Henri Krasucki, né Henoch Krasucki le à Wołomin dans la banlieue de Varsovie en Pologne et mort le à Paris, est un syndicaliste français, secrétaire général de la Confédération générale du travail de 1982 à 1992. Résistant, il est membre actif de la section juive des FTP-MOI pendant la Seconde Guerre mondiale, déporté à Auschwitz puis Buchenwald.
Biographie Jeunesse Son père Isaac (en polonais Izaak, en yiddish Itzik), né le à Varsovie, ouvrier tricoteur, avait commencé à travailler à treize ans dans une fabrique de textile. Militant syndical et politique, membre du Parti communiste de Pologne dans la Pologne de Józef Piłsudski, où l’anticommunisme le dispute à l’antisémitisme, Isaac fuit en s’expatriant en 1926. Deux ans plus tard, son épouse, LéaElle est listée comme Laja dans Klarsfeld, 2012. () Borszczewska, née le à Wołomin, ouvrière du textile (façonnière) et militante du Parti communiste polonais comme lui, et ses enfants dont le tout jeune Henri quittent à leur tour le shtetl, petit village juif de la banlieue de Varsovie, et le rejoignent dans un des taudis de l'époque à Ménilmontant, dans le arrondissement de Paris. Isaac et Léa, juifs et laïcs, travaillent dans (le tricot), tenant un petit atelier de textile de Belleville qui compte alors une importante communauté d'une main d'oeuvre yiddishophone« Henri Krasucki » sur universalis.fr. et reprennent, aussitôt arrivés, le « combat des exploités » dans la CGTU, au Parti communiste français et dans des organisations juives révolutionnairesChristian Langeois, « Henri Krasucki et la CGT », émission La Marche de l'histoire sur France Inter, 8 octobre 2012..
Pendant son enfance, Henri Krasucki est « l’un des plus célèbres pionniers rouges » de l’une des sections les plus représentatives des Jeunesses communistes, celle de Belleville. Il y fait la connaissance de Pierre George, le futur Colonel Fabien, de 5 ans son aîné et qui devient son instructeur. Dans un entretien accordé à Télérama en 1999, il évoque le « fraternel patronage communiste » de son quartier ainsi que celui de Ménilmontant..
Jeune adolescent, il s'aventure pour la première fois hors de son quartier pour visiter Paris et voir la tour Eiffel. Alors que ses parents souhaitaient le voir poursuivre des études, car il se révèle brillant élève lors de ses classes élémentaires à l’école de la rue Levert puis au lycée Voltaire, il préfère après la naissance d'une petite soeur handicapée se faire embaucher en apprentissage chez Renault une fois son CAP d'ajusteur en poche ; ses qualités de syndicaliste le font vite remarquer.
Résistance et déportation En , le PCF est interdit par le gouvernement Daladier à la suite de son approbation du pacte germano-soviétique, traité de non-agression entre l'Allemagne nazie et l'Union soviétique. Isaac Krasucki doit plonger dans la clandestinité. Son fils a quitté l’école. En 1940, quand les Allemands entrent à Paris, il travaille dans une usine de Levallois-Perret comme ajusteur. Il a quinze ans. À la fin de l’année 1940, Henri intègre les Jeunesses communistes dans la section juive de la Main-d'œuvre immigrée (FTP-MOI) du Parti communiste dans le arrondissement. Il a d’abord des responsabilités dans son quartier, puis à l’échelon de son arrondissement et enfin, en 1942, au niveau de la région parisienne, alors qu'il est adolescent. À la suite du premier coup de feu du Colonel Fabien, le , qui marque le début de la Résistance armée des communistes français, il prend sa part de risques : sabotages, lancement de tracts depuis le métro aérien, actions militaires. En effet, à partir du , Hitler a entrepris l'invasion de l'URSS, rompant unilatéralement le pacte avec Staline.
Le , le père d'Henri Krasucki est arrêté pour sabotage et interné au camp de Drancy ; il est déporté par le convoi , en date du vers le camp de concentration de Birkenau et assassiné en chambre à gaz dès son arrivée le .. Sa dernière adresse était au 107, rue des Couronnes, dans le .
