La mémoire collective regroupe les représentations qu'un groupe partage de son passé.

S'il n'existe pas de consensus quant à la manière de la définir, l'expression « mémoire collective » consiste (au moins métaphoriquement.) à attribuer une faculté psychologique individuelle à un groupe, comme une famille ou une nation.. La mémoire collective est, selon Pierre Nora, Pierre Nora, « La mémoire collective », in La nouvelle histoire sous la direction de Jacques Le Goff, Retz-CEPL, Paris, 1978, p. 398..

Ce concept fait l'objet de travaux dans de nombreuses disciplines, notamment la sociologie, l'histoire, la philosophie, l'anthropologie et la psychologie.

Les travaux sur la mémoire collective ont été lancés par Maurice Halbwachs dans son ouvrage Les cadres sociaux de la mémoire, publié en 1925. Dans son œuvre, Halbwachs a donné au concept de mémoire collective au moins deux sens distincts dont on peut retrouver l'influence jusque dans les travaux actuels.. Dans le premier, la notion de mémoire collective renvoie à l'idée que la mémoire individuelle est systématiquement influencée par les cadres sociaux dans lesquels elle s'insère. Dans le deuxième sens, la mémoire collective prend un sens plus radicalement collectiviste et renvoie à la mémoire du groupe en lui-même, au-delà de la mémoire de ses membres.

Les travaux pionniers de Halbwachs thumb|alt=Texte alternatif|Maurice Halbwachs. Il est considéré comme le fondateur des travaux sur la mémoire collectiveLe sociologue français Maurice Halbwachs a été l'élève de Henri Bergson et d'Émile Durkheim qui ont tous deux influencé son œuvre. Il considère que l'étude de la mémoire, plutôt que de relever de la compréhension des propriétés subjectives de l'esprit (point de vue subjectiviste), nécessite de s'intéresser à la manière dont le contexte social et le groupe d'appartenance structurent la mémorisation et la remémoration des événements par les individus. Il est même, selon lui, difficile d'imaginer que la mémoire puisse fonctionner en dehors d'un groupe. Il illustre notamment cette idée avec l'exemple des souvenirs d'enfance: selon lui, il est en effet très difficile de distinguer quels éléments de ces souvenirs sont « authentiques » et dans quelle mesure ils sont influencés par les suggestions et les indices de notre famille ou de notre entourage.

Halbwachs s'est également intéressé à la mémoire collective en tant que représentations collectives au sens de Durkheim, à travers les symboles publics d'une société ou d'un groupe tels que les rituels commémoratifs. De ce point de vue, la mémoire d'un groupe est constituée « d'imagos » qui ne se situent pas dans l'esprit des individus mais leur sont rappelés de l'extérieur : le groupe social permet aux individus de reconstruire ces souvenirs par des récits et des symboles véhiculés par des artefacts sociaux.

Ainsi, les travaux de Halbwachs l'amènent à distinguer différents types de mémoire. La mémoire autobiographique est proprement individuelle et se réfère à la mémoire que l'individu a d'événements dont il a lui-même fait l'expérience ; elle s'oppose à la mémoire historique qui renvoie à la mémoire d'événements que l'individu n'a pas vécus lui-même mais qui lui sont transmis par le contexte social. Halbwachs propose également de distinguer l'histoire de la mémoire collective. Selon lui, l'histoire est « une mémoire morte » qui n'a plus d'impact direct sur l'identité du groupe alors que la mémoire collective influence l'identité actuelle du groupe et constitue ainsi un enjeu identitaire pour celui-ci. Dans ses suites, Goody affirme qu’en plus d’un enjeu identitaire, les groupes sociaux peuvent utiliser la mémoire comme moyen d'affirmation ou de revendication.

Selon Olick, il existe dans l'œuvre de Halbwachs deux conceptions distinctes de la mémoire collective qu'il n'a pas intégrées et articulées en un paradigme cohérent. D'un côté, si Halbwachs s'intéresse à la manière dont le groupe influence la mémoire de l'individu, il affirme que ce sont toujours les individus qui se rappellent : c'est donc en dernière analyse dans l'esprit des membres du groupe que se situe la mémoire collective. D'un autre côté, il affirme qu'il faut considérer (Halbwachs, 1992, p.54) ; il s'agit donc d'une approche plus radicalement collectiviste dans laquelle la mémoire collective d'un groupe n'est pas réductible à la mémoire de ses membres (voir le fait social au sens de Durkheim). Olick considère que cette entre individualisme et collectivisme dans l'œuvre de Halbwachs a donné lieu à dans les travaux actuels portant sur la mémoire collective : l'une adopte l'individualisme méthodologique alors que l'autre est plus holiste. Au niveau conceptuel, Wertsch (2002) propose de nommer l'interprétation de la mémoire collective selon laquelle le groupe aurait une mémoire en lui-même, au-delà de la mémoire de ses membresL'idée que le groupe a lui-même une mémoire peut être prise au sens littéral ou métaphorique. ; alors que la renvoie à l'interprétation selon laquelle ce sont les membres du groupe qui partagent une représentation du passé.

La version forte Mémoire collective et mémorialisation La mémoire collective d'une nation est, entre autres, représentée dans des mémoriaux.

