thumb|upright=1.4|De gauche à droite, Roald Amundsen, Helmer Hanssen, Sverre Hassel et Oscar Wisting à Polheim, le camp de base installé au pôle Sud le . Le drapeau est celui de la Norvège. Photographie d'Olav Bjaaland.

L’expédition Amundsen menée par le Norvégien Roald Amundsen à bord du Fram jusqu'à l'extrême est de la mer de Ross, fut la première à atteindre le pôle Sud. Lui et quatre autres hommes arrivèrent à ski, menés par des chiens de traîneaux jusqu'au pôle le , un mois avant une expédition britannique menée par Robert Falcon Scott. Amundsen et ses coéquipiers revinrent sains et saufs à leur base et apprirent par la suite que Scott et ses hommes avaient été trouvés morts dans leur tente lors de leur retour du pôle. Dans sa poche, Scott avait une lettre d'Amundsen adressée au roi Haakon de Norvège.

Les plans initiaux d'Amundsen se concentraient sur l'Arctique et la conquête du pôle Nord en dérivant sur un navire pris dans les glaces. Il obtint le droit d'utiliser le navire polaire Fram de l’explorateur Fridtjof Nansen et entreprit de lever des fonds. Ses préparatifs s'arrêtèrent en 1909 lorsque les explorateurs américains Frederick Cook et Robert Peary revendiquèrent chacun avoir atteint le pôle Nord. Amundsen changea ses plans et se prépara à atteindre le pôle Sud ; ne sachant pas s'il obtiendrait l'appui du public ou de ses soutiens financiers, il garda ce plan secret, sauf pour son frère chargé d'annoncer sa nouvelle destination une fois que son vaisseau serait hors d'atteinte dans les mers australes, pour ne pas être entravé dans son nouveau projet. Lorsqu'ils prirent la mer en , la plupart de ses hommes pensaient qu'ils embarquaient pour l'Arctique en passant, comme prévu, par le cap Horn.

Amundsen établit sa base antarctique, Framheim, dans la baie des Baleines sur la barrière de Ross. Après des mois de préparation, de mise en place de dépôts de provisions sur la route du pôle, et un faux départ qui manqua de se terminer en désastre, l'expédition commença son périple vers le pôle en . Amundsen et ses coéquipiers découvrirent le glacier Axel Heiberg qui leur permit d'atteindre le plateau Antarctique et finalement le pôle Sud. La maîtrise du déplacement à skis et l'expertise avec les chiens de traîneaux assurèrent un voyage rapide et sans incident majeur. Une importante reconnaissance océanographique et la première exploration de la terre du Roi-Édouard-VII comptent parmi les autres réussites de l'expédition.

Si ce succès fut largement salué, l'histoire de l'échec héroïque de Scott l'éclipsa. De même, la décision d'Amundsen de garder secrets ses plans jusqu'au dernier moment fut critiquée par certains. Les historiens ont par la suite plus largement reconnu le courage et l'expertise de l'équipe d'Amundsen. Une des bases scientifiques permanentes américaines au pôle Sud porte son nom ainsi que celui de Scott.

Contexte

thumb|left|upright|Le Gjøa, le petit sloop avec lequel Amundsen et son équipage franchirent le passage du Nord-Ouest entre 1903 et 1906.

Fils d'un armateur, Amundsen naquit près de Christiania (actuelle Oslo) en Norvège en 1872. En 1893, il abandonna ses études de médecine à l'université d'Oslo et s'engagea comme marin sur le phoquier Magdalena pour un voyage dans l'océan Arctique. Après plusieurs voyages, il devint second et quand il n'était pas en mer, il s'entraînait au ski de fond dans le rude environnement du plateau de Hardangervidda en Norvège. En 1896, inspiré par les exploits polaires de son compatriote Fridtjof Nansen, Amundsen rejoignit l'expédition antarctique belge en tant que second capitaine du Belgica d'Adrien de Gerlache de Gomery. Au début de l'année 1898, le navire fut pris dans les glaces de la mer de Bellingshausen et resta bloqué durant près d'un an. L'expédition devint ainsi, involontairement, la première à passer un hiver complet dans les eaux de l'Antarctique et la vie de l'équipage fut marquée par la dépression, la malnutrition, la folie et le scorbut. Amundsen nota tout ce qui se passait et exploita cette expérience pour mieux maîtriser les aspects des techniques d'une exploration polaire, en particulier l'habillement, l'alimentation et la médecine.

