vignette|Jeton Conder de 1788. Un jeton (token en anglais) était une pièce non officielle utilisée comme succédané de monnaie officielle, lorsqu'une quantité insuffisante de pièces d'argent et de cuivre de faible valeur étaient émises pour l'usage courant par la Royal Mint. C'était normalement un « disque » ayant l'apparence de monnaie, généralement en bronze, cuivre ou argent comportant le nom de l'émetteur qui leur donnait une valeur, étant entendu qu'il pouvait être remboursé à la demande contre de la monnaie royale.
Cette dernière condition est primordiale : le véritable jeton, pour remplir son rôle économique, répondait à certains impératifs : il devait comporter sa contre-valeur d'échange, l'autorité locale, le nom de l'industriel ou du commerçant émetteur, et l'adresse à laquelle il pouvait être échangé, ainsi que l'engagement de le payer.
Il existait des boîtes compartimentées dans lesquelles les détenteurs les groupaient par émetteurs jusqu'à en avoir une quantité suffisante pour permettre l'échange.
Un système aussi diffus ne pouvait manquer d'évoluer dans le temps : dans un sens par une certaine officialisation avec les jetons de banque du ; dans le sens contraire avec leur exploitation par des aigrefins qui se gardèrent bien de promettre le remboursement, ce qui ne les empêcha nullement de circuler, tant était grand le besoin de monnaie divisionnaire.
Les Îles Britanniques souffrirent en effet durant plusieurs siècles d'une pénurie endémique de monnaie, à peu près acceptable en période de stagnation, mais devenant intolérable aux époques d'expansion comme en connut le Royaume-Uni à partir du . Devant la carence du pouvoir royal et du Parlement, il fallut bien que chacun se débrouille. Les souverains britanniques répugnèrent toujours à s'occuper des monnaies en métal vil, considérant que seuls l'or et l'argent étaient dignes de recevoir leur effigie ou tout au moins leur aval. Tant que les petites valeurs purent normalement être frappées en argent, il n'y eut guère de problèmes, mais il s‘en posa lorsque, de dévaluations en dévaluations, elles furent devenues si minuscules qu'elles s‘avérèrent inutilisables.
Depuis longtemps, la Magna Charta avait limité les pouvoirs du souverain au profit des collectivités et favorisé une décentralisation de la gestion du pays qui existe encore actuellement. L'individualisme et le caractère industrieux des fabricants et commerçants, le souci du « bien public » des autorités locales, le pragmatisme général firent que nul ne vit d'inconvénients à une prolifération de monnaies particulières qui eut été impensable en France, même si périodiquement les souverains et le Parlement cherchèrent à réagir, en général avec un succès limité.
Historique Si l'on excepte une courte apparition en Irlande de 1728 à 1736, due à la faillite du monnayage concédé à William Wood, trois périodes principales sont à distinguer dans l'histoire des jetons : – , de 1648 à 1672 ; – , de 1754 à 1797 ; – début du , de 1804 à 1816.
À la fin du règne de la reine Élisabeth I, la plus petite pièce, le demi-penny d'argent, ne pesait plus que quatre grains () ; autant dire qu'il s'en perdait autant qu'il s'en utilisait, ce qui mécontentait la population. Son successeur Jacques I se refusa à frapper lui-même des pièces de dimension raisonnable en cuivre et concéda la fabrication ; son successeur Charles en fit de même. Tous les concessionnaires s'empressèrent de faire une si mauvaise qualité et des farthings si petits (ceux de lord Harrington en arrivèrent à ne peser que trois grains (O gr. 195)) que le Parlement annula toute concession à partir de 1644. Les prérogatives royales furent interrompues par l'exécution de Charles I en 1649.
