L’Art de la guerre () est un court traité de stratégie militaire chinois, datant de la période des Printemps et Automnes. Attribué au stratège Sun Zi ; souvent translittéré « Sun Tzu » en Occident, le texte s’articule autour de treize chapitres consacrés à l’analyse rationnelle des différentes dimensions de la guerre et qui dégagent les principes de la poursuite intelligente d’une guerre victorieuse : fondée sur une stratégie indirecte, toute d’économie, de ruse, de connaissance de l’adversaire, d’action psychologique, destinée à ne laisser au choc que le rôle de coup de grâce asséné à un ennemi désemparé.

La conception implicite de la guerre, telle qu’envisagée par Sun Zi, s’inscrit dans un monde où celle-ci se pratique au sein d’une même société, la Chine impériale, avec des buts limités et dans le cadre de règles généralement acceptées, avant les invasions barbares qui détermineront la stratégie défensive de la Chine derrière sa Grande Muraille.

Premier des classiques militaires chinois dans la renommée et peut-être pour la date de composition, L’Art de la guerre est l’élément fondamental d’un riche corpus de réflexion stratégique compilé en 1078, à l’instigation de l’empereur Shenzong de la dynastie Song, sous le titre des Sept classiques de l’art militaire.

L’Art de la guerre a exercé une influence considérable sur les traditions militaires chinoises et japonaises, et il est toujours enseigné en Chine, à Taïwan et dans l’ensemble des écoles militaires du monde sinisé ; il constitue le fondement de la pensée stratégique contemporaine en Asie.

L’œuvre est traduite en 1772 par le père jésuite français Joseph-Marie Amiot et connaît un grand succès avant de tomber dans l’oubli. La traduction en anglais par Lionel Giles en 1910, puis la victoire de Mao Zedong en 1949, ramènent l’attention sur ce manuel de stratégie indirecte. L’Art de la guerre devient un canon de la pensée stratégique occidentale, à son tour profondément influencée par ce traité qui analyse, avec une avance considérable, la guerre comme une affaire d’importance vitale pour les États, pouvant en tant que telle se prêter à une analyse rigoureuse et dont la paix dicte le sens.

Historique

Œuvre Comme pour tous les ouvrages de l’Antiquité chinoise, transcrits sur des lamelles de bambou reliées par des ligatures de soie, la datation de L’Art de la guerre tel qu’il nous a été transmis se révèle très incertaine. Selon Sima Qian, dans ses Mémoires du grand historien, Sun Zi, originaire de l’État de Qi, actuel Shandong, aurait offert son traité au roi Helü de l'État de Wu, actuel Zhejiang, en 512 avant notre ère. Cependant, le style du texte et la description des opérations militaires, d’une ampleur relativement importante, font pencher pour une date plus récente, sans doute la fin du ou début du , à la transition entre la Période des Printemps et des Automnes et celle des Royaumes combattants, alors que les conflits se multipliaient entre des États de plus en plus vastes, organisés et puissants et que la guerre avait perdu son caractère rituel et codifié.

Cao Cao, illustre seigneur de guerre, poète et écrivain, est l’auteur, au début du , du premier commentaire de L’Art de la guerre, qu’il remanie, sans qu’il soit possible de déterminer dans quelle mesure précisément. Si la littérature historiographique chinoise référence systématiquement l’œuvre au cours des siècles qui suivent, la taille et la structure du traité varient d’une source à l’autre.

Paternité de l’œuvre vignette|Photo d'une édition de 2015 de l'Art De La Guerre La légende, relatée par Sima Qian et toujours vivace en Chine, veut que Sun Zi ait fui l’État de Wu et que, recommandé par le général Wu Zixu, il ait offert ses services de conseiller pour les affaires militaires au roi Helü. À cette occasion, pour faire la démonstration de ses talents et illustrer ses principes, Sun Zi aurait demandé au roi de faire mettre ses concubines en rang, et donné un ordre simple après avoir désigné parmi elles deux officiers. Les concubines rirent sans obéir. Déclarant que si les ordres n’étaient pas suivis, c’est qu’ils n’étaient pas compris, Sun Zi donna un nouvel ordre en l’expliquant, et les concubines rirent de nouveau sans l’exécuter. Déclarant cette fois que si les ordres n’étaient pas suivis alors qu’ils étaient compris, c’est que les officiers étaient incompétents, il fit exécuter les deux officiers, favorites du souverain. À ce dernier qui tentait de s’y opposer, Sun Zi déclara que, sur le champ de bataille, le général n’avait pas à obéir aux ordres du souverain. Par la suite, les concubines exécutèrent les ordres à la perfection, et le roi Helü fut impressionné par la capacité du stratège à former à l’art de la guerre même les personnes les plus frivoles.

