Mélusine est un personnage féminin légendaire anguipède qui devient mi-serpente le samedi, du Poitou, d'Alsace, de Lorraine, de Champagne, du Dauphiné, du Luxembourg et d'Allemagne souvent vue comme fée. En France, elle peut se retrouver sous les noms de Merlusse (Vosges), Mère Lousine (Côte d'Or), Merluisaine (Champagne)... : ce nom renvoie plusieurs grands thèmes légendaires, comme la nymphe des eaux, l'être de terroir, le génie qui habite un certain lieu, le succube qui vient du monde diabolique s'unir charnellement avec un homme, l'annonciatrice de mort, la vouivre ou encore la sirène.
Très ancienne, elle est pour les mythologues la « mater lucina » romaine qui présidait aux naissances, ou une divinité celte, protectrice de la Font-de-Sé (fontaine de la soif). Il pourrait également s’agir de la Lyké des Grecs, de la Mélugina des Ligures ou de la Milouziena des Scythes, dont le peuple serait issu d’Héraclès et d’Échidna, elle-même a une queue de serpent et des ailes de chauve-souris. Les Scythes dits « Taïfales » auraient en effet pris pied avec l’armée romaine dans le Poitou où ils auraient fondé la ville de Tiffauges. Pour les Gaulois, elle serait plutôt une divinité maîtresse de la destinée humaine du nom de Mélicine (la tisseuse) ; le thème de la destinée est donc très présent dans le mythe de Mélusine.
L'une des évocations les plus anciennes de la figure de Mélusine nous vient de Gautier Map vers 1180. Dans son livre De nugis curialium (Contes pour les gens de cour), on trouve aux côtés de contes d'origine celtique un dit nommé Henno cum dentibus (Henno à la dent)De nugis curialium: Distinctio quarta: XI. Item de apparicionibus voir Transkription der bibliotheca Augustana (lat.) qui rapporte la rencontre d'Henno avec Mélusine qui devient son épouse. La mère de Henno surprend le secret de Mélusine qui se transforme en dragon quand elle se baigne.
Gervais de Tilbury développe dans Otia imperialia (Mirabilia)www.fh-augsburg.de et 12koerbe.de le thème de Mélusine qui apparaît dans une vision médiévale du monde. Le texte est daté de 1211/14, et est dédié à Otton IV du Saint-Empire.
Son histoire est immortalisée en prose par Jean d’Arras, dans son roman Mélusine ou la noble histoire des Lusignan qu’il offrit le au duc Jean de Berry, frère du roi Charles V et à sa sœur Marie de France, duchesse de Bar. Vers 1401, la légende est à nouveau contée, en vers cette fois, par Couldrette, dans son Roman de Mélusine qu’il écrivit pour Jean II de Parthenay-l'Archevêque, sire de Parthenay. En 1698, François Nodot propose une adaptation du roman d’Arras. On trouve aussi une évocation de Mélusine dans Les Très Riches Heures du duc de Berry (mois de mars). Mais l’histoire de Mélusine est bien plus ancienne : la littérature latine du , produisait déjà des contes se rapportant à une fée semblable à Mélusine. Pierre de Bressuire, prieur à l’abbaye Saint-Éloi et secrétaire de Jean II le Bon, écrivait au début du , dans son Reductorium Morale, une histoire similaire à celle de Mélusine bien que la fée du conte ne soit pas nommée.
Étymologie Mélusine signifie « merveille » ou « brouillard de la mer », l'origine latine melus suggérant aussi «mélodieux, agréable». Pour les Lusignan, on l’appelle « Mère Lusigne » (la mère des Lusignans), fondatrice de leur lignée. Dans le dictionnaire Littré, elle est appelée « Merlusigne », ce qui pourrait faire penser à une connotation aquatique.