C'est à cette période que certains commerçants se mirent à émettre les premiers jetons, en général des farthings. Très rapidement, à partir de 1648, tout le monde s'y mit. Aucune monnaie de cuivre n'ayant été frappée durant le Commonwealth, les émetteurs furent : – les commerçants et les artisans ; – les corporations ; – les autorités locales, suivant les lieux, les émissions étaient faites sous la responsabilité du Mayor du Town Council, du marguillier, du « porte-épée », du grand bailli, du chambellan ou du trésorier; – les bureaux de bienfaisance et les hospices enfin, qui jouèrent toujours un grand rôle dans l'histoire des jetons ; en effet, depuis l'abolition des monastères par Henri VIII, les pauvres n'étaient plus secourus et les municipalités avaient dû les prendre en charge et elles trouvèrent dans ces émissions un moyen de « fluidifier » leurs finances.
De 1648 à 1672, il se produisit une floraison extraordinaire de jetons : on dénombre quelque neuf à dix mille émetteurs, chacun pouvant en avoir produit plusieurs variétés ; limités à l'origine aux farthings, il se frappa également une grande quantité de demi—pennies, mais peu de pennies, cantonnés dans le nord et chez les pubs londoniens.
Ils étaient généralement ronds, mais plusieurs formes furent utilisées : carrés, losanges, hexagones, octogones ; il y en eut même en forme de cœurs. Les motifs étaient à la discrétion de chacun ; suivant les émetteurs, on trouvait une évocation du métier et de ses outils, les armes de la corporation, celles de l'autorité locale, une vue de la ville, des bâtiments, le port, des bateaux ou une représentation de l'hospice, tout ceci complété par des inscriptions allant de la qualité de l'émetteur à une devise morale, telle « souvenez—vous des pauvres ».
Les coins étaient souvent exécutés par d'anciens graveurs de la Royal Mint, ce qui, à travers la multiplicité des motifs, apportait une certaine unité de style. Il existait de nombreux ateliers de frappe, mais certains émetteurs se chargeaient eux—mêmes de leur fabrication avec un matériel assez bricolé. La production la plus importante et la meilleure qualité provenaient des ateliers londoniens ; bénéficiant de bons réseaux commerciaux, ils fournirent une grande partie du territoire ; seuls le Pays de Galles et le Nord de l'Angleterre se contentèrent d'une qualité bien inférieure et de motifs rudimentaires.
Lorsque, en 1672, le roi Charles II se décida à faire frapper sous sa propre autorité les premiers farthings et demi pennies en cuivre, l'utilisation des jetons cessa aussi brusquement qu'elle était apparue, preuve qu'il s'était agi, non d'un mouvement d'indiscipline, mais d'un besoin réel. « Les jetons passèrent lentement des mains des commerçants dans celles des numismates ».
En effet, la qualité et la diversité des motifs et des inscriptions, la multiplicité des thèmes et des activités représentés font des jetons du un véritable album de la vie publique dont les historiens n'ont pas encore épuisé les renseignements : tout, ou à peu près tout, peut y être trouvé : renseignements sur les métiers et leurs instruments, reproductions de monuments aujourd'hui disparus, informations sur l'organisation régionale ou locale, disposition des tavernes existant encore aujourd'hui, notabilités du temps et même orthographe des noms de lieux ou de personne permettant d'en déduire la prononciation,
Le retour des jetons à la fin du se produisit dans des circonstances différentes de celles de leur naissance. Ils avaient disparu à la suite d'émissions royales, mais les souverains agissant à contre cœur, la production ne fut jamais très abondante et cessa en 1754, pour ne reprendre que sporadiquement, entre 1770 et 1779.
Si donc les monnaies divisionnaires étaient relativement rares, elles n'étaient pas absentes et les commerçants n'éprouvaient pas le besoin de recommencer l‘expérience du . Il n'en fut pas de même d'aigrefins qui jetèrent sur le marché beaucoup d'imitations de pièces royales plus ou moins réussies et qui différaient suffisamment des originaux pour éviter l'accusation de faux monnayage. L'avers comportait en général une effigie du souverain et le revers très souvent Britannia, accompagnée de légendes contrefaites telles GEORGUIS III RUX ou BONNY GIRL.
