Le mutazilisme, ou mu‘tazilisme (en arabe : المعتزلة, romanisé : al-muʿtazila, singulier : معتزلي, romanisé : muʿtazilī) est une école de théologie musulmane (ʿAqîda) qui se développe à partir du de l'Hégire/ apr. J.-C.

Ce courant rejette radicalement l'anthropomorphisme divin, réfute l'idée que le Coran serait éternel et incréé et accorde une place centrale à la notion de libre arbitre humain dans ses fondements.. La théologie mu'tazilite se développe notamment grâce aux œuvres traduites de philosophie grecque. Les outils développés par les Grecs, logique, raisonnement rationnel, etc., sont alors remobilisés par ces théologiens musulmans en synergie avec les sources musulmanes (Coran et Sunna).

Le rationalisme mu'tazilite n'est pas un rationalisme séculier, les Mu’tazilites sont des rationalistes théologiques, puisqu'ils n'entendent pas formuler un système uniquement par l’exercice de la raison, indépendamment de toute Révélation. Les penseurs de cette école ne construisent pas un système de vérités basé sur la seule raison. Ils sont convaincus que les compréhensions religieuses sont accessibles à l'homme au moyen de son intelligence et de sa raison.

Le mu'tazilisme est aujourd'hui peu représenté dans la communauté musulmane ; le courant a connu un déclin progressif après l'établissement par le pouvoir abbasside du traditionalisme sunnite. L'approche héritée du mutazilisme reste aujourd'hui utilisée par des chiites, en particulier les zaïdites (Zayd ibn Ali fut lui-même l'élève de Wassil Ibn Ata, théologien précurseur du mu'tazilisme) et dans le chiisme duodécimain.

Origine et appellation La tradition musulmane considère Wassil Ibn Ata comme le fondateur du mu'tazilisme, dont un désaccord avec son maître aurait été la cause de la fondation d'une école distincte. L'historiographie contemporaine a émis d'autres explications sur l'origine de l'école.

Le désaccord de Wassil Le théologien et historien Muhammad al-Shahrastani du fait remonter l'origine de l'école mu'tazilite à ce qui s'apparente à un désaccord théologique, une sorte de scission. À la fin du califat omeyyade (vers 750), un étudiant, Wassil Ibn Ata, se retira de l'école de l'érudit Al-Hassan al-Basrî à la suite de son désaccord sur le statut des croyants qui ont commis un grand péché. Selon les sources, un homme demande à Al-Hassan s'il était d'accord avec les kharijites qui considèrent qu'ils iront en enfer car considérés comme infidèles ou bien avec les murjites pour qui le jugement sur leur statut appartient exclusivement à Dieu et en tant que tels, ils sont considérés comme croyants jusqu'au Jour du Jugement dernier. Wassil répondit que les pécheurs étaient dans une situation intermédiaire, car ils ne seraient ni croyants, ni infidèles ; ainsi s'ils se repentent, ils seraient à nouveau considérés comme croyants. D'autres élèves se joignirent à cette idée. À la suite de cet épisode, Wasil aurait fondé sa propre école à Bassorah. Le nom mu'tazilah vient du verbe iʿtazala, qu'emploie Ibn-Hassan pour signifier « ils se sont séparés de nous »Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Editions Gallimard, 1986, p.157.

Les origines ascétiques Ignaz Goldziher a été l'un des premiers historiens à émettre une hypothèse différente quant aux origines du mu'tazilisme. Pour lui, le nom renvoie à ce qui était au départ un mouvement d'ascètes. Le fait que ses fondateurs, par leurs pratiques pieuses et ascétiques, "se retirent" de la société aurait donné ensuite le nom à l'école. Il appuie cette idée notamment à partir des biographies des précurseurs de l'école que sont Wassil Ibn Ata et 'Amr ibn Ubayd, dont certaines sources soulignent la piété. Ce ne serait que plus tard que la théologie devient caractéristique de ce mouvementRacha el-Omari, "The Muʿtazilite Movement (I): The Origins of the Muʿtazila" in The Oxford Handbook of Islamic Theology, 2015.

Appellations mutazilites à caractère politique La théorie de Goldziher quant aux origines ascétiques de l'école convainc d'autres historiens parmi lesquels Carlo Nallino qui pour autant, donne une autre signification au nom. Selon lui, "mu'tazilah" renvoie d'abord à une situation politique conflictuelle. Durant le premier siècle de l'islam, il y avait de grandes oppositions parmi les successeurs de Mahomet à la tête du pouvoir. Le troisième calife qui succède à ce dernier, Uthman, est assassiné en 656. Ceux que l'on appelle "mu'tazilah" auraient été ceux qui après cet évènement adoptent une position de neutralité vis-à-vis de son successeur Ali à qui il était vivement opposé de son vivant. Les "mu'tazilah" sans lui donner allégeance n'auraient toutefois pas fait partie de ses adversaires. Pour Nallino, le verbe "i'tizala" qui a donné son nom à l'école, est d'abord utilisé pour signifier les situations où il n'y a pas de prise de parti.

Cette hypothèse a renouvelé le débat historiographique. Une autre, partant également de la question du conflit de la fin des années 650, donne toutefois une autre perspective. Montgomery Watt a voulu démontrer que si la position de neutralité vis-à-vis de Ali et ses adversaires a été un point déterminant dans la formation de l'école, cette position n'est formulée qu'à partir de Wasil Ibn 'Ata. Et qu'ainsi, il n'y aurait pas eu de continuité entre un mouvement politique neutre dès le siècle de l'islam et l'école mu'tazilite.

