vignette|L'« Œil de la Providence ». Cathédrale d'Aix-la-Chapelle. Cet œil est entouré par des rayons de lumière qui symbolisent son omniscience. Il représente le regard vigilant de Dieu sur l'humanité.
La providence est l'action sur le monde d'une volonté, non humaine et transcendante, conduisant les événements à des fins déterminées. Elle suscite ou accompagne les actions humaines en vue d'un plus grand bien. L'idée s'oppose à celle de hasard et dans un certain sens à celle de fatalité. La notion de providence traduit une conception du monde à la fois métaphysique, causaliste, déterministe et téléologique.
L'idée de providence est typiquement occidentale. Mais dans plusieurs traditions orientales, les enchaînements d'événements peuvent avoir un sens sans dépendre pour autant d'un rapport de causalité. On parle alors de synchronicité.
Le christianisme reprend l'idée d'une providence divine : l'un des versets du Notre Père est « Que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel » et, au tout début du Moyen Âge, les Pères de l'Église élaborent une théologie axée sur cette idée. À la Renaissance, émerge une conception du monde humaniste où le libre arbitre prend peu à peu l'ascendant sur la providence.
Au début du , deux philosophes, l'Anglais Francis Bacon et le Français René Descartes, posent les bases théoriques de ce que l'on appellera plus tard le progrès. Celui-ci est fréquemment considéré comme la version sécularisée de la providence, surtout depuis le début du , époque où le mot "progrès" entre dans le langage courant, où le mot "providence" n'est plus utilisé que dans les cercles religieux et où la conception du monde dominante est la philosophie de l'histoire. On considère alors que les hommes conduisent eux-mêmes leur destin et que la croyance en Dieu n'est plus qu'une simple option.
Si la modernité et plus spécialement le laïcisme éliminent le mot "providence" du langage usuel, l'idée ne disparaît pas pour autant. Au , sous l'influence de l'iconographie maçonnique, l'œil de la Providence figure au sommet du grand sceau des États-Unis, et de la Déclaration des droits de l'homme en France. Au est forgée l'expression "État-providence", qui assigne à l'État moderne de jouer auprès des citoyens un rôle comparable à celui qui était autrefois attribué à la providence.
Définition et étymologie du mot Providence est un mot d'origine latine (), composé du préfixe pro- (« en avant ») et du verbe videre (« voir »), qui signifie au sens propre « acte de voir quelque chose par avance » et que l'on retrouve dans le terme de « prévoyance ». Le mot n’est pas attesté, semble-t-il, avant CicéronDe divinatione, , 51, 117. qui l’a peut-être créé sur le modèle du grec , pronoïa.
La providence est attribuée à Dieu, au titre de son omniscience et de sa toute-puissance. Elle correspond à un dessein divin qu'on peut suivre ou infléchir : elle n'annule pas la liberté humaine. C'est pourquoi ce mot ne doit pas être confondu avec la prédestination, qui définit l'avenir en dépouillant toute personne de la possibilité de le modifier.
La théologie de la providence associe Dieu à des actions bénéfiques, à une grâce accordée au genre humain pour son salut. Avec l'aide de cette grâce, les humains peuvent lutter contre leurs penchants maléfiques.
Il existe des doctrines providentialistes où la providence devient englobante, voire utilitaire, liée au politique et au social. Dans cette perspective, certains faits seraient directement voulus par Dieu. Ce modèle appuie par exemple la création d'empires politiques qui tirent leurs origines d'écritures dites saintes. Cette vision de la providence justifie l’obéissance au pouvoir établi, mais donne aussi des bases pour rappeler aux monarques leur rôle dans la justice voulue par Dieu.
Héritage des penseurs de l'Antiquité vignette|Aureus romain du montrant : à gauche, le portrait de profil de l'empereur Pertinax ; à droite, une figure féminine symbolisant la providence. Durant l'Antiquité, les débats ont opposé les épicuriens, selon lesquels l'origine et l'évolution de l'univers ne sont précisément qu'une affaire de hasard, aux stoïciens (fatum stoicum) et à certains (néo-)platoniciens, pour lesquels - au contraire - elles résultent de la volonté d'un démiurge (Créateur), ou bien de l'action de la nature selon des lois qui lui sont propres.