Devant un tel envahissement — on l'estime à 60 % du monnayage divisionnaire en circulation — les commerçants finirent par se lasser et se remirent à émettre des jetons mieux faits, et de poids analogue aux monnaies royales, qui supplantèrent rapidement les imitations.
C'est là qu'intervint un personnage hors du commun qui, à force d'astuce et d'opiniâtreté, révolutionna le monnayage anglais. Matthew Boulton, propriétaire d'une petite usine de Soho, dans la banlieue de Birmingham, entreprit avec son associé James Watt (devenu célèbre grâce à l'unité de mesure qui porte son nom) la modernisation de son atelier en lui appliquant la force nouvelle de la vapeur, en particulier à la fabrication des pièces.
En cette période d'expansion économique, Boulton était gêné et scandalisé par l'incapacité de la Royal Mint à remplir son rôle, et par la profusion de fausses monnaies qui en résultait. Il réfléchit à la façon de fabriquer, grâce à la puissance de la vapeur, des pièces impossibles à imiter, et proposa son procédé à la Royal Mint, joignant ainsi sa passion du « bien public » et les intérêts bien compris de son entreprise. Sa méthode reposait sur quatre principes : – frapper des pièces dont le poids de métal correspondait à leur valeur nominale, interdisant par là même aux faussaires de faire des bénéfices ; – appliquer la force de la vapeur qui accélérait la production et procurait par l'automatisation une identité de pièces impossible par d'autres procédés ; – utiliser des presses à viroles permettant des bords nets marqués ou non mais permettant de distinguer « ses » pièces. Des essais de viroles segmentées inventées par J.-P. Droz n‘aboutirent pas et il dut mettre au point son propre procédé ; – frapper des pièces aux motifs caractéristiques, mais de peu de relief, ne dépassant pas l'épaisseur du pourtour ; on pouvait ainsi facilement les contrôler à l'aide d’une jauge pour détecter les faux trop ou trop peu épais ; en outre, les pièces seraient d'un empilage aisé.
Boulton offrit ses services au Parlement en 1787 ; ce fut le début d'interminables tractations, ni la Royal Mint, ni les responsables financiers tenant à s'associer à un homme aussi inventif et entreprenant qui proposait de fabriquer ses pièces pour moitié du prix de revient du moment. Ce n'est qu'en 1797 qu'il reçut commande, mais, comme il avait vu à temps évoluer la situation et avait entrepris la fabrication, il livra ses cinq cents tonnes avec une rapidité qui sidéra tout le monde.
Mais, entretemps, il avait bien fallu faire tourner l'usine et c'est grâce aux jetons qu'il y parvint. Exploitant la méfiance des gens envers les pièces fausses, il fut à l'origine de la renaissance des jetons qui inspirèrent une confiance immédiate grâce à leur poids et à la quasi-perfection de leur fabrication. Cela lui permit de tranquillement mettre au point son procédé et il ne recula devant rien pour obtenir une bonne présentation, employant des graveurs en renom, tels Jean-Pierre Droz et C.H. Kuchler
Sa première livraison fut, en 1787 pour la Parys Mine C° d'Anglesey, qui fut suivie de beaucoup d'autres jusqu'en 1794 ; toutes comportaient à l'avers un druide devenu célèbre et au revers le monogramme P M C. Mais son meilleur client fut son grand ami John Wilkinson, métallurgiste de Birmingham, célèbre fabricant de sabres de l'armée des Indes et dont les descendants se sont reconvertis dans la lame de rasoir ! On ne dénombre pas moins de 240 types de « Wi1leys » qui tous comportent à l'avers le profil compassé du maître de forges et au revers des motifs variés : Vulcain, ouvrier ou outils : nous avons là le parfait exemple de jetons commerciaux utilisés par leur émetteur pour sa publicité personnelle et celle de son entreprise.
Bien entendu, les concurrents de Boulton cherchèrent à imiter ses fabrications, mais en général sans arriver à faire une qualité égale.