Objectif Lune est le seizième album de la série de bande dessinée Les Aventures de Tintin, créée par le dessinateur belge Hergé. Sa prépublication dans les pages du journal Tintin se confond avec celle de l’album suivant, On a marché sur la Lune. C'est d'ailleurs uniquement sous ce dernier titre que l'aventure est présentée. 24 planches sont prépubliées du au puis 93 autres du au . L’album paraît en 1953.
Résumé thumb|Le capitaine Haddock, Tintin et Tournesol dans leurs combinaisons spatiales, exposition au Centre belge de la bande dessinée. De retour de voyage, Tintin et le capitaine Haddock apprennent que le professeur Tournesol, qui était censé rester au château de Moulinsart, est parti trois semaines auparavant pour la Syldavie. À leur arrivée, ils reçoivent un télégramme du professeur leur demandant de le rejoindre, sans leur dire pourquoi, ni leur expliquer les raisons de son départ.
Arrivés en Syldavie, Tintin, Milou et Haddock sont pris en charge depuis l'aéroport par un chauffeur et un valet de pied. Il s’agit en réalité des agents de la Zepo — les services secrets syldaves — dépêchés par le professeur, qui les conduisent vers une destination inconnue. Après plusieurs heures de route, ils atteignent une base secrète, le centre de recherches atomiques de Sbrodj, tapie au cœur des montagnes, et dirigée par . Là, ils retrouvent le professeur Tournesol qui les informe qu’il a été engagé pour conduire la réalisation d’une fusée dont il a conçu le moteur atomique, et qu’il s’apprête à utiliser pour aller sur la Lune. Bien malgré eux, Tintin et le capitaine Haddock acceptent de l’accompagner. Cependant, de graves événements se produisent : deux hommes parviennent à pénétrer en parachute dans la « zone interdite », et de mystérieux concurrents tentent de saboter le projet…
On apprend bientôt que deux hommes ont été capturés par la Zepo, mais il s'agit en fait des détectives Dupont et Dupond envoyés à la rescousseL'occasion, une nouvelle fois, pour eux de se faire remarquer par leur déguisement qu'ils voulaient utiliser pour ne pas se faire repérer. En effet, en demandant à leur costumier (visiblement pas au courant) des costumes syldaves, celui-ci leur fournit… des costumes grecs d'Evzones. Qui, même en Grèce, ne sont que rarement portés.. Cependant, malgré la présence des policiers, les deux espions introduits dans la zone de l’usine se font remettre, par un mystérieux complice, des informations concernant — ainsi qu'on l’apprendra plus tard — le téléguidage de la fusée expérimentale X-FLR 6. Ayant anticipé la tentative de sabotage, Tintin essaie en vain d'arrêter les espions : il se fait blesser par balle, mais heureusement, finit par se rétablir. Le reporter et ses compagnons comprennent alors qu’il y a un traître parmi le personnel du centre de recherches.
Comme prévu, la X-FLR 6, radioguidée depuis la base, décolle et fait le tour de la Lune en photographiant sa face cachée — la face invisible depuis la Terre. C’est alors que des bandits prennent le contrôle du radioguidage de la X-FLR 6, afin de s’en emparer. Pour éviter cette catastrophe, Tournesol déclenche un système d’explosion à distance qu’il avait ajouté à la fusée sur les conseils de Tintin. La X-FLR 6 est alors détruite avant d’avoir pu être récupérée par les bandits. Néanmoins, l’essai reste concluant et Tournesol décide de s’engager dans la construction de la fusée qui permettra à lui, à Tintin, au capitaine Haddock, à un des ingénieurs de l’usine nommé Frank Wolff — qui seconde Tournesol — et Milou de se rendre sur la Lune.
Les mois passent et le travail avance. Mais, au cours d’une dispute, Haddock traite le professeur de « zouave ». Fou de rage, Tournesol lui fait alors visiter de force le chantier de la fusée lunaire. À cette occasion, le professeur est malheureusement victime d’une chute accidentelle qui le rend amnésique. La situation est grave, car, s’il ne guérit pas, le voyage lunaire est totalement compromis. Finalement, Tournesol retrouve la mémoire, grâce au mot « zouave », à nouveau prononcé par Haddock.