C'est le cas par exemple :

du mémorial de l'Holocauste récemment inauguré et réalisé à Berlin (),

du Mémorial des vétérans de la guerre du Viêt Nam à Washington, des Mémoriaux en France : Mémorial de la Shoah ouvert en 2005 à Paris doté d’un fonds d’archives très important et de nombreux programmes pédagogiques. Le Mémorial de la Shoah à Drancy, créé en 2012 sur le site du camp d’internement, est un lieu d’exposition et de transmission majeur sur la déportation des Juifs de France. Le Site-Mémorial du Camp des Milles, ancien camp d’internement devenu musée, conserve la mémoire des déportations et accueille expositions et actions de sensibilisation. Le Mémorial des enfants d’Izieu est un mémorial dédié aux enfants juifs exterminés, rappelant l’arrestation des enfants et la vie à la colonie avant leur déportation

Ce qu'une nation choisit de ou non est un des indicateurs de ce que l'on appelle communément la mémoire collective.

Patrimonialisation La mémoire collective évoque désormais la notion de patrimoine. Toutefois, celle-ci n'a pas toujours existé historiquement, ni dans toutes les cultures. Choay soutient que ce serait plutôt une invention occidentale, mais qui est le lieu de multiples débats en raison de la diversité des expériences qui lui sont associées. Lapierre précise ce point en rapportant un exemple : les peuples autochtones à travers le monde ont fait front commun et ont obtenu une reconnaissance de leurs droits ancestraux en 2007 de la part de l'ONU. Bien que cette déclaration soit officiellement émise, des enjeux subsistent dans la circonscription des territoires et sur la définition du patrimoine en question, tant au niveau national qu'international. Bref, bien que la mémoire collective s'incarne dans un processus de patrimonialisation, sa mise en application demeure incertaine et est le lieu de luttes de pouvoir.

Amnésie collective

La mémoire collective peut se bâtir également sur ce que certains auteurs nomment des omissions sélectivesInégalités sexuelles dans la mémoire collective. On trouve aussi, généralement dans le cadre d'études sur les mémoires de guerre, l'expression « amnésie sélective »Atmosphère d'après-guerre dans un village d’Herzégovine ou « amnésie collective ». Il s'agit du processus par lequel une société occulte de sa mémoire collective des événements de son histoire peu reluisants dans le contexte des valeurs contemporaines, ou dont la réalité est difficile voire socialement dangereuse à accepter. Il peut s'agir de choix idéologiques pris à une époque, ainsi que de crimes de guerre ou d'exactions de ses forces militaires (collaboration avec un ennemi, oppression de minorités, recours à la violence politique, nettoyages ethniques, massacres, génocides, etc.). Ces omissions sont identifiées comme une source possible de biais institutionnels.

La version distribuée Approche individuelle et déterminants psychologiques de la mémoire collective Les travaux de Bartlett Frederic Charles Bartlett, psychologue britannique, est reconnu pour avoir introduit l’étude de la mémoire collective dans le domaine de la psychologie à travers son ouvrage intitulé Remembering publié en 1932. Bien que Bartlett ait critiqué Halbwachs, l’accusant de « réifier la mémoire collective en une âme quasi-mythique ayant son existence propre » (Douglas, 1980 ; ), il considère que la mémoire est un phénomène intrinsèquement social, au sens où elle est influencée par le contexte social. En effet, Bartlett rejette l’idée selon laquelle l’acte de se souvenir se réduit à la réactivation de traces mnésiques préalablement stockées en mémoire. Selon lui, l'acte de se rappeler constitue un processus de reconstruction au cours duquel le contexte interagit avec des « schémas » (schemata) issus de notre expérience individuelle et de notre appartenance culturelle.

L'approche cognitive Dans le domaine de la psychologie, un champ de recherche a consisté à développer l’approche de Bartlett en étudiant les déterminants individuels de la mémoire collective du point de vue de la psychologie cognitive.

thumb|alt=Texte alternatif|Le Lincoln Memorial, un symbole public susceptible de créer une mémoire collective Dans cette perspective, Coman et ses collègues considèrent que les psychologues doivent étudier la mémoire, et plus généralement la cognition, d’un point de vue interactionniste. Citant Olick, ils admettent que la mémoire collective ne peut pas être réduite à un ensemble de « mémoires individuelles partagées » mais ajoutent cependant qu’on ne peut limiter l’étude de la mémoire collective au niveau collectif, à travers les symboles publics maintenus par la société. En effet, il est nécessaire de s’intéresser à la manière dont la mémoire individuelle interagit avec l’environnement extérieur : lorsqu’il se rappelle, l’individu ne se limite pas à récupérer une information préalablement stockée mais construit un souvenir en utilisant des indices présents dans l’environnement. Pour illustrer cette idée, Coman et ses collègues s’appuient sur les observations de Beach (1993) : si des barmans expérimentés arrivent mieux à retenir des commandes compliquées que des barmans novices, ce n’est pas parce qu’ils ont une « meilleure mémoire » mais parce qu’au moment où ils reçoivent la commande, ils sortent les verres correspondants et les posent sur le comptoir ; c’est la forme de ces verres qui sert ensuite d’indice pour se rappeler la commande, la présence physique des verres constituant donc un guide pour leur mémoire. Cet exemple illustre comment les individus peuvent structurer l’environnement pour guider leur mémoire ; de la même manière, la société peut restructurer l’environnement pour façonner la mémoire collective à travers des artéfacts sociaux : ainsi, la manière dont le Lincoln Memorial de Washington est conçu – la statue d’Abraham Lincoln assis à la manière de Zeus dans un bâtiment construit comme un temple grec – est susceptible de façonner la mémoire que les visiteurs se forment de ce président comme un personnage quasiment divin. Ce genre d’artefacts sociaux peut ainsi façonner la mémoire d’un grand nombre d’individus et former une mémoire collective.