La Suisse au haut Moyen Âge couvre l'histoire des différentes cultures peuplant le territoire suisse pendant la période allant du repli des troupes romaines sur le territoire italien jusqu'à la création de la Confédération des III cantonsLe Haut Moyen Âge débute traditionnellement à la chute de l'Empire romain en 476, s'étend jusqu'à l'établissement de la féodalité en 887 et est objet de débats en historiographie. Pour des raisons pratiques, l'appellation Haut Moyen Âge est retenu pour cet article qui couvre une période allant du milieu du jusqu'au début du .

Durant cette période, la Suisse n'est pas une entité politique unie, mais se trouve au contraire divisée et morcelée entre les différents royaumes successivement burgondes et alamans, puis francs, enfin carolingiens, qui découpent la future Suisse au gré des héritages patrimoniaux.

Les invasions barbares

Après l'abandon du limes par l'Empire romain en 260, la situation des Romains et Gallo-romains sur le territoire helvétique devient rapidement précaire. Par peur des invasions alémanes, les trois quarts des domaines ruraux situés sur le plateau suisse sont abandonnés, leurs occupants se repliant en Rhétie ou dans la vallée du Pôp 101.

Les populations restantes se réfugient progressivement dans les castra évacués par la légion romaine ou, le cas échéant, sur les hauteurs du Jura ou des Alpes. Dans leur majorité, ces populations continuent à vivre selon les formes et coutumes romaines, tout en subissant la crise économique du Bas-Empire romain.

Les Burgondes

Contrairement aux craintes de la population, ce ne sont pas les Alamans mais les Burgondes qui s'établissent en premier dans la région. Les Burgondes correspondent plus à une réalité militaire que véritablement ethnique : ils composent, comme beaucoup de Barbares, les troupes auxiliaires qui défendent l'Empire et sont fortement romanisés. Il s'agit d'une armée de combattants hétérogènes. Leurs sépultures, qui sont très difficiles à distinguer de celles des populations locales, recèlent un matériel funéraire divers provenant aussi bien du monde gallo-romain que germanique. L'inhumation en couple, la pratique de la déformation crânienne, ainsi que la présence de caractères vraisemblablement mongoloïdes dans la dentition des squelettes burgondes, évoquent une forte présence de populations d'origine hunnique au sein de cette arméeLaurent Ripart, Du royaume burgonde au royaume de Bourgogne : les terres savoyardes de 443 à 1032, sabaudia.org.

En 411, l'empereur Jovin établit un premier royaume burgonde dans la région de Worms, sur la rive gauche du Rhin afin de sécuriser la frontière menacée par les invasions de 406.

En 435, les Burgondes se révoltent et pillent la Belgique. Battus par le général romain Aetius allié aux Huns en 435 et 436, ils conservent la mémoire de leur défaite dans ce qui devient par la suite la Chanson des Nibelungenp 99.

En 443, selon la Chronica Gallica de 452Cité par page 101, Aetius leur accorde son pardon et déplace les (les débris du peuple burgonde en latin) dans les civitates de Genève, Nyon et Avenches. Ils occupent ainsi une zone, appelée Sapaudia (le pays des sapins qui donnera plus tard le nom de Savoie, bien que le territoire ne soit pas le même) qui va du bassin de l'Aar au Jura, au lac Léman et au département de l'Ain dans le but de maintenir la Via Francigena qui relie Rome à Cantorbéry en passant par le col du Grand-Saint-Bernard, Saint-Maurice, le long du lac Léman jusqu'à Lausanne et de repousser une éventuelle invasion des Alamans contre qui ils s'étaient déjà battusp 102. En 451, les Burgondes combattent dans l'armée romaine qui bat Attila aux champs Catalauniques.