Histoire et évolution La pensée et l'héritage de Wassil Ibn Ata et Amr ibn Ubayd, ayant tous deux vécu pendant la première moitié du , ont été particulièrement importants dans la formation du mu'tazilisme. Bien que l'on ne puisse établir qu'eux-mêmes étaient à l'origine d'une école distincte et structurée. Par la suite, Abu-l-Hudhayl définit de façon plus précise la doctrine de l'école. Le mu'tazilisme se construit surtout en Irak, et dès la fin du , deux branches se distinguent sur certains points, l'une est basée à Bassorah, l'autre à Bagdad. Une hypothèse historiographique, ensuite réfutée, a considéré que le mu'tazilisme était devenu l'idéologie officielle du califat abbasside sous le règne du calife Al-Ma'mun. Cela ne correspond pas aux faits établisJosef Van Ess, Une lecture à rebours de l'histoire du mu'tazilisme, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1984, p. 58. Toutefois, jusqu'au milieu du , la politique des califes successeurs d'Haroun Al-Rashid permet un cadre propice au développement intellectuel et à l'expression de doctrines rationalistesDimitri Gutas, Pensée grecque, culture arabe, Aubier, Editions Flammarion, 2005.

Débuts

Contexte théologique et politique Les débats théologiques qui avaient cours à l'époque de Wassil Ibn Ata étaient en relation avec les problèmes politiques qui se posaient pour les Musulmans. Par exemple, la question du sort du musulman pécheur dans l'Au-delà s'est posée lorsque la légitimité des califes est de plus en plus contestée. De même la question de la prédestination et du libre-arbitre est apparue à l'occasion des querelles politiques : si l'arbitrage entre partisans des Omeyyades et ceux d'Ali se règle par la guerre, peut-on considérer que c'est donc Dieu qui résout le conflit, de sorte que la victoire ou la défaite serait écrite d'avance ?

Les précurseurs

La pensée de Wassil Ibn Ata Wassil Ibn Ata était un théologien dont les idées et le charisme séduisent un nombre important de disciples. Il utilise la méthode spéculative et rationnelle du kalam pour développer ses raisonnements théologiques. S'intégrant dans des activités commerciales pour financer leurs activités, ses disciples sont envoyés comme des prédicateurs dans le monde musulman pour propager les idées de leur maître. Parmi elles, figurent principalement la doctrine de libre-arbitre humain.

La figure de 'Amr Ibn Ubayd Amr Ibn Ubayd était comme Wassil Ibn Ata un élève de Hassan Al-Basri. Toutefois, il n'avait pas les mêmes qualifications en théologie. Amr Ibn Ubayd était d'abord un traditionaliste, un rapporteur de hadiths. Lui aussi défendait la doctrine du libre-arbitre, en considérant que celle-ci faisait même partie des enseignements de Mahomet. Bien que cela soit rejeté par ses homologues d'obédience traditionaliste, eux-mêmes s'accordent à reconnaître qu'il était un homme particulièrement pieux.

À partir du L'école se définit plus clairement à partir des travaux du théologien Abu-l-Hudhayl Al Allaf dont les dits "cinq principes du mu'tazilisme" (voir plus bas) lui sont attribués. Son neveu et élève, Ibrahim Al-Nazzam, renouvelle son enseignement en élaborant de nouvelles théories tout en conservant et développant les idées-phares de l'école : libre-arbitre, unicité absolue de Dieu, etc. Tous deux entrent à la Cour du calife Al-Ma'mun où ils professent leurs idées face à d'autres savants et face au calife lui-même.

Progressivement, celles-ci prennent de l'importance et attirent surtout l'élite savante de Basra et de Bagdad. Le est notamment la période où se divisent les deux branches de l'école mu'tazilite, dont les approches sont différentes sur certains points, tout en restant unies sur les fondamentaux. A Bagdad, le théologien Bishr ibn Al-Mu'tamir avait comme objectif de faire de l'éducation populaire dans la capitale. Il développe un genre de poésie qui lui permet de simplifier les idées de son école pour les rendre accessibles au plus grand nombre. Il versifiait celles-ci dans un style qui lui était propre. Bishr considérait que les connaissances théologiques auxquelles parvenaient les savants devaient servir à tousJosef Van Ess, Une lecture à rebours de l'histoire du mu'tazilisme, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1984.

Les califes « mu'tazilites » Le mu'tazilisme connaît un âge d'or sous le règne du septième calife abbasside, al-Ma'mun, fils d'Harun al-Rachid, puis de ses deux successeurs. En 827, al-Ma'mun proclame son adhésion à la doctrine du Coran créé (khalq al-Qur'an), l'un des cinq fondements de la théologie mu'tazilite. Puis en mars-, il institue un tribunal chargé de vérifier que les oulémas et les juges se conforment à cette croyanceM. Hinds. « Mihna » in Encyclopædia of islam, vol. 7, p. 2-3.. C'est la miḥna, qui perdure sous les règnes de al-Mutasim (833-842) et al-Wathiq (842-847) John Abdallah Nawas, p. 18.. Elle n'est abolie que par Al-Mutawakkil en 848-849. La mise en œuvre de cette inquisition est confiée à un mu'tazilite, Josef Van Ess, Une lecture à rebours du mu'tazilisme, p. 29.. Une trentaine d'oulémas, surtout spécialistes du fiqh et des hadiths, sont interrogés. Presque tous acceptent la doctrine du Coran créé, à l'exception d'ibn Hanbal, qui est emprisonnéM. Hinds in Encyclopædia of islam, p. 6.. Avant sa mort, al-Ma'mun recommande à al-Mutasim de poursuivre sa politique religieuse et, pour cela, de prendre Ibn Abî Du'âd comme premier conseiller. Al-Wathiq continue la mihna avec vigueur. Il fait inscrire aux portes des mosquées : « Il n'est d'autre divinité que Dieu, le Seigneur du Coran créé »John Abdallah Nawas, p. 19..