Sous le pseudonyme de « Mésange » (une houppe de cheveux noirs coiffant alors son jeune visage émacié)Jean-Paul Cruse, « La Mésange de Belleville », dans Le Monde Réel, 27 mars 2007., Henri Krasucki, dit également « Bertrand » (parce qu'il avait été repéré rue Guillaume-Bertrand dans le XI par les policiers des brigades spéciales), s’occupe des cadres et du recrutement des jeunes avec sa compagne Paulette SliwkaPaulette Szlifke, née le 11 avril 1924 dans le et qui habite au 14, rue de Vaucouleurs dans le .Voir : Klarsfeld, 2012..
Il est arrêté le , à , à la sortie de son domicile, 8 rue Stanislas-Meunier Paris 20e.
Les inspecteurs de la Brigade spéciale des Renseignements généraux font de lui le portrait suivant. :
Comme sa mère et sa sœur arrêtées en même temps que lui, il est torturé par les Français pendant six semaines, parfois devant sa mère ; il ne parle pasLe film de Robert Guédiguian L'Armée du crime retrace cet épisode de sa vie.Voir : Filmographie..
Les Français de la Brigade spéciale le livrent à la Geheime Feldpolizei, qui l’enferme à la prison de Fresnes, où il demeure privé de tout contact, dans le quartier des condamnés à mort avant d'être transféré au camp de Drancy. Il y retrouve ses camarades Roger Trugnan et Samuel Razynski, dit « Sam ». vignette|Wagon d'origine au musée national Auschwitz-Birkenau. À la mi-juin, c’est la déportation vers l'Allemagne. Les jeunes manifestent dans le camp. Roger Trugnan raconte : Son convoi quittant Drancy, le numéro 55, du déportait , dont de moins de , transportés dans des wagons à bestiaux. Deux jours et une nuit plus tard, ils arrivent au camp de Birkenau, annexe d'Auschwitz. Seules de ce convoi ont survécu à la ShoahSource : Serge Klarsfeld, Le Calendrier de la persécution des Juifs en France..
Henri et ses camarades sont affectés au camp annexe de à Auschwitz, dont l'objectif principal est l'exploitation des prisonniers des camps de concentration par le travail dans la mine de Brzeszcze-Jawischowitz pour l'extraction du charbon ainsi que pour les travaux de construction sur la terre. Ils travaillent à la mine, seize heures par jour, avec la faim, les coups et la crainte de la maladie qui signifie la mort. Ils organisent aussi la résistance : aussitôt arrivés, Henri, Roger, leur copain Sam cherchent le contact. Ils continuent la lutte derrière les barbelés, jusqu’au bout. Jusqu’au camp de concentration de Buchenwald, où ils sont évacués en janvier 1945 — la terrible « marche de la mort ». Là, épuisés, ils sont pris en charge par l’organisation de Marcel Paul et du commandant Manhès.
Ils participent à l’insurrection du camp :
Henri Krasucki en revient le , « juste à temps pour manifester le », comme il dira avec humour. Le lieutenant Krasucki, au titre des FTPF de Charles Tillon, travaille comme ouvrier métallurgiste dans diverses usines de la métallurgie.
Krasucki prend en charge Simon Rayman — le frère cadet de son meilleur ami Marcel Rayman, fusillé le par les nazis — qui se retrouve sans famille après que sa mère a été gazée dès son arrivée à Auschwitz, et s'en occupe comme d'un frère.
Bien plus tard, en 1998, Krasucki effectuera une longue déclaration au mémorial des Martyrs de la déportation où il rappellera les détails de son expérience à cette époque.
Engagements syndicaux et politiques Après la guerre, il devient l'un des dirigeants du Parti communiste français, son principal engagement restant syndical. Il est naturalisé français en 1947, l'année même où il devient permanent syndical à la CGT.. En 1949, il est secrétaire de l’Union départementale de la CGT de la Seine. En 1953, il entre au bureau fédéral de la Seine du PCF, puis, en 1956, au comité central du PCF en tant que membre suppléant. En 1961, il entre au bureau confédéral de la CGT, puis devient directeur de La Vie ouvrière (la « VO »), le journal du syndicat qu'il dirige pendant dix ans.