Protecteurs d'un des axes commerciaux principaux entre Rome et le nord de l'Europe mais aussi de l'Empire contre les Alamans et les Bagaudes, les Burgondes, qui sont très romanisés, sont bien accueillis par la population locale et particulièrement l'aristocratie et l'Église. En effet, se méfiant des contingents venus d'Italie et écrasée par la fiscalité impériale, l'aristocratie gallo-romaine ne voit plus dans l'État impérial qu'un obstacle au développement de son hégémonie sociale et est favorable au cantonnement régional d'une armée burgonde. Très circonspecte envers la Cour de Ravenne, l'aristocratie gallo-romaine espère que le cantonnement d'une armée burgonde lui apporte une protection efficace qu'elle parviendra à contrôler, lui permettant de s'affranchir de la tutelle impériale. De son côté la cour de Ravenne favorise les Burgondes dans lesquelles elle voit un contrepoids à la montée en puissance des Wisigoths. L'Empire renonce aux impôts qu'il tirait de la région : ceux-ci sont répartis pour deux tiers de l'impôt foncier et d'un tiers de la capitation au peuple burgonde, le reste étant versé à la curie de Genèvep 48. En échange, une garnison de soldats est entretenue par les habitants de la région de Genève, autour de laquelle sont concentrées la plupart des habitations.

Après la chute du dernier empereur d'Occident en 476, les empereurs de Constantinople, sous l'autorité desquels l'Empire se trouve réunifié, s'appuient sur les Burgondes pour mieux lutter contre le royaume ostrogoth qui s'édifie en Italie.

Le royaume qui se met en place à partir du après la chute du dernier empereur romain, bien que dirigé par un roi burgonde depuis 451, compte de nombreux romans parmi ses notables. De fait, dans toutes les couches de la société, on assiste à une assimilation romane, que cela soit sur le plan linguistique (où le latin devient la langue uniquep 103), culturel, législatif ou religieux avec la conversion des Burgondes au catholicismep 49. Progressivement, le royaume burgonde va s'étendre vers le sud, pour atteindre Lyon, puis la Durance en 470, et vers l'est avec le Valais et des cols alpins avant de se déclarer son indépendance par rapport à Rome en 476. Le roi Gondebaud, instigateur de la « loi gombette », seul code civil et pénal germanique qui nous soit parvenup 49, établit alors sa capitale à Lyon, avec Genève et Vienne comme capitales secondaires; il est le premier à utiliser le terme de Burgundia (qui deviendra par la suite Bourgogne) pour désigner son royaume. Sa femme Carétène, pieuse chrétienne qui rassure par sa foi la population gauloise locale, fait construire une église à Lyon qu'elle dédie à Saint Michel. Son fils Sigismond est couronné roi à Carouge et s'établit à Genève en 505-506 pages 310-313 avant de fonder l'Abbaye territoriale de Saint-Maurice d'Agaune en 515, fortifiant ainsi sa conversion et celle de son peuple originellement arien, au catholicisme. En 493, Gondebaud signe un pacte de non-agression avec le roi Clovis qui épouse l’héritière burgonde, Clotilde. Mais, plus que la conversion de Clovis au christianisme, les ambitions du frère de Gondebaud, qui fait appel aux Francs, plongent l’État dans la guerre. En 500, Clovis vainc Gondebaud à Dijon et accepte de lever le siège d’Avignon contre le versement un tribut annuel.

Selon la chronique de Marius d'Avenches, Sigismond est exécuté en 523 avec femme et enfants près d'Orléans et son frère Godomar est proclamé roi à son tour l'année suivante. Son règne est cependant de courte durée, le royaume burgonde étant capturé par les Francs, qui l'annexent et le partagent dès 534Selon la traduction de a. 523-524 page 70 et a. 534 page 72..

Les Alamans

Les Alamans (ou Alemans) sont, à l'origine, un conglomérat hétérogène de populations nordiques selon l'historien grec Agathias, ce qui semble être corroboré par les recherches archéologiques modernes qui décrivent les Alamans comme un agrégat formé au par différents peuplades migrantes d'Allemagnep 104, d'où leur nom d'Alamannia qui se traduit littéralement en tous les hommes et plus prosaïquement en gens de toutes sortesp 52. Dès les et s, ils avaient forcé le limes romain et pillé la plupart des villes du plateau, dont Augusta Raurica et Aventicum pages 54-72. Après le retrait des troupes romaines, les Alamans occupent la rive droite du Rhin puis, à partir du milieu du , l'Alsace. D'autres tentatives d'expansion se heurtent aux Bavarois à l'est et aux Burgondes à l'ouest en 480.

