Karl Leonhard Reinhold, né le à Vienne et mort le à Kiel, est un philosophe autrichien, franc-maçon et membre des Illuminés de Bavière. Considéré comme le plus important représentant autrichien du mouvement des Lumières en Europe centrale, sa pensée forme toutefois un système bien à part dans la philosophie post-kantienne de la connaissance.

Biographie

Famille et premières années (1757–1771)

Reinhold est le fils d'un officier autrichien revenu mutilé de la Guerre de Succession d'Autriche, Karl von Reinhold (1724–1779), qui termina sa carrière comme intendant de l'arsenal de Vienne. Sa pension était suffisante pour pourvoir à l'éducation de ses sept enfants et lui laissait suffisamment de loisir pour mener une vie de famille. C'était (aux dires de son cousin Ernst Reinhold) un homme joyeux et bon vivant. Sa mère, Franziska (1731–1776), née Briedl (Bründl), se consacra entièrement à ses tâches domestiques et à l’éducation de ses enfants. Sa piété a certainement contribué à orienter la vocation de Reinhold vers la prêtrise. Le jeune Carl était si précoce qu'on l'envoya dès l'âge de 7 ans au Lycée de Vienne, tenu par les Jésuites, où il obtint le baccalauréat « avec éloges » („mit rühmlichen Zeugnissen“) dès l'âge de 14 ans.

Vers la prêtrise (1772–1780) Il est admis à 15 ans comme novice au collège Sainte-Anne et se fait rapidement aux conditions de vie ascétiques qu'on y cultive, quoiqu'elles soient remises en cause par le pouvoir politique : en 1773, la compagnie de Jésus est dissoute avec l'assentiment de Rome. Reinhold mit la décision du pape non seulement sur le compte de la corruption des Jésuites, mais aussi sur ses propres péchés. Les novices furent ainsi renvoyés dans leurs familles.

Dans la lettre où il annonçait à son père son retour forcé, il manifesta sa profonde déception. Suivant le conseil de son ex-recteur, il entendait poursuivre dans ses foyers les pratiques austères du collège, en attendant de trouver un nouveau séminaire. , et demande à son père de lui confier une chambre où il pourra vivre à l'écart de la famille.

Six mois plus tard (1774), il entrait chez les Barnabites. Comme les Jésuites, cet ordre inspiré par la Contre-Réforme s'était fixé comme objectif de donner aux futurs prêtres une formation scientifique solide, les mettant à même de rivaliser avec leur détracteurs libertins. Au cours de son noviciat, Reinhold étudia pendant trois ans la philosophie, et pendant trois autres années la théologie. Son zèle et la rapidité de ses progrès provoquaient l'admiration de ses maîtres, qui lui confièrent les cours de philosophie à partir de 1778. Consacré prêtre en 1780, il s'occupa désormais à son tour de la formation des novices, leur enseignant la logique, la métaphysique, la morale et la liturgie catholique, les mathématiques et les sciences physiques.

Intérêt croissant pour les sciences profanes Reinhold était d'un commerce facile et même agréable (comme le rapporta plus tard son fils Ernst) , ce qui le mit au contact d'une multitude de savants et de protecteurs, qui lui permirent de s'élever socialement et dans la connaissance.

Ce fut par exemple le cas de Paul Pepermann, son professeur de Philosophie et de Théologie au séminaire des Barnabites. Il se noua d'emblée des liens de familiarité entre le maître et l'élève, qui perdurèrent jusqu'à la mort de Pepermann en 1792 et qui transparaissent dans leurs échanges épistolaires. Pepermann était un lettré réputé pour sa liberté d'esprit et la clarté de sa pensée ; élevé avec sa famille en Angleterre, il possédait en outre une formation scientifique et professait des idées avancées. Par lui, Reinhold apprit la langue anglaise, qui lui donna accès aux œuvres des penseurs anglais (entre autres John Locke et David Hume), ainsi qu'à la poésie et à l'histoire des Îles Britanniques, pour lesquelles il conserva toute sa vie une grande admiration.