La pronoia L'historien grec Hérodote (484-420 ) a été le premier auteur grec à utiliser le mot providence (pronoia) dans un sens religieux en expliquant que la providence divine est la source de la sagesse qui maintient la nature en état d'équilibre et évite qu'un type de créatures domine sur tous les autresHérodote fait mention de la providence dans son ouvrage intitulé Histoires (livre - chapitre 44)..
Xénophon (430-355 ) rapporte que Socrate (470/469-399 ) disait que ceux qui ne voient aucune providence divine (dans un certain nombre d'évènements de la vie) et qui les font toutes dépendre de l'intelligence humaine, sont des fous. Et dans son entretien avec Aristodème, Socrate entend démontrer l'existence de la providence divineXénophon évoque la providence dans son ouvrage Les Mémorables, Livre Premier, Chapitre Premier, § 9 et chapitres -..
Dans les textes de Platon (428-348 ), le mot grec pronoia ne se trouve qu'en trois dialogues, le Phèdre, le Timée et Les Lois, et normalement (c'est le cas, en particulier, du livre des Lois) dans le sens juridique de "préméditation" : il n'y a, en effet, que deux passages du Timée (30 c1, 44 c7) où ce mot signifie proprement "providence". Mais cela n'implique pas que la notion de providence divine soit, dans la philosophie de Platon, un élément marginal. En fait, la providence est pleinement à l'œuvre dans le livre des Lois, sans que le mot pronoia n'y soit jamais mentionné. La notion de providence divine (ainsi que celle d'intelligence divine) occupe dans la philosophie de Platon une place tout à fait centrale, dans la mesure où ce n'est qu'en ayant recours à cette notion que Platon peut convenablement résoudre le problème des causes de la génération et de la corruption posé dans les dernières pages du Phédon : la théorie de la providence ébauchée dans le Timée et dans Les Lois est ainsi le nécessaire complément d'un parcours qui, dans le Phédon, était resté essentiellement inachevé..
Thomas d'Aquin (1225/1226-1274 de l'ère chrétienne) rapporte qu'aux dires de Grégoire de Nysse (v. 335-v. 395, déjà ), Platon a distingué une triple providence : la première, celle du Dieu souverain, qui a pour objet premier et principal les essences, c'est-à-dire tous les êtres spirituels et intelligibles, et qui par conséquent s'étend au monde entier par les genres et les espèces et ces causes universelles que sont les corps célestes ; la deuxième pourvoit à chacun des animaux, des plantes et des autres êtres, soumis à la génération et à la corruption, sous cet aspect même de la génération, de la corruption et des autres changements ; Platon attribue cette Providence ; la troisième providence a comme champ ce qui se rapporte à la vie humaine. Il l'attribue qui, d'après lui, sont .
Néanmoins, pour Platon, la seconde et la troisième de ces providences dépendent de la première, .
Plutarque (dès 45-120 ) aborde la providence en particulier dans le De sera numinis vindicta où il discute la question de la providence divine associée à celle de la justice.
Origines stoïciennes et néoplatoniciennes
Les stoïciens sont les premiers à avoir conceptualisé la providence, thème explicitement présent dans de nombreux traités. Deux types d'arguments principaux sont utilisés par les stoïciens : tout d'abord, Dieu est défini comme étant un être rationnel dont la raison s'exerce providentiellement dans le monde ; ensuite, la Nature est définie comme procédant avec art et méthode à la génération et à la conservation du monde. Chez les stoïciens, les termes Nature, Dieu ou Raison sont synonymes et confondus dans une approche panthéiste et déterministe (fatum stoicum) de l'Univers (appelé Cosmos).
