Le sens commun est une notion étudiée dans les sciences sociales. Le concept se rapporte à une forme de connaissance regroupant les savoirs largement diffusés dans une culture donnée : normes, valeurs et associations symboliques. Le sens commun fait référence à des opinions, des croyances, et des perceptions largement partagées au sein d'une organisation sociale donnée. C'est ce que l'on nomme parfois familièrement le « gros bon sens ».
La notion a évolué dans le temps. À l'Antiquité, la notion de sens commun désignait les classifications communes qui permettent de passer des perceptions à l'identification des choses et des gens. Au , Descartes l'assimile au , et au siècle suivant, Voltaire le définit comme la notion première des choses, que la philosophie n'a pas travaillé. Aujourd'hui, les sciences sociales poursuivent la définition de cette notion en tant qu'objet d'étude, montrant comment les principes du sens commun varient selon le milieu.
Le sens commun est une notion qui permet aussi d'expliquer la distinction entre une démarche scientifique pour arriver à une explication d'un phénomène social donné et le « gros bon sens », le « sens commun », qui ne repose pas sur une telle démarche intellectuelle et qui ne recherche pas la scientificité, ne cherchant pas d'explication ou de causalité à la reproduction de phénomène sociaux.
Le concept de « sens commun » Le sens commun est constitué de savoirs organisant la vie sociale mais qui ne sont pas forcément universels. Il n'existe pas une seule définition du sens commun, qui serait stabilisée dans le temps. Le sens commun est une contrainte adoptée par certains philosophes, qui refusent la liberté allant de pair avec les pensées spécialisées. En effet, pour qu'une pensée se spécialise et s'affirme, il faut parfois exclure ce qui est incompatible avec les présupposés propre à cette pensée, mettant ainsi le sens commun de côté. Dans la perspective du sens commun en philosophie, le savoir n'est pas un progrès constant, ni une histoire arbitraire. Il s'agit d'une aventure participative. C'est en tout cas ce que montre l'étude des travaux d'Alfred North Whitehead.
Le sens commun est sous-jacent aux règles de validation qu'exige la science, que seule la critique philosophique peut faire connaître. D'un point de vue pragmatique, le sens commun est un raisonnement historique, permettant de donner du sens et de répondre facilement aux problèmes et aux informations que les individus rencontrent dans la vie courante. Il est souvent perçu comme « naturel », « inné » ; il semble aller de soi : « Je ne vois pas comment je pourrais penser et agir autrement ».
Le « sensus communis » selon Aristote à l'Antiquité La notion de « sens commun » descend de son ancêtre latin « Sensus communis », présent dans l'Antiquité mais avec une signification différente de celle que nous lui connaissons aujourd'hui.
Aristote a d'abord formulé dans le traité de sensu et sensibilibus une réflexion sur la perception (aisthesis), dans le sens de sensibilités communes (koinè aisthesis)Consulter l'étude sémantique du Sens Commun réalisée par Georges-Elia Sarfati, particulièrement la deuxième partie sur l'histoire du concept. Dans la métaphysique de la psychologie, le sens commun est une faculté que l'on est obligé de postuler pour rendre compte de la synthèse par notre conscience des sensations issues de nos différents sens. Autrement dit, le sens commun est le sens qui permet la synthèse des données attribuables aux différents organes sensoriels. Ce « sens commun » se rapporte autant à l'unité du sujet sensitif qu'à celle de l'objet senti ; il perçoit en outre les « sensibles communs » et nous donne conscience de la sensation (synesthésie) : ce n'est pas par la vue que l'on voit qu'on voitAristote, de Somno, II, 455.
Cette ligne de pensée sera au centre des débats philosophiques relatifs à la théorie de la connaissance jusqu'à la fin du . Une seconde ligne de pensée philosophique fait du sens commun (sensus communis) une analogie ou une synonymie avec la notion de rationalité commune et d'opinion.
Moyen Âge Au Moyen Âge, la redécouverte des textes aristotéliciens et leur ré-interprétation dans le contexte de controverses scolastiques placera le concept de koinè aisthesis au centre de la théorie des facultés. Thomas d'Aquin considère que le sens commun est l'un des quatre sens internes avec l'imagination, l'estimative, et la mémoireSomme théologique, Ia, qu. 78, art. 4. La question du support physiologique de la faculté psychologique du sens commun se rattachera tantôt au « cœur » tantôt au « cerveau ».
Disqualification du concept : supériorité de la pensée individuelle Cartésianisme René Descartes, critiquant la tradition aristotélicienne et scolastique, contribuera à disqualifier ce concept (koinè aisthesis) en logeant le sens commun dans la glande pinéale. Au lieu du sens commun, il préférera employer l'expression « bon sens », dès l'ouverture du Discours de la méthode, avec la phrase célèbre : Discours de la méthode, première partie.
Philosophie des Lumières Plus tard, le sens commun référera aux humanités, à la sensibilité en tant qu'intelligence sociale, et à la raison. L'individu qui n'est pas doué du sensus communis est fou. Cette définition du sensus communis a beaucoup influencé la philosophie et notamment les philosophes des lumières. Il prendra le parti de l'âme et de l'esprit contre celui du corps et des sens trompeurs. Le dualisme cartésien tendra à connoter d'une valeur péjorative le sens commun, comme source de l'opinion, ennemie des idées claires et distinctes.