Le voyage du Belgica marqua le début de l'âge héroïque de l'exploration en Antarctique et fut rapidement suivi par d'autres expéditions, britanniques, suédoises, allemandes et françaises. Cependant, à son retour en Norvège en 1899, Amundsen tourna son attention vers le nord. Confiant dans ses capacités à mener une expédition, il planifia une traversée du passage du Nord-Ouest, la voie maritime alors non cartographiée reliant l'Atlantique au Pacifique à travers le labyrinthe formé par les îles du nord du Canada. Après avoir gagné ses galons de capitaine, Amundsen acheta un petit sloop, le Gjøa, qu'il adapta à un voyage dans l'Arctique. Grâce au mécénat du roi Oscar II de Suède et de Norvège et au soutien de Nansen, il rassembla suffisamment d'argent pour prendre la mer en avec un équipage de six marins. Le voyage dura jusqu'en 1906 et fut couronné de succès ; le passage du Nord-Ouest qui avait attiré les marins depuis des siècles avait finalement été vaincu. À 34 ans, Amundsen devint un héros national et un explorateur polaire de premier plan.

Les expéditions polaires à la fois dans le Nord et le Sud étaient nombreuses à cette époque. En , l'Américain Robert Peary revint de son dernier voyage infructueux vers le pôle Nord et revendiqua avoir atteint le Farthest North de 87° 6′, un record dont la validité fut disputée par les historiens ultérieurs. Il commença immédiatement à rassembler des fonds pour une nouvelle tentative. En , Frederick Cook, un ancien compagnon d'Amundsen à bord du Belgica, partit vers le Nord, officiellement pour une expédition de chasse, mais les rumeurs disaient qu'il s'agissait d'une tentative pour atteindre le pôle. Un mois plus tard, l'expédition Nimrod d'Ernest Shackleton prit la mer pour l'Antarctique tandis que Robert Falcon Scott préparait une autre expédition si celle de Shackleton échouait. Amundsen ne voulait pas laisser le champ libre aux Britanniques dans le Sud et il envisagea secrètement de mener une expédition en Antarctique même si son objectif officiel restait le pôle Nord.

Préparatifs

Nansen et le Fram

thumb|upright|Fridtjof Nansen, dont la dérive dans l'Arctique entre 1893 et 1896 inspira Amundsen.

En 1893, Fridtjof Nansen avait mené son navire Fram dans la banquise de l'océan Arctique au nord de la côte sibérienne pour qu'il soit bloqué et que sa dérive vers le Groenland le rapproche du pôle Nord. La dérive ne permit pas cela et une autre tentative aux côtés de Hjalmar Johansen pour l'atteindre à pied échoua égalementVoir pour un résumé de l'expédition de Nansen à bord du Fram.. Néanmoins, la stratégie de Nansen servit de base pour les plans d'Amundsen. Il raisonna que s'il entrait dans l'océan Arctique via le détroit de Béring, bien à l'ouest du point de départ de Nansen, son navire dériverait plus au nord et passerait au-dessus ou à proximité du pôle.