Il partageait ses essais sur la Connaissance et le Jugement avec un autre Barnabite du nom de Michael Denis. C'est chez ce dernier qu'il rencontra pour la première fois l'ingénieur des mines Ignaz von Born, l'astronome ex-jésuite Maximilien Hell, le poète Karl Mastalier et le juriste réformateur Joseph von Sonnenfels.

Il conserva plusieurs années encore des liens avec ses anciens condisciples du lycée de Vienne : Johann Baptist von Alxinger, Alois Blumauer, , Gottlieb von Leon et , avec lesquels il jouaissait des charmes de la scène musicale et théâtrale viennoise (Mozart, Gluck). À leur contact, il se mit à privilégier les sciences de la nature au détriment des études religieuses.

Conversion au protestantisme et admission dans la franc-maçonnerie (1780–1784) Tolérance Par delà les idéaux de liberté, d'égalité et d'universalisme, l'esprit de tolérance insufflé par les Lumières faisait son chemin au jusque dans l'Autriche des Habsbourg et amorçait l’irruption des idées nouvelles. Si l'impératrice Marie-Thérèse la catholique se défiait encore de toute tolérance envers les autres confessions, la considérant comme « hautement dangereuse », son fils Joseph II la pratiqua systématiquement à partir de 1781. Par ses décrets de tolérance, il accorda de nouveaux droits à ses sujets non-catholiques, favorisant la pacification des mœurs à l’intérieur de ses royaumes.

L’idéal franc-maçon Au sein de la haute société viennoise, l'esprit de tolérance se manifestait dans les domaines les plus divers : ainsi par exemple l'initiative de l'académicien et ingénieur des mines, membre de la Leopoldina et membre de la loge maçonnique de Prague Ignaz von Born, qui venait de fonder un club en faveur de la liberté de conscience et de pensée voulues par le prince Joseph II, et qui se proposait de critiquer les idéaux monastiques avec toutes les ressources de la science. Reinhold y retrouva des jeunes gens de son âge et d'anciens condisciples. Ce club était secrètement aussi une loge maçonnique, celle de l'« Unité Véritable » („Zur wahren Eintracht“).

Ses membres, parmi d'autres activités, y fondèrent un nouveau magazine de critique littéraire, le Wiener Realzeitung. Les prises de positions de ses contributeurs montrent avec quelle prudence ils devaient s'exprimer exposés quotidiennement à toutes les attaques des conservateurs. La plupart des critiques de la rubrique « Théologie et affaires religieuses » étaient de Reinhold ; là comme dans d'autres journaux (par ex. l’„Allgemeine Literatur-Zeitung“), il s'y révèle un partisan impatient des réformes de Joseph II, et un adepte radical de la tolérance religieuse.

Une retraite sans moines Il n'échappait nullement à Reinhold que l'activité journalistique bouillonnante dans laquelle il s'était engagé, avec ses appels à l'universalisme et la liberté, l'écartaient peu à peu de ses vœux religieux. Il décida donc qu'il n'était plus lié par cet engagement juvénile et se défroqua ; ses parents étant morts, il n'avait plus à justifier ce revirement auprès d'eux.

Il n'a pas dû être facile pour lui, écrira son fils Ernst, de se libérer de l'écheveau de chimères dans lequel il s'était emmêlé au séminaire de Vienne. Les préjugés religieux et la superstition devaient lui rendre la liberté effrayante. Mais les solutions qu'il a dû trouver pour s'en sortir ont abouti à une pensée philosophique originale, qui se caractérise par des théories inspirées des considérations tirées de la vie quotidienne. À une époque où un Fichte estimait qu'un fossé infranchissable séparait la Philosophie de la vie des hommes, Reinhold

Conséquences Mais les dissensions politico-religieuses ne distrayaient encore nullement Reinhold de sa retraite volontaire. Ce n'est qu'à l'instigation de ses amis qu'il quitta Vienne, et obtint en 1783 des bourgeois de Leipzig le « droit de cité académique » (akademische Bürgerrecht), c'est-à-dire l'exemption d’impôts et de charges en échange d'une soumission à l'universitéWeitere Infos ALU Freiburg. Pensionné par la loge maçonnique locale, il assistait à ses conférences et continuait de fournir en articles le Wiener Freimaurerjournal. Il dut abandonner tout espoir de retour à Vienne par suite de la poursuite imprévue du conflit politico-religieux qui agitait la capitale. Son ami Born lui conseilla de s'établir dans la ville protestante de Weimar, ce qui le mettrait à l'abri des procès religieux et de l'influence des catholiques. Reinhold s'était entre-temps converti au Protestantisme. Born l'assura du maintien de sa pension par la loge de Leipzig et de l'intérêt pour ses billets de philosophie au Wiener Freimaurerjournal.

