Grégoire de Narek, Grigor Narekatsi ou Krikor Naregatsi (en arménien ), né entre 945 et 951, et mort à Narek en 1003 ou vers 1010, est un moine, un poète mystique et un compositeur d'Arménie. Né dans le Vaspourakan des Artzrouni, il passe la plus grande partie de sa vie au Monastère de Narek, non loin du lac de Van, près de l'église d'Aghtamar, où il est notamment enseignant.
Vers la fin de sa vie, ce grand mystique. a écrit en langue arménienne classique un poème intitulé Livre des Lamentations, chef-d'œuvre de la poésie arménienne médiévale. Ce maître de la discipline« Il est rare qu'un ouvrage résume à ce point toute la tradition d'un peuple et d'une église. Le Narek est une véritable somme, une clef pour pénétrer ce qu'il y a de plus intime et de plus singulier dans la spiritualité arménienne. » . a pour ce faire, tiré la langue arménienne classique de la liturgie pour lui donner, après l'avoir remodelée et sculptée, une autre forme et un autre sens, la poésie arménienne médiévale.. Narek a aussi rédigé des odes célébrant la Vierge, des chants, et des panégyriques. Selon Bernard Coulie, « il introduisit à cette époque le vers monorime dans la poésie arménienne ».. Son influence a marqué la littérature arménienne et se retrouve chez d'autres poètes, comme Sayat-Nova, Yéghiché Tcharents et Parouir Sévak. Par son dialogue avec l'invisible et sa sotériologie, son œuvre est l'un des sommets de la littérature universelle..
Saint de l'Église apostolique arménienne et de l'Église catholique, sa proclamation comme docteur de l'Église est annoncée le par le pape François. Le suivant, soit douze jours avant le centième anniversaire du génocide arménien, il devient ainsi le docteur de l'Église.
Sa fête est célébrée le par l'Église catholique.
Contexte historique
vignette|La Grande-Arménie vers l'an mil, avec ses provinces historiques. Grégoire de Narek est contemporain du « lumineux », l'une des rares périodes presque paisibles de l'histoire arménienne« L'Arche de la Parole », présentation des Prières par Vahé Godel, .. Deux royaumes s'affrontent alors : les Bagratouni au Nord, et les Artzrouni au Sud, qui dominent le Vaspourakan. Le protectorat de Constantinople et le protectorat des Arabes exercent leur pouvoir sur ces nouvelles monarchies. « En 884, Achot Bagratouni n'a pu se faire couronner qu'avec l'assentiment de Basile et du calife de Bagdad. Quelque vingt-cinq ans plus tard, c'est par l'émir d'Azerbaïdjan que Gagik Artzrouni sera autorisé à se proclamer roi du Vaspourakan, avant d'être reconnu comme tel par l'empereur byzantin. »
Au cours de ce siècle relativement prospère, ces deux royaumes connaissent un large essor économique et culturel, ainsi que politique et religieux. Ceci se manifeste par le grand nombre d'églises et de monastères édifiés, ainsi que par les réalisations des enlumineurs et sculpteurs de khatchkars. Dans la ville d'Ani, capitale des Bagratouni, ou au Vaspourakan, Gagik édifie une cathédrale, un joyau d'architecture, le monastère Sainte-Croix et l'église de la Sainte-Croix, sur l'îlot d'Aghtamar, au Sud du lac de Van.. C'est non loin du sanctuaire d'Aghtamar, sur le haut-plateau arménien, qu'en 935 est fondé Narekavank, le monastère de Narek.. « Narek où sans doute se réfugient, chassés de Cappadoce, victimes de l'intolérance byzantine, un certain nombre de religieux arméniens, fidèles à saint Grégoire l'Illuminateur et à saint Mesrop le « Scripteur » ; Narek, citadelle de l'Âme, foyer brûlant, dont la gloire et le nom vont s'immortaliser grâce à ce Livre de Prières que le moine Grégoire achève de composer vers la fin de sa vie »..