Enfin, le jour du départ arrive. Tintin, Milou, Haddock, Tournesol et Wolff embarquent dans la fusée. Celle-ci décolle en emportant ses passagers, qui s'évanouissent sous l'effet de la poussée en direction de la Lune. À l’usine, Baxter et les autres membres s’inquiètent de ne recevoir aucune réponse à leurs appels radio.
Fiche technique Type : Bande dessinée Scénario : Hergé Dessins : Hergé, Bob de Moor Éditeur : Casterman Lieux : Belgique, Syldavie Époque : 1953
Création de l'œuvre Dès 1947, Hergé demande à Jacques Van Melkebeke et à Bernard Heuvelmans de préparer une première version du scénario de l'aventure lunaire. Toutefois, celle-ci est rapidement abandonnée par l'auteur, qui n'en garde que quelques éléments, tels que le gag du whisky en boule ou l'excursion dans l'espace de Haddock saoul. Hergé aurait volontairement brûlé ce scénario lors d'une balade avec Marcel Dehaye, près de l'abbaye de Scourmont. Par la suite, le dessinateur reconnaît que Bernard Heuvelmans a notamment apporté au scénario, outre des connaissances scientifiques, .. De ce projet initial, il ne reste qu'une première planche d'Hergé partiellement mise à l'encre, réalisée en 1948Dominique Maricq et Didier Platteau, Tintin et la Lune, 2009, .. Elle représente le professeur Tournesol dans les studios d'une radio new-yorkaise, où il raconte qu'il veut rendre visite à cette lune qui lui avait sauvé la vie chez les Incas dans Le Temple du Soleil. Dans cette version, il dirige l'opération depuis le centre américain de Red Mills (« Moulin rouge »), aidé en cela par le professeur Calys (apparu dans L'Étoile mystérieuse). Ce dernier joue un rôle similaire à celui de Frank Wolff, puisqu'il trahit son chef en vendant les secrets de la fusée lunaire, afin d'acheter un diamant pour les beaux yeux de l'actrice américaine Rita Hayworth, qui a réellement existé. L'année suivante, Hergé s'attelle à sa nouvelle mouture, aidé en cela par Bob de Moor et Albert Weinberg (futur créateur de Dan Cooper).
Amener ses héros sur la Lune est pour Hergé l’exotisme absolu. Dans les albums qui suivent, l'auteur utilise plutôt l’univers qu’il a créé dans une phase « domestique », dont le point culminant est Les Bijoux de la Castafiore..
Ce n’est pas la première fois qu’Hergé s’intéresse aux exploits aéronautiques, puisque les deux tomes de Stratonef H22 (1951) des Aventures de Jo, Zette et Jocko, y font référence« Hergé ne s’est pas trompé », Le Monde, supplément Tintin et la Lune, 21 juillet 2009.
Hergé a consulté un de ses amis, le scientifique Bernard Heuvelmans (s'aidant aussi de son essai L'Homme parmi les étoiles, paru en 1944), le livre Notre amie, la Lune de Pierre Rousseau (1943), ainsi que le livre L'Astronautique d'Alexandre Ananoff.. Les travaux d'Auguste Piccard l'inspirent également. Alexandre Ananoff fut d'un grand secours pour le bédéiste, qui engagea avec lui une correspondance suivie, afin de valider ses hypothèses de travail.. Hergé puisa dans les croquis du livre d'Ananoff des modèles pour les combinaisons spatiales et l'organisation du poste de pilotage, dont il fait faire une maquette très précise par Arthur Vannoeyen. Celle-ci servira aux dessinateurs et aux coloristes des Studios Hergé, afin qu'ils puissent représenter de manière cohérente l'intérieur de la fusée. La couverture du Tintin du représente d'ailleurs discrètement L’Astronautique, posé sur un bureau au premier planCouverture visible ici., en hommage à son auteurDominique Maricq et Didier Platteau, Tintin et la Lune, 2009, ..
