William Eugene Smith, dit W. Eugene Smith ou Gene Smith, né le à Wichita et mort le à Tucson, est un photographe et photojournaliste américain.
Correspondant de guerre dans le Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale, il développe ensuite pour le magazine Life plusieurs essais photographiques devenus importants dans l’histoire du photojournalisme, parmi lesquels Country Doctor, Spanish Village et Nurse Midwife. Son travail se caractérise par une immersion prolongée, un contrôle rigoureux du tirage et de la mise en page et une conception engagée de la photographie documentaire.
Après son départ de Life, il entreprend notamment un vaste projet consacré à Pittsburgh, documente la scène musicale new-yorkaise dans le cadre du Jazz Loft et réalise avec Aileen Mioko Smith l’essai Minamata, consacré aux victimes d’une pollution industrielle au mercure au Japon.
Biographie
Adolescent, il est fortement intéressé par l’aviation, ce qui est assez naturel à Wichita qui compte plusieurs usines d’aviation (Cessna, Boeing) et débute en photographie. En 1933, il rencontre le photographe de presse Frank Noel, qui le conseille, et commence rapidement à publier des photos dans les journaux locaux (le Wichita Eagle, et le Wichita Beacon). En 1935–1936, il fait des reportages sur les événements sportifs, l’aviation, les catastrophes naturelles. C’est l’époque du Dust Bowl et de la grande misère des fermiers du Midwest.
En 1936, il étudie la photo pendant un semestre à l’Université de Notre-Dame-du-Lac de South Bend dans l'Indiana puis à l’Institut de photographie de New York. Il détruira le travail de ces premières années par la suite, le jugeant techniquement insuffisant et manquant de profondeur.
Dès 1938, il travaille pour Newsweek mais est licencié parce qu’il a utilisé un appareil de petit format (± 6 x 6) contrairement aux règles du magazine (à cette époque les reporters utilisent en général un Speed Graphic 4 × 5 inches, alors que Smith défend le petit format qui donne « une plus grande liberté de vision ») puis il intègre l’agence Black Star et publie des photos dans Life Magazine, Collier's, The New York Times et Harper's Bazaar.
Smith est rapidement intégré au staff de Life qui l’engage pour réaliser deux reportages par mois. Il quitte le magazine en 1941, insatisfait de la routine qu’impose une publication régulière et devient photographe indépendant. Il jugera par la suite qu’il a mal utilisé sa liberté, produisant des photos montrant « une grande profondeur de champ mais une très faible sensibilité ». Il travaille notamment pour le magazine Parade, reconnu pour la qualité de ses documents photographiques. Il est blessé par une explosion de dynamite lors d’une séance de photos de conditions de combats simulées.
Correspondant de guerre dans le Pacifique En 1942, Smith est invité à rejoindre l’unité photographique de la Navy (Naval Photographic Institute) dirigée par Edward Steichen, mais sera refusé par la commission de sélection pour « insuffisance physique et académique » : il souffre en effet d’une audition déficiente, conséquence de l’accident avec la dynamite, et ne possède pas de diplôme universitaire. Il est néanmoins engagé par la Ziff Davis Publishing Company comme correspondant de guerre dans le Pacifique sud et embarque sur un porte-avions. Il réalise des prises de vue aériennes, en mer et sur terre de la campagne des îles Marshall, revient brièvement à San Francisco en 1944, puis repart pour le Pacifique comme correspondant pour Life. Il quitte Ziff Davis parce qu’il s’aperçoit que près de la moitié de ses photos sont censurées. Il semble qu’il ait trop montré les souffrances des populations civiles. Il photographie aussi bien les combats que leurs conséquences sur la population japonaise ; c’est alors qu’il développe dans son travail le thème de la responsabilité sociale du reporter qui restera présent durant toute sa vie. Il a toujours voulu être au plus près de son sujet (selon son expression « sink into the heart of the picture » : plonger au cœur de l’image), et c’est ainsi qu’il est gravement blessé lors des combats à Okinawa le et qu'il est rapatrié.
Smith a été touché par un éclat d’obus qui lui a traversé la main gauche et la joue. Il subit une trentaine d’opérations et sa rééducation dure deux ans. Il a cru perdre la possibilité de tenir encore un jour un appareil photo en main.
Démarche photographique
Le photo-essai comme forme narrative
W. Eugene Smith est principalement associé au développement du photo-essai, forme éditoriale dans laquelle plusieurs photographies, légendes et éléments typographiques sont organisés afin de construire un récit. Il ne considère pas les images comme des illustrations indépendantes : leur sélection, leur ordre, leurs dimensions et leurs relations sur la double page participent pleinement au sens du reportage.
Smith réalise généralement un nombre d’images très supérieur à celui qui peut être publié. Il établit des planches-contacts, produit de nombreux tirages de travail et déplace les photographies afin de rechercher un rythme visuel et narratif. Une image d’ouverture peut situer le lieu et le personnage, tandis que les suivantes alternent vues générales, scènes d’action, portraits, détails et moments de transition.
Cette méthode l’amène à entrer régulièrement en conflit avec les rédacteurs et les directeurs artistiques des magazines. Smith souhaite conserver le contrôle du choix des images, de leur recadrage, de leurs légendes et de leur mise en page, alors que ces décisions relèvent habituellement de la rédaction. Son départ de Life en 1954 résulte notamment de désaccords répétés sur la transformation éditoriale de ses reportages.