Biographie vignette|Monastère de Narek avant sa destruction en 1915, pendant le génocide arménien. Né entre 945 et 951 dans la région d'Andzévatsiats, dans la province du Vaspourakan (Arménie historique), et ayant perdu sa mère alors qu'il est encore un enfant, Grégoire de Narek est éduqué par son père, l'évêque Khosrov Andzévatsi (le Grand) qui composa d'importants ouvrages théologiques.. Son éducation est ensuite prise en charge par son oncle, Anania Narékatsi, qui dirige le monastère de Narek. Ces tuteurs ont une position critique envers les méthodes de l'Église arménienne de l'époque, et développent l'idée d'un contact direct avec Dieu..
En effet, l'adresse à ce « Dieu Lumière » est faite selon un ton très lyrique et fort singulier, marqué par un vrai sentiment de solitude de l'auteur, paradoxalement déchiré dans l'abîme de ses vices, dans le labyrinthe de son âme obscure et à la fois éperdu d'amour.. Cette éducation religieuse et la formation hellénisante qu'il reçoit, obligent par la suite Grégoire à se défendre d'accusations d'hérésie à Ani, la capitale bagratide. : on le taxe de « chalcédonisme », comme son père, excommunié pour cette raison par le Catholicos Ananias de Moks..
Grégoire a deux frères aînés, dont l'un, Jean ou Hovhannès, un moine copiste, l'aide à parachever son œuvre. Godel tente une piste biographique : « En épousant l'Église, peut-être comblèrent-ils le vide créé par la mort de leur mère — par l'absence de la Femme ».. Cette absence de la mère se retrouverait dans sa Prière à la Sainte Vierge qu'il loue en ces termes : « Toi la seule bénie par les lèvres chastes des bouches bienheureuses, une seule goutte du lait de ta virginité, pleuvant en moi, me donnerait la vie… »Traduction par Archag Tchobanian dans .. Vahé Godel poursuit son analyse : « Mais dans l'expérience conjugale de Grégoire l'Éveillé, de Narek le Veilleur, l'amour de Dieu — la folie de croire — allait devenir inséparable de la passion poétique du Verbe — de la folie d'écrire. » La vie de l'autre frère, Sahak, est largement inconnue.
Grégoire passe sa vie au monastère de Narek« Narek, citadelle de l'Âme, foyer brûlant, dont la gloire et le nom vont s'immortaliser grâce à ce livre des Prières que le moine achève d'y composer vers la fin de sa vie. » .. Il y devient prêtre en 977, puis vardapet et enseignant. Il vit à l'une des rares périodes relativement paisiblesComme le rappelait Avetik Issahakian, célébrant les chroniqueurs du , le « Siècle d'or », cité dans : « …Dans le secret d'un sanctuaire ou d'une crypte, / à la douce clarté d'une lampe d'argile, / entre l'eau et le pain, durant de longues nuits, /sur des parchemins gris, nos chroniqueurs / écrivaient notre Histoire : meurtres, carnages, trahisons, patrie / transpercée par des sabres féroces… » de l'histoire de l'ArménieVahé Godel ajoute dans sa préface, intitulée « L'Arche de la Parole » : « Les plus terribles dévastations terrestres (invasions, massacres, séismes...) y alternent avec de prodigieuses explosions spirituelles. En Arménie, le sol et le ciel ont toujours cultivé de singulières correspondances. C'est trop peu dire : selon la tradition monophysite de l'Église grégorienne (fondée par saint Grégoire), la Matière participe de l'Esprit, le Corps est l'expression de l'Âme, la figure du Verbe. » .. Il meurt à Narek en 1003 ou aux environs de l'an 1010. Un mausolée lui est consacré à Narek, mais il est détruit lors du génocide arménien..
Culte thumb|left|200px|Saint-Grégoire-de-Narek, Vanadzor, Arménie.