On peut remarquer aussi que les parties de l’album Objectif Lune traitant de la réalisation du projet s’inspirent très largement du film Destination... Lune ! (Destination Moon, titre qui servira également pour la version anglophone de l'album) d'Irving Pichel (d'après le roman et sur un scénario de Robert A. Heinlein), sorti en 1950Destination Moon – George Pal (1950) sur www.traqueur-stellaire.net.. Les décors du film ont été peints par le peintre Chesley Bonestell, dont le travail inspira aussi le dessinateur pour sa représentation des paysages spatiaux, qu'il découvrit dans le magazine américain Life et dans le belge Le Patriote illustré.. L'illustrateur Chesley Bonestell, inspire aussi la conception des scaphandres et le char lunaireDominique Maricq et Didier Platteau, Tintin et la Lune, 2009, .. Dans son ouvrage Tracé RG - Le phénomène Hergé. paru en 1998, Huibrecht Van Opstal évoque un « détournement » du film. ou d'un « comics » tiré du film, accusation reprise sur certains forums de tintinophiles..
La complexité et la longueur de l'aventure épuisent Hergé, qui risque la dépression nerveuse. Il décide de prendre une pause, qui dure dix-huit mois. Il explique notamment son absence dans une lettre, écrite depuis la Suisse où il se repose, accompagnée d'un dessin où il se représente fatigué, sonné, affalé dans un fauteuil, son matériel de dessin au sol.
Au sein des Studios Hergé, Bob de Moor réalise de nombreux décors de l'album, dont le centre de recherche syldave, les ateliers et salles de montage, la salle de tir, la tour de contrôle, et le pas de tir. Les tours de montage de la fusée, aux charpentes métalliques complexes, nécessitent onze jours de travail. Il dessine également la Terre vue de l'espace dans la large case montrant la fusée s'en éloignerDominique Maricq et Didier Platteau, Tintin et la Lune, 2009, ..
Parution Prépublication dans Le Journal de Tintin
Lors de la prépublication, Le Journal de Tintin fait un poisson d'avril en 1953 à ses lecteurs en annonçant que la serait exposée au stade du Heysel et que les lecteurs de l'hebdomadaire auraient droit à des invitations spéciales en raison de la participation d'Alexandre Ananoff à l'élaboration d’On a marché sur la Lune. L'article prétend qu'Alexandre Ananoff et Wernher von Braun ont conçu une véritable fusée lunaire, et présentent leurs projets dans toute l'Europe. La photographie l'accompagnant, représentant un scientifique en blouse à bord du poste de pilotage, est en réalité un photomontage intégrant un homme dans la maquette de la fusée conçue pour les Studios Hergé comme référence pour les décors. Le canular est révélé dans le numéro de la semaine suivante..
Publication en album Quelques modifications furent apportées entre la publication en planches dans le Journal de Tintin et la version en deux albums. Elles portent autant sur le découpage (vignettes déplacées, scènes coupées) que sur la réalisation même de certains gags (Haddock bute contre un rail et non sur une bonbonne, il n’est plus aspergé à travers une grille, etc.), pour une plus grande efficacité narrative.
Suivant les recommandations de scientifiques, le char lunaire qui était jaune dans la prépublication devient gris-bleu dans l'album, une couleur qui absorbe mieux le rayonnement solaire.
Au fil des éditions, la couleur de la fusée change : au départ d'un , elle devient d'un rouge plus appuyé.
La lettre de suicide de Wolff est modifiée pour la parution en album, avec l'ajout d'une phrase optimisteDominique Maricq et Didier Platteau, Tintin et la Lune, 2009, .. Telle qu'elle apparaissait dans la prépublication, sa lettre disait : Dans la nouvelle version, Wolff a écrit ceci : Ce changement aurait été effectué à la suite de pressions exercées par Casterman et les milieux catholiques de l'époque. Hergé regrette plus tard cette modification :
Outre son suicide, Frank Wolff est un personnage important dans l'histoire de la bande-dessinée pour enfants puisqu'il est l'un des premiers à être ambigu et non totalement dans le camp du « bien » ou du « mal ».
La couverture de l'album comporte une énorme erreur, jamais corrigée ultérieurement : la jeep conduite par Tournesol n'a pas de volantDominique Maricq et Didier Platteau, Tintin et la Lune, 2009, ..