L'arrivée des Alamans dans la région apporte de nouvelles mœurs politiques, économiques et sociales. En effet, ces peuplades se considéraient comme exempts de toute dépendance économique, qu'elle soit héritée ou transmise par héritage, le fait de porter une arme symbolise cette liberté économique ; de plus, ces peuplades avaient l'habitude de gérer une partie de leur territoire comme propriété collective, impliquant ainsi à la fois la notion de propriété privée et de propriété coopérative, gérée directement par des petites communautés. Ce mode de pensée, qui se développe encore par la suite, se heurte à la doctrine économique romaine basée sur la centralisation étatique et la délégation à des fonctionnaires imposés aux populations localesp 38.

En 496 et 497, les Alamans sont battus à plusieurs reprises par les Francs, en particulier lors de la bataille de Tolbiac, près de Cologne, où selon la légende, le roi des Francs Clovis I promet de se convertir au christianisme en cas de victoire. Après la bataille, les vaincus se réfugient auprès des Ostrogoths sous la protection du roi Théodoric le Grand, qui règne alors en Italiep 50. Au début du , les Alamans sont placés sur le plateau suisse et dans les hautes vallées rhétiques en tant qu'immigrants, jusqu'à la région du lac de Bienne où ils se heurtent à leurs anciens ennemis, les Burgondes avec qui ils s'affrontent tout au long des et s. Cette région passe sous le contrôle des Francs en 536 par don des Ostrogoths, incluant ainsi le peuple Alaman et son territoire dans le royaume : en 561, le duché d'Alémanie fait partie de l'Austrasie, dont la capitale est Metz.

L'hostilité entre Burgondes et Alamans se traduit par une nouvelle destruction de la capitale de l'Helvétie romaine, Avenches, en 610-611, après la bataille de Wangen (dans l'actuel canton de Soleure), selon la chronique mérovingienne de Frédégaire. À partir du , la ville est conquise par les Alamans qui la renomment Wyflisburg, qui est encore aujourd'hui son nom en allemand et qui donnera par la suite naissance au mythe nordique de la destruction de la ville de Vifilsbord dans la saga de Ragnar du p 52.

Outre les invasions et les ravages dus à la guerre, le territoire de la Suisse est également la proie des éléments naturels : en 563, l'évêque Marius d'Avenches décrit dans sa Chronique l'écroulement en Valais de la montagne du Tauredunum qui n'a jamais pu être localisée avec précision. Dans sa chute, cette montagne détruit un bourg et plusieurs villages avant de provoquer un raz-de-marée dans le lac Léman qui détruit tout sur son passage, y compris une bonne partie de la ville de Genève dont le pont qui traverse le Rhônep 53.

Le duché d'Alamanie disparaît en 746 lorsque Carloman I, un maire de palais carolingien, fait assassiner la majorité des chefs de guerre alamans pendant une assemblée qu'il avait convoquée à Cannstatt pour les punir de leur participation à un soulèvement organisé par le duc Odilon de Bavière contre Pépin le Bref. À la suite de cette affaire, l'Alémanie est réunie au royaume franc carolingien en 751, tout comme le sera le royaume lombard en 773p 53

La naissance du Röstigraben

La poussée des Alamans sur le plateau suisse s'arrête sur les bords de l'Aar, lorsque la présence romane se fait trop forte. Alors que les Burgondes ont assimilé la langue et la culture latines, les Alamans gardent leur culture, leurs lois et leur langue qui est à l'origine des dialectes alémaniquesp 107, établissant ainsi une frontière culturelle et linguistique qui persiste encore de nos jours sous le nom informel de (en allemand la barrière de röstis).