Voltaire, dans son dictionnaire philosophique, tend à confondre le sens commun et le bon sens, ce dernier étant défini comme « raison grossière, raison commencée, première notion des choses ordinaires, état mitoyen entre la stupidité et l’esprit »Voltaire, Dictionnaire philosophique, article « sens commun ».
Le Il faudra attendre le pour que Kant admette en termes explicites et positifs une « idée du sens commun » comme norme idéale dans les jugements de goût. Dans ses Prolégomènes à toute métaphysique future, il admet dans la préface que le sens commun est bien utile à la vie, mais qu'il ne peut être utilisé dans le cadre de spéculations philosophiques. Ainsi, le sens commun peut être mobilisé .
En France apparaît aussi (au ) une philosophie du sens commun d'inspiration religieuse et anti-cartésienne avec Claude Buffier, Fénelon. Destutt de Tracy forge en 1798 le concept d'idéologie pour désigner l'étude scientifique des idées à la suite du sensualisme de Condillac, qui établit le rôle déterminant du langage dans la formation des idées complexes. Pour Destutt de Tracy la diversité de nos dispositions individuelles n'empêche pas que la vérité soit la même pour tous et qu'il y ait une raison générale et un sens commun et universel. Nous sommes toujours d'accord quand nous ne mettons dans une idée que « ce qui est »Éléments d'idéologie d’Antoine Destutt de Tracy (Chap.VI- Logique - page 324). La raison, le bon sens, sens commun et universel sont souvent associés par Desttut de Tracy (voir aussi page 549).
Dans la philosophie des Lumières le sens commun devient une sorte de bon sens, de bonne morale et de logique universelle, .
Le « système culturel » de Clifford Geertz L'anthropologue Clifford Geertz définit le sens commun comme un « système culturel » et déclare qu'« il peut varier radicalement d’un peuple à l’autre ». Il brise ainsi l'universalité que certains attachaient à ce concept. Geertz a travaillé sur le concept de culture et a étudié le sens commun dans diverses sociétés en rejetant la position de l'ethnocentrisme.
Le « monde ordinaire » d'Alfred Schütz Pour Alfred Schütz, le sens commun est comparable à un « mode d'emploi » car il permet de savoir comment se comporter au sein d'une culture donnée.
Dans les différents articles réunis dans Essais du monde ordinaire Alfred Schütz soulève le problème de la rationalité dans le monde social avec les équivoques et les connotations dissimulées dans les études sociologiques qui ne distinguent pas suffisamment la rationalité de l'observateur scientifique de celle de l'acteur humain au sein de son monde social.
La métaphore de la ville aide à clarifier la différence entre la vue du monde social dans lequel nous vivons naïvement et le monde social qui est l'objet de l'observation scientifique. Bien qu'elle soit toujours la même, la ville apparaît diversement à des personnes différentes selon leurs positions individuelles. La personne qui a été élevée dans une ville trouvera son chemin dans les rues en suivant les habitudes acquises lors de ses occupations quotidiennes. N'ayant pas une conception cohérente de l'organisation de la ville, elle peut cependant utiliser le métro ou le bus pour se rendre à son bureau tout en méconnaissant une partie de sa ville. Pour un étranger à la ville, rien ne va de soi ; il faut qu'il demande à un expert, un natif, de lui enseigner comment se rendre d'un point à un autre de la ville. Il lui est nécessaire de connaître la signification des légendes et le point où il se trouve sur sa carte géographique de façon à mettre en rapport les signes de la carte et les objets réels de la ville. Le cartographe, quant à lui, a utilisé plusieurs techniques (photos aériennes, théodolite…) selon de nombreux critères qu'il doit connaître pour établir correctement le plan de la ville sur la carte géographique de façon qu'elle soit le plus facilement utilisable. Essais sur le monde ordinaire - Ch.I Le problème de la rationalité dans le monde social - page 35. Traduction par Thierry Blin de l'article intitulé « The Problem of Rationality in the Social World », Collected Papers II, p. 64-88. Première présentation à la conférence interdépartementale de l'université Harvard, 1942, publié in Economica, nouvelle série, vol. X, N°38, mai 1943, p. 130-149..
Alfred Schütz distingue ainsi la notion de « Verstehen » (le « comprendre ») qui se réfère à la connaissance du « sens commun » par rapport à la notion de « Erklären » (l'« expliquer ») spécifique aux sciences sociales. Cette idée selon laquelle les sciences sociales se chargent d'expliquer, postulée par Schütz, n'est pas partagée par tous les observateurs du monde social ; Max Weber, dans Économie et société, définit la sociologie comme , et fait donc de la sociologie une science, non pas seulement explicative, mais également compréhensive (par opposition aux sciences de la nature, qui seraient selon lui explicatives).
Schütz propose d'étudier les procédures d'interprétation mises en œuvre dans la vie de tous les jours qui donnent un sens à nos actions et à celles des autres. Il note en particulier que L'ethnométhodologie, Alain Coulon, PUF, Que sais-je?, juin 2007, p. 7..