Reinhold demeura jusqu'à sa mort fidèle aux Francs-maçons, à leur idéal de tolérance et de quête de la connaissance. De son point de vue, il s'agissait pour le philosophe de promouvoir une vie fondée sur l'universalisme. Il souhaitait que ses idées soient accessibles et compréhensibles par tous.

De Weimar à Iéna (1783–1794) Rédacteur du Teutsche Merkur Au mois de , après son emménagement, Reinhold fit la connaissance de l'éditeur et poète Christoph Martin Wieland. Reinhold collabora au journal des Francs-maçons de Vienne ainsi qu'à la gazette littéraire de Wieland, Der Teutsche Merkur, jusqu'en 1788. Il y rédigeait des recensions critiques, ainsi que des articles sur le progrès des Lumières, des sciences et du patriotisme allemand.

Bientôt, on lui confia la rédaction du „Merkur“, ce qui lui procurait une relative aisance financière. Il demanda la main de la fille de Wieland, Sophie Katharina Susanne, et les noces eurent lieu en 1785. Le couple perdura jusqu'à la mort de Reinhold, en 1823. Leur fille Karoline naquit en 1786, puis vint leur fils aîné, Karl, en 1788 ; Ernst, l'éditeur de son père, naquit en 1793, et le fils benjamin Friedrich en 1795.

Franc-maçon, il fut membre de a loge viennoise Zur wahren Eintracht, de la loge de Weimar et de l'Ordre des Illuminés de Bavière sous le nom de "Decius"Jan Hassmann, Religio duplex. Comment les Lumières ont réinventé la religion des Égyptiens, Paris, Aubier, 2013, pp. 117 et 267., il en fut le préfet à Iena en 1787Pierre-Yves Beaurepaire, L'Europe des francs-maçons, , Belin, Paris, 2002, p. 144. et il succéda à sa tête à la mort de Johann Joachim Christoph BodeLambros Couloubaritsis, La complexité de la Franc-Maçonnerie. Approche Historique et Philosophique, Bruxelles, 2018, Ed. Ousia, p. 367..

Alors que les idées des Lumières avaient relancé avec une nouvelle acuité les controverses sur l'accord de l'esprit et de la foi, Reinhold publia en volume séparé un dialogue philosophique, « Réaction spontanée de deux humanistes sur la profession de foi de Lavater » (1785). Il y soupesait les avantages et les inconvénients d'une religion que Reinhold jugeait dépassée, en dépit du mysticisme charmeur de Johann Caspar Lavater le réformé ; car ce dernier s'imaginait, selon Reinhold, pouvoir ramener à la foi ceux qui niaient Dieu ou s'en étaient écartés par l'appel au sentiment.

En accord complet avec les idées des Lumières, Reinhold professait au contraire le même point de vue qu'Herder dans son « Histoire de l'Humanité. » Réfutant la critique d'Emmanuel Kant dans l’Allgemeine Literatur-Zeitung reprochant à Herder de manquer de justifications et d'exemples précis, Reinhold insistait sur la fraîcheur de ses idéesCf. à ce propos .. Herder partait de l'expérience concrète et des réalités naturelles, plutôt que des principes du système de Wolff. L'expérience de la vie est décisive pour Herder, ce qui est inadmissible d'un point de vue kantien.

En 1785, Wieland confia à Reinhold la rédaction d'une encyclopédie destinée au lectorat féminin, La « Bibliothèque des Dames » (Allgemeine Damenbibliothek), projet éditorial franco-allemand qui se proposait de réunir ce qui, dans les deux langues, pouvait intéresser particulièrement les femmes, en littérature, science ou philosophie. L'encyclopédie comporte 6 volumes, dont le dernier a paru en 1789.