Amundsen consulta Nansen qui insista sur le fait que le Fram était le seul à convenir pour une telle entreprise. Ce navire avait été conçu et construit entre 1891 et 1893 par l’architecte naval Colin Archer, qui avait suivi les instructions de Nansen pour qu'il résiste de manière prolongée aux conditions extrêmes du climat arctique. Sa caractéristique la plus distinctive était sa coque ronde qui, selon Nansen, permettait au vaisseau de . Pour accroitre la résistance, la coque était gainée avec du chlorocardium d'Amérique du Sud, le plus dur des bois disponibles, et des poutres de renfort étaient placées sur toute sa longueur. Le navire avait une largeur de pour une longueur totale de , ce qui lui donnait une apparence trapue très marquée. Cette forme améliorait la résistance à la glace mais dégradait ses performances en mer, où il avançait lentement et avait tendance au roulis. Cependant, son apparence, sa vitesse et ses qualités maritimes étaient accessoires par rapport à son objectif de fournir un abri sûr à l'équipage durant un périple pouvant se prolonger plusieurs années.

Le Fram était ainsi sorti quasiment intact de son expédition de trois ans dans les glaces polaires. À son retour, il avait été rééquipé avant d'être utilisé sous le commandement d'Otto Sverdrup durant quatre années pour cartographier de territoires inhabités dans les îles du Nord du Canada. Après la fin du périple de Sverdrup en 1902, le Fram fut mis en réserve à Christiana. Bien que le navire fût officiellement la propriété de l'État norvégien, il était tacitement reconnu que Nansen gardait la priorité sur son utilisation. Après son retour de l'Arctique en 1896, Nansen avait envisagé de mener le Fram dans une expédition en Antarctique, mais en 1907, il avait abandonné ce projet. En , il convoqua Amundsen chez lui et l'autorisa à utiliser le navire.

Plans initiaux

Roald Amundsen rendit ses plans publics lors d’une réunion de la société norvégienne de géographie le . Il prendrait le Fram, contournerait le cap Horn, se ravitaillerait à San Francisco avant de rejoindre Point Barrow en Alaska en traversant le détroit de Béring. De là il entamerait une dérive qui se prolongerait sur quatre ans. L'exploration se devait d'être géographique mais aussi scientifique et des observations continues devaient permettre, espérait Amundsen, d'expliquer plusieurs problèmes irrésolus. Le plan fut reçu avec enthousiasme et, le lendemain, le roi Haakon VII de Norvège ouvrit une souscription avec un apport de . Le , le parlement norvégien approuva une subvention de pour rééquiper le navire. La levée de fonds et la gestion de l'expédition étaient placées dans les mains du frère d'Amundsen, Leon, de façon que l'explorateur puisse se concentrer sur les aspects techniques de l'expédition.

En , il fut annoncé qu'Ernest Shackleton avait atteint la latitude sud de 88° 23′, à moins de du pôle, avant de faire demi-tour ; Amundsen remarqua qu'il au Sud. Il fut sans réserves dans ses félicitations concernant la réussite de Shackleton et il écrivit qu'il le considérait comme l'équivalent au Sud de ce qu'avait été Fridtjof Nansen au Nord. À la suite de cette tentative manquée, Robert Scott confirma immédiatement son intention de mener une expédition (baptisée Terra Nova) qui explorerait ce « petit coin » et revendiquerait le trophée au nom de l'Empire britannique.

Équipe

thumb|left|upright|Roald Amundsen, le chef de l'expédition.

Amundsen choisit trois lieutenants de vaisseau comme officiers de son expédition : Thorvald Nilsen, un navigateur qui serait commandant en second, Hjalmar Fredrik Gjertsen et Kristian Prestrud. Gjertsen, malgré son manque d'expérience en ce domaine, devint le médecin du groupe et fut envoyé en « apprentissage éclair » de chirurgie et de dentisterie. Un artilleur de marine, Oscar Wisting, fut accepté sur les recommandations de Prestrud qui louait ses capacités à s'adapter à de nombreuses situations. Même s'il avait peu d'expérience avec les chiens de traîneaux, Amundsen écrivit que Wisting avait développé « sa propre méthode » avec eux et il devint un vétérinaire amateur efficace.