Cléanthe d'Assos, poète et philosophe grec (vers 300 ), successeur de Zénon, dans son Hymne à Zeus, glorifie ce Dieu comme étant celui qui dirige le monde et l'humanité avec bienveillance et clairvoyance. Dispensateur de tous les biens, Roi des éclairs et du tonnerre, Sauve les hommes du péril et que ta bonté les éclaire, Que le jour se fasse en leur âme, et que resplendisse à leurs yeux Ta loi, cette immuable loi, raison des mortels et des dieux..
Chrysippe de Soles (280-206 ), successeur de Cléanthe et second fondateur du stoïcisme après Zénon, soutient, dans ses œuvres philosophiques., que tout est pré-ordonné et prévisible par la providence, que destin et providence ont une certaine similitude. Par opposition au hasard fortuit des épicuriens, Chrysippe défend la loi éternelle du destin, enchaînement naturel de toutes les choses, qui par des lois éternelles, dérivent les unes des autres, et sont déterminées à exister de telle manière, d'après l'arrêt irrévocable de la nécessitéChrysippe, La providence, Livre .. La liberté de l'homme est néanmoins conservée car, même si tout ce qui arrive par le destin est inévitable, logiquement le contraire aurait tout aussi bien pu se produire. À la suite de Chrysippe, les stoïciens continuent de défendre la providence, mais en un sens plus fataliste qui en détruit partiellement le sens original, puisque l'action bienfaisante des Dieux se déploie selon des lois immuables et nécessaires.
Épicure (342/341 - 270 ) conteste la notion stoïcienne de providence. Par opposition aux stoïciens, les épicuriens développent le hasard à partir de leur conception atomiste de l'univers qui ne reconnaît aucun besoin de providence pour qu'il tienne en place. Le Romain Lucrèce (), en évoquant le clinamen, définit le hasard comme une déviation purement aléatoire d'un atome permettant de créer un monde.
Cicéron (106 - 43 ) transcrit le terme grec pronoia en un néologisme latin : providentia. Il fait de la providence une force propre qui, selon les stoïciens, régit le monde, et qu'ils nomment aussi Dieu, Nécessité ou FortuneCicéron, Académiques, , ; De la nature des Dieux, , 8..
Sénèque (4 - 65 ), dans les premières lignes de son traité sur la providence., assure qu'il pourrait démontrer que cette providence préside à toutes choses et qu’un Dieu habite au milieu de nous. Sénèque tente de justifier le mal dans l'organisation providentielle du monde afin de répondre aux critiques des épicuriens et des académiciens. La providence dérive de l'ordre de l'univers, et elle maintient cet univers en place sans faire appel à un Dieu ordonnateur de toutes choses. Le sage stoïcien veut contribuer à l'ordre du monde. Les stoïciens n'acceptent pas que le monde soit gouverné par un destin aveugle. Ils pensent que tout arrive suivant un bienveillant plan divin qu'ils nomment providence.
L'empereur stoïcien Marc Aurèle (121-180 ) discute lui-même, dans ses Pensées, de l'existence ou non d'une divinité supérieureMarc Aurèle, Pensées pour moi-même, , 3 ; , 24 ; , 32 & 50 ; , 17 ; , 28 ; , 139 & 6 ; , 18.. Soit l'univers et l'histoire résultent du dessein d'un Dieu providentiel, comme le croient les stoïciens et les néoplatoniciens, soit ils sont la résultante d'atomes entrant en collision de manière aléatoire, comme le pensaient les épicuriens. Sa compréhension de la physique stoïcienne est insuffisante, aussi laisse-t-il ouverte la possibilité de la physique atomiste épicurienne. De la doctrine stoïcienne de la providence, Marc Aurèle conclut que seule est importante, aux yeux de la providence, la distinction entre le vice et la vertu, car la fortune, la santé, la réputation, étant présentes indistinctement chez le vertueux aussi bien que chez le vicieux, elles ne peuvent être considérées comme étant bonnes, car ce serait contraire à l'action de la providence.