Émile Verhaeren a créé une poésie, Le chant de l’eau, où son nom apparaît. Certains lui donnent une origine bretonne insulaire : en breton son nom devient Melizenn et se traduit par « La Mielleuse » ; le nom de sa mère, Persina, trouve sa racine bretonne dans le mot Berz ou Berziñ signifiant selon le contexte avertissement, interdit, férié, prohibition, injonction, mise en garde, ce qui correspond bien à son rôle face à son époux. Le nom de sa sœur Melior pourrait venir de Meler en breton, « le fabricant de miel », mais Miliour en breton signifie aussi « La Flatteuse ». Pour sa sœur Palestine, on pourrait faire un rapprochement avec Bac’h C’hestenn, Bac'h signifiant « cellule » et la mutation de Kestenn, signifiant « la ruche » en breton. Peut-être à rapprocher du fait qu’elle demeure prisonnière de la montagne telle une nymphe d’abeille dans l’alvéole de la ruche. Cependant, Bac'h Laez Tenn est plus proche de son rôle dans l’histoire ; Bac’h signifiant aussi « séquestre » et Laez Tenn signifiant « la hauteur difficile », sous-entendu, à gravir.
Le nom de la colline de Brumblerio tire aussi son nom du breton et s'approche de la colline appelée Bryn y Briallu, connue aujourd'hui sous le nom de Primrose Hill et qui signifie La colline aux Primevères. De même, la colline d’Elénos vient du nom de la colline d’Elenydd (prononcé Éléneuze) située dans le Cambrien au Pays de Galles et qui s'étend de la zone de collines de Plynlimon dans le nord (au sud de Machynlleth et à l'est de Aberystwyth) vers les collines du nord Carmarthenshire et du Sud-Est Ceredigion. Quant au mont Canigou on peut le retrouver au Gwynedd, Pays de Galles dans la montagne de Carnguwch qui culmine à sur le territoire de la communauté de Pistyll. Son sommet est constitué d'un important cairn de l'Âge du bronze., de de haut et de diamètre, appelé dans la région Maiden's breast ou le sein de la vierge. Le château en Arménie s'expliquerait par la proximité à l'oral avec « Ar mynydd » (prononcé ar ménéz) en gallois, signifiant « sur la montagne ».
La fontaine de Cé se dit ffynnon syched en gallois ou fetan sec'hed en breton, signifiant fontaine de la soif. À noter que Cé correspondrait plus oralement à sych ou sec'h signifiant sec et donc fontaine sèche.
Les origines antiques de Mélusine
Une référence à une femme serpent est donné par Hérodote :
Une autre référence : Mélusine aurait pris pied, avec des Scythes (les Taïfales) et avec l'armée romaine, dans le Poitou, région de naissance du mythe. Et ils ont même donné leur nom à la ville de Tiffauges, dont la fée construisit le château…
Mélusine, un mythe du Moyen Âge
Princesse d'Albanie Au royaume d'Albanie, ancêtre du comté d'Albany en Écosse, le roi Elinas chassait dans la forêt et rencontra, près d'une fontaine, une magnifique jeune femme qu'il salua bien humblement. À son souhait de la prendre pour épouse, celle-ci accepta en lui demandant de jurer à ne jamais chercher à la voir au temps de ses couches. La fée Persine (ou Presine) épousa Elinas et ils eurent trois filles, toutes aussi belles que leur mère. L'aînée s'appelait Mélusine, la deuxième Mélior et la dernière Palestine. Mataquas, fils du premier lit d'Elinas, jaloux du bonheur de sa belle-mère, poussa son père dans la chambre où Persine baignait ses filles. Celle-ci s'exila avec ses trois filles au sud, sur l'île magique d'Avalon, où elles montaient chaque matin sur la colline d'Elénos, la montagne fleurie, d'où elles pouvaient apercevoir la lointaine Albanie. La fée Persine leur dit qu'elles y étaient nées et que la fausseté de leur père les avait réduites à une misère sans fin. Chaque fois elle répétait son malheur, si bien que Mélusine poussa ses sœurs à enfermer leur père en la merveilleuse montagne de Northumberland, appelée Brumblerio, d'où il ne sortirait plus jamais. Leur mère s'en montra fort courroucée, et condamna Mélusine à devenir serpent au-dessous du nombril chaque samedi. Si toutefois elle trouvait un homme qui veuille l'épouser, à la condition de ne jamais la voir le samedi, elle vivrait le cours naturel d'une vie de femme et mourrait naturellement, enfantant une très noble et très grande lignée qui accomplirait de belles et hautes prouesses. Mais si jamais elle se séparait de son mari, elle retournerait, sans fin, au tourment d'auparavant. Mélior fut condamnée à garder un épervier merveilleux dans un château en Arménie. Quant à Palestine, elle fut enfermée, avec un lutin, dans le mont Canigou et dut garder le trésor de son père jusqu'à ce qu'un preux chevalier la délivrât.