En 1964, il devient membre du bureau politique du PCF. Avec Roland Leroy et Louis Aragon, il est l’un des « accoucheurs » du comité central d’Argenteuil, tournant historique du Parti dans ses relations à la culture, à la recherche et aux intellectuels. En 1966, grâce aux liens tissés avec Marcel Paul à Buchenwald, il règle le long conflit entre ce dernier et la direction de la fédération de l'éclairage.
Quand Benoît Frachon se retire, en 1967, Henri Krasucki se trouve aux côtés de Georges Séguy. Il est un temps pressenti pour prendre la direction de la CGT, Séguy lui est préféré. Un an plus tard, à l’occasion de la plus grande grève que la France ait jamais connue, Krasucki est l’un des principaux négociateurs des accords de Grenelle.
Il succède à Georges Séguy en , lors du congrès ayant lieu à Lille, et va rester dix années à la tête de la CGT.
Au début de son mandat, alors que François Mitterrand est président de la République depuis un an, il se place en principal interlocuteur du pouvoir, jusqu’au départ des ministres communistes du gouvernement en , où il redevient le porte-parole du mécontentement social.
Jusqu’au début des années 1980, il défend les orientations les plus rigides du PCF, ce qui l’amène à s’opposer de façon feutrée à Georges Séguy. En effet, depuis 1978, ce dernier cherchait à préserver la CGT des conséquences politiques résultant de la rupture de l’Union de la gauche, survenue en . Séguy s’efforçait de ne pas prendre parti sur la responsabilité de la rupture. Krasucki lui succède non sans résistances internes. Internationaliste convaincu, il est élu en 1986 vice-président de la Fédération syndicale mondiale (FSM), dont il a du mal à accepter la désaffiliation de la CGT en 1995. Il amorce à la fin de son mandat la prise de distance avec le PCF, qui vaudra au syndicat de beaucoup mieux supporter que le parti les évolutions des années 1990.
Ainsi, silencieux sur l'insurrection de juin 1953 en Allemagne de l'Est, sur l'insurrection de Budapest en 1956 et sur le Printemps de Prague de 1968, il demande secrètement en 1985 au conseil central des syndicats de l'URSS d'accorder à son syndicat une aide urgente de de francs (1 million de roubles convertibles). Cette aide a été attribuée en deux versements, en 1985 et en 1986, de provenant du Comité du tourisme et d'excursion, par le KGB..
Il condamne, après le en 1989, la répression de la place Tienanmen en Chine.
En , lors du à Montreuil, il laisse sa place à la tête du syndicat, à , à Louis Viannet. En dix ans, les effectifs de la CGT auront fondu de moitié, à environ .
Dernières années et mort vignette|redresse|Tombe de Henri Krasucki au cimetière du Père-Lachaise (division 97). Il reste membre du bureau politique du Parti communiste jusqu’en 1996.
À sa mort, le à l'âge de , la secrétaire nationale du parti, Marie-George Buffet, salue « avec émotion et beaucoup de respect » la mémoire du « camarade Henri Krasucki ». Le président Jacques Chirac rend hommage « au fils d'immigrés polonais dont la jeunesse a été très tôt marquée par le combat pour la liberté et pour la France, et qui a connu le drame de la déportation alors qu'il n'avait pas vingt ans. »
Son inhumation au cimetière du Père-Lachaise le donne lieu à une importante cérémonie d'obsèques civiles qui réunit autour de sa famille des dirigeants de la CGT, du PCF et de la Fédération des Déportés, ainsi que de nombreux représentants de la classe politique et des syndicats.
Il repose désormais auprès de sa mère Léa et de sa sœur « Lili », près du carré des déportés en face du mur des FédérésBernard Frederick, « Henri Krasucki. Le dernier chemin d'un révolutionnaire », L'Humanité, 30 janvier 2003..
Personnalité et image Henri Krasucki a subi parfois des attaques personnelles, comme en 1987, lors d’un Club de la presse, lorsqu'une journaliste du Figaro Magazine lui reproche d’être un qui, , se permet de critiquer la politique de la France. Il réplique en racontant l’histoire de son père.