement le même sens : celle d'Anaxagore s’applique dans un système métaphysique, et celle de Lavoisier dans la chimie expérimentale, deux paradigmes fondamentalement différentsCependant, d’après , The Greek Atomists and Epicurus, Oxford, 1928, les qualités se réuniraient non par simple juxtaposition mais par une combinaison chimique. Voir Charles Mugler, op. cit., 1956, 357.. Anaxagore conçoit l’univers comme un monde clos où se réalisent deux types de mouvements : , écrit-il dans le fragment 17 ; ainsi s’opère un double processus de dissociation ou différenciation de la matière, en grec , suivi d’une combinaison () à l’origine des entités composées. Mais Anaxagore utilise aussi une terminologie de la différenciation organique, , qui suppose un mécanisme spécifique.
Propriétés infinies de la matière