La maison de Lusignan
Légende de Raymondin Mélusine erre dans les forêts et les bocages, puis traverse la Manche et arrive en Poitou. Raymond (ou Raymondin en poitevin) de Lusignan, neveu du comte Aymar de Poitiers et fils du comte de Forez, tue accidentellement son oncle en forçant un sanglier féroce. Aveuglé par la douleur et pourchassé pour meurtre, il chevauche dans la forêt de Coulombiers (à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest de Poitiers) où, à minuit, il rencontre à la fontaine de Soif (ou « fontaine faée », ou « font-de-Cé », ou « Soif-Jolie », ou « font-de-Sef ») trois femmes dont Mélusine.
Elle le réconforte et lui propose de l'aider, de le faire innocenter et de faire de lui un très puissant seigneur, à condition de l'épouser. De plus, elle lui fait jurer de ne jamais chercher à la voir le samedi. En gage, elle lui offre deux verges d'or qui « ont moult grande vertu ». Heureux, ils s'épousent en grande noblesse et font des Lusignan l'une des plus grandes familles de France. Elle enfante 10 fils, tous beaux et bien bâtis à quelques détails près, qui deviennent tous grands et puissants. La noble et glorieuse lignée prédite par Persine est ainsi fondée : Urien, l'aîné, devient roi de Chypre, bien qu'il ait le visage court et large, un œil rouge et un autre vert et qu'il ait les plus grandes oreilles qu'un enfant puisse avoir. Eudes a une oreille plus grande que l'autre. Guyon a un œil plus haut que l'autre, il devient roi d'Arménie. Antoine porte sur la joue une griffe (ou une patte) de lion, il devient duc de Luxembourg. Renaud n'a qu'un seul œil, il devient roi de Bohême. Geoffroy naît avec une défense de sanglier qui fait saillie hors de sa bouche ; (Rabelais en fera l'ancêtre de Pantagruel), Fromont, qui devient moine à Maillezais, a sur le nez une petite tache velue. Horrible, incroyablement grand, a trois yeux et n'a pas encore 4 ans que sa férocité lui fait tuer deux de ses nourrices. Thierry et Raymonnet (dit aussi Raymondin), eux, sont normaux.
Une bâtisseuse Pendant que Raymondin parcourt la Bretagne, Mélusine se fait bâtisseuse. La légende veut que Mélusine soit à l'origine de la construction de nombreux bâtiments médiévaux poitevins et lorrains. En Lorraine, elle est à l'origine du château ou palais mythique de la colline du Felsberg de Saint-Avold qu'elle confia à un prince de sa parenté pour protéger les habitants de la vallée de la Rosselle et qu'elle détruisit car il ne tenait pas ses engagementsFranz Fahnemann, Füllhorn der Westmark (Märchen, Sagen und Geschichten), pages 62-63, Westmark-Verlag Ludwigshafen-Saarbrücken, Buchgewerbehaus G.m.b.H. Saarbrücken - Hausen Verlag Saarlautern, 1941-1942).
Elle fonde les villes de Parthenay, Tiffauges, Talmont, édifie les murailles de La Rochelle, les châteaux de Châteaumur, Mervent, Vouvant et fait construire nombre d'églises (comme celles de Saint-Paul-en-Gâtine et de Clussais-la-Pommeraie) et d'abbayes. « Quelques dornées de pierres et une goulée d'ève » lui étaient nécessaires à l'élévation des plus imposantes forteresses. Si quelqu'un la surprenait dans son ouvrage, qui avait lieu généralement la nuit, elle cessait immédiatement ses travaux. C'est ainsi qu'il manque une fenêtre à Ménigoute, la dernière pierre de la flèche de Niort et de l'église de Parthenay.
La traîtrise
Comme il lui avait promis, Raymondin ne la vit jamais le samedi, mais son frère, le comte de Forez, jaloux de la puissance de son cadet, médit alors que sa femme fornique avec un autre tous les samedis. À ces mots, Raymondin est furieux et se précipite à la porte interdite, regardant par la serrure la pièce, en s'aidant d'une dague grâce à laquelle il réussit à percer un petit trou. Il voit sa femme dans une cuve de 15 pieds de tour, en haut du nombril femme se peignant les cheveux, en dessous du nombril serpent. À partir de là, deux versions existent. Dans l'une, Raymondin s'exclame :