Smith rejette cependant l’idée d’une objectivité photographique absolue. Il considère que le photographe doit partir des faits, mais reconnaît que toute image résulte d’un point de vue, d’une sélection et d’une interprétation. Ses reportages cherchent ainsi à produire une connaissance engagée du sujet plutôt qu’un enregistrement supposément neutre.
Prise de vue, tirage et intervention sur l’image
W. Eugene Smith emploie principalement des appareils de petit et moyen formats, qui lui permettent de travailler à proximité des personnes photographiées et de réagir rapidement aux événements. Il utilise fréquemment plusieurs appareils chargés avec des sensibilités ou des objectifs différents.
Ses images sont souvent associées à une forte profondeur des noirs, à des contrastes prononcés et à une lumière particulièrement construite. Cet aspect ne dépend pas seulement des conditions de prise de vue. Smith consacre un temps considérable au laboratoire, où il réalise des masquages, des éclaircissements, des renforcements locaux et plusieurs versions d’un même tirage.
Il peut également recadrer fortement une image, combiner exceptionnellement plusieurs négatifs ou modifier la densité de certaines parties afin d’orienter la lecture. Ces interventions ont parfois suscité des discussions sur la frontière entre document et interprétation. Smith les considère comme compatibles avec le photojournalisme dès lors qu’elles permettent, selon lui, de transmettre plus fidèlement la signification humaine de la situation observée.
Cette conception accorde au tirage un rôle comparable à celui du montage dans le cinéma. Le négatif constitue un matériau initial, dont la forme définitive est élaborée au laboratoire et dans la mise en page.
Une photographie engagée
Les sujets de Smith portent fréquemment sur les conséquences humaines de la guerre, de la pauvreté, de l’isolement géographique, de la ségrégation, de la maladie et de la pollution industrielle. Il cherche à donner une visibilité à des personnes ou à des communautés dont l’expérience est peu représentée dans les grands médias.
Son engagement ne consiste pas seulement à choisir un sujet social. Il repose sur une immersion prolongée, sur la construction d’une relation avec les personnes photographiées et sur la volonté de produire des images susceptibles d’influencer l’opinion publique.
Cette position peut être rapprochée de la notion de concerned photography, employée pour désigner une photographie documentaire qui assume une responsabilité morale et politique envers son sujet. Smith demeure toutefois attentif aux contradictions de cette démarche : le photographe parle nécessairement depuis une position extérieure et doit éviter de réduire les personnes à des victimes ou à des symboles.
Principaux essais photographiques
Country Doctor
Publié par Life le 20 septembre 1948, Country Doctor est consacré au docteur Ernest Guy Ceriani, médecin généraliste de Kremmling, petite ville du Colorado. Ceriani assure seul une grande partie des soins médicaux d’une région montagneuse très étendue, auprès d’une population de plus de habitants.
Smith suit le médecin pendant plusieurs semaines et photographie ses consultations, ses déplacements, les interventions d’urgence, les accouchements et les périodes d’épuisement qui suivent les soins. Le reportage comprend notamment une opération réalisée sur une enfant blessée par un cheval et une image de Ceriani endormi dans sa cuisine après une nuit de travail.
La série ne présente pas uniquement un portrait héroïque du médecin. Elle rend également visible la pénurie de praticiens dans les régions rurales américaines et les limites matérielles d’un système dans lequel une seule personne doit assurer presque continuellement les urgences, les visites et les opérations.
Publié sur onze pages, le reportage est devenu l’un des exemples les plus fréquemment cités du photo-essai de l’après-guerre. Il établit plusieurs principes que Smith développe ensuite : concentration sur un personnage, immersion prolongée, alternance entre action et intériorité, et construction narrative par la séquence.
Spanish Village
En 1950, Smith se rend en Espagne pour réaliser un reportage sur la vie rurale sous la dictature de Francisco Franco. Après plusieurs repérages, il travaille principalement à Deleitosa, village d’Estrémadure caractérisé par la pauvreté, l’absence d’eau courante et des infrastructures limitées.
Publié dans Life en avril 1951 sous le titre Spanish Village: It Lives in Ancient Poverty and Faith, le reportage associe scènes de travail, pratiques religieuses, rassemblements collectifs, portraits d’enfants et images de la vie domestique.
Smith construit le récit autour de la continuité entre les structures sociales, la religion, la pauvreté matérielle et les gestes quotidiens. Certaines images, notamment The Spinner, utilisent une lumière et une composition qui rappellent la peinture espagnole, sans que le reportage soit réduit à une représentation pittoresque du village.
La série est réalisée sous la surveillance des autorités franquistes. Smith cherche néanmoins à montrer des conditions de vie contraires à l’image de modernisation que le régime souhaite diffuser à l’étranger. La dimension politique du reportage repose moins sur la représentation directe de la répression que sur l’attention portée aux structures durables de l’isolement et de la pauvreté.
Nurse Midwife
Publié en 1951, Nurse Midwife est consacré à Maude Callen, infirmière et sage-femme afro-américaine travaillant dans le comté rural de Berkeley, en Caroline du Sud. Callen assure les soins d’une population majoritairement noire vivant dans des localités éloignées des hôpitaux et soumises à la ségrégation.
Smith la suit lors de ses déplacements, de ses consultations, de ses cours et de plusieurs accouchements. Les photographies montrent aussi bien son activité médicale que la confiance établie avec les familles et les autres sages-femmes de la région.
Le reportage attire l’attention sur les inégalités d’accès aux soins dans le Sud des États-Unis. Après sa publication, des lecteurs de Life envoient des dons qui contribuent à la création d’une clinique dans laquelle Maude Callen poursuit son activité.