Grégoire de Narek est ultérieurement canonisé par l'Église arménienne. ; il est fêté avec les saints traducteurs (Mesrop, Sahak, Yéghichê, Moïse de Khorène, Davit Anhaght et Nersès Chnorhali) le deuxième samedi d'octobre.. L'Église catholique l'a également proclamé saint (fête le , description au Martyrologe romain : « Au monastère de Narets en Arménie, vers 1005, saint Grégoire, moine, docteur des Arméniens, illustre par sa doctrine, ses écrits et sa connaissance mystique ».).
Le , conformément à son annonce du , le pape François le proclame officiellement docteur de l’Église lors d’une messe célébrée en la basilique Saint-Pierre à l'occasion du centième anniversaire du génocide arménien. Saint Grégoire devient ainsi le docteur de l'Église et le second à provenir d’une Église orientale après Éphrem le Syrien, élevé au doctorat en 1920 par le pape Benoît XV...
Œuvres vignette|240px|Monument « Narek », inauguré en 2010, Erevan.. Selon Serge Venturini, ses œuvres recèlent un profond savoir doublé d'un grand pouvoir créateur ; il a ainsi ouvert les portes à la poésie arménienne et il est celui qui représente, à lui tout seul, la « Renaissance arménienne ». Situé entre Moïse de Khorène (La datation est cependant discutée, voir Moïse de Khorène.) et Nersès le Gracieux (1102-1173), son influence s'étend depuis à toutes les époques« Aujourd'hui comme naguère, dans la Diaspora comme en Arménie, le poète arménien continue de se sentir intimement liés aux héroïques hérauts, aux véritables porteurs d'eau et de feu qui, en toutes circonstances, surent sauver du désastre l'Arche lumineuse de la Parole : Moïse de Khorène, Nahapet Koutchak, Sayat-Nova, Hovhannès Toumanian, Daniel Varoujan, Tcharents sont des frères ; Mesrop Machtots, son patron ; Grégoire de Narek, sa conscience écartelée, sa sagesse délirante. » .. « Je suis un livre vivant où sont accumulés, dedans comme dehors, lamentations, cris, gémissements, comme le livre dont Ézéchiel eut la vision… »39/II, cité dans ..
Le Mémorial sur la composition de son livre, écrit en l'an 451 de l'ère arménienne (en l'an 1002 du calendrier grégorien)., fournit plusieurs repères chronologiques : « c'est donc trois ans plus tard, après l'écrasement total des ennemis de notre Église, que j'entrepris de composer ce livre, à la faveur d'une paix provisoire... » Il ajoute à propos de son œuvre maîtresse de cinq cents pages, le Livre des Lamentations () : « Je l'ai fondé, construit, meublé, poli, ornementé, conclu, parachevé ; en une œuvre bellement homogène, j'ai rassemblé tous mes écrits, moi, Grégoire, moine cloîtré, poète dérisoire, savant de peu de poids, avec l'appui de mon saint frère Jean, moine lui-même du très honorable et très glorieux monastère de Narek… »..
Krikor Beledian décrit ainsi cette œuvre : « [c]e long dialogue composé de quatre-vingt-quinze chapitres en prose rythmée ou en vers libres est une somme poético-théologique pendant longtemps vénérée par la piété populaire comme une œuvre sacréeCité dans .. » Vahé Godel pointe ce qu'il ressort d'une lecture en grabar (en arménien ancien) : « Sans doute, ce qui frappe d'abord dans le Livre des Prières, ce qui d'emblée subjugue l'œil et l'oreille, ce sont les éruptions, les déferlements, les ressassements, les convulsions, les supplications »..
Outre le Livre des Lamentations, Grégoire de Narek a laissé un Commentaire sur le chant des chants de Salomon (977), une Histoire de la croix d'Aparan, un traité contre les Thondrakiens, ainsi que plusieurs chants, prières et tagher (équivalent arménien du lai)..
De récentes recherches en arménologie tendent à montrer que Narek aurait eu connaissance des œuvres de l'Antiquité et de la période hellénistique déjà traduites en arménien classique.
Style thumb|190px|Grégoire de Narek, Livre des Lamentations, monastère de Skevra, 1173, folio 117b (Ms. 1568, Matenadaran, Erevan) ; l'inscription dit « Saint Grégoire l'Ermite ».