Au , certains lettrés commencent à douter de l’existence historique du personnage de Sun Zi, au motif qu’il n’apparaît pas dans les Chroniques historiques de Zuo qui recensent les figures notables de la Période des Printemps et Automnes. Le nom de Sun Wu, véritable patronyme de « Maître Sun », n’apparaissant nulle part avant les Mémoires du grand historien, l’idée émerge qu’il puisse être un sobriquet inventé par l’historien et signifiant « guerrier fugitif » ; le nom « Sun » étant lexicalement lié au terme « fugitif », tandis que le prénom « Wu » se rapporte à la vertu traditionnelle chinoise de vaillance au combat, l’un et l’autre renvoyant au rôle que joue Sun Zi dans le récit qui est fait de la vie du général Wu Zixu. Sun Bin, qui apparaît avoir réellement existé et avoir effectivement été une autorité militaire, aurait servi d’inspiration à la création du personnage de Sun Zi par un processus d’évhémérisme. En 1972, les tablettes Han de Yuanqueshan sont découvertes dans des tombes de la dynastie Han près de la ville de Linyi dans la province du Shandong. Parmi les tablettes exhumées se trouvent deux textes distincts : un premier, attribué à Sun Zi et correspondant à L’Art de la guerre tel que transmis à travers les époques ; un second, plus tardif, attribué à Sun Bin. Le texte de Sun Bin chevauche largement celui de Sun Zi et semble en être la continuation. Cette découverte laisse alors penser que le débat historique autour de la paternité de l’œuvre trouve son origine dans l’existence de deux textes ayant pu tous deux être appelés « Méthodes militaires de Maître Sun ». De nos jours, ils sont effectivement considérés comme deux traités distincts.

Contenu

Structure Le texte s’articule autour de treize chapitres consacrés à l’analyse rationnelle des différentes dimensions de la guerre et qui dégagent les principes de la poursuite intelligente d’une guerre victorieuse. La structure est toutefois relativement souple pour ce qui concerne l'organisation des idées, dans la mesure où certaines notions se retrouvent sous diverses formes dans plusieurs chapitres.

I. De l’évaluation ()

La guerre est une affaire d’importance vitale pour l’État, et cinq éléments doivent faire l’objet des continuelles méditations des officiers et de tous leurs soins : « la Doctrine » (ou le Tao) ; « le Ciel » (ou le climat) ; « la Terre » (ou la topographie) ; « le Général » (ou les qualités du dirigeant) ; « la Discipline » (ou la gestion des ressources humaines et matérielles). Ces cinq facteurs déterminent ensemble l’issue d’un engagement militaire. La considération consciencieuse de ces données doit permettre au chef de guerre de calculer ses chances de victoire. Leur rejet ou leur omission, par ignorance ou par présomption, engendre la défaite.

II. De l’engagement ()

Les principes fondamentaux de l’économie de guerre et la nécessité de remporter rapidement les engagements décisifs. Les campagnes militaires victorieuses exigent de limiter les coûts matériels et humains autant que faire se peut.

III. Des propositions de la victoire et de la défaite ()

L’unité d’une armée, plutôt que son nombre, fait sa force. Le chef de guerre doit, à tout moment : savoir s’il peut combattre et quand il faut cesser ; savoir s’il faut engager peu ou beaucoup ; être reconnaissant envers les simples soldats comme envers les officiers ; savoir mettre à profit les circonstances ; avoir l’assurance que le souverain approuve tout ce qui est fait pour son service.

IV. De la mesure dans la disposition des moyens ()

L’art de pratiquer la défensive avec à-propos est un préalable indispensable à toute offensive victorieuse. Reconnaître les opportunités stratégiques quand elles se présentent, pour savoir quand avancer et quand reculer, sans jamais créer aucune opportunité pour l’ennemi en retour.

V. De la contenance ()

L’habileté dans le commandement des troupes repose sur un usage créatif et agile de leurs capacités et aptitudes respectives, ainsi que dans la distinction entre ce qui doit être fait en secret et ce qui doit être exécuté ouvertement. Elle consiste à créer des dynamiques et prendre l’ennemi par surprise.

VI. Du plein et du vide ()

Les opportunités stratégiques qu’il convient de saisir sont des ouvertures que l’ennemi crée en réaction aux différentes pressions qui sont exercées sur lui ; le champ de bataille est en quelque sorte fluide.

VII. De l’affrontement direct et indirect (=

Les affrontements directs, limités ou généraux, sont risqués. L’engagement d’une bataille décisive suppose des préparatifs nombreux de même qu’une excellente connaissance de l’environnement et de l’ennemi. Il existe un certain nombre de stratagèmes relevant de l’affrontement indirect et dont le chef de guerre peut user pour se procurer un avantage face à un ennemi aussi prudent et vaillant que lui.

VIII. Des neuf changements ()

Les neuf circonstances principales qui doivent engager le chef de guerre à changer la formation ou la disposition de son armée, à changer de situation, à aller ou venir, à attaquer ou défendre, à agir ou se tenir en repos. Les cinq dangers contre lesquels se prémunir : trop grande ardeur à affronter la mort ; trop grande attention à conserver la vie ; la colère précipitée ; les réactions d’orgueil ; trop grande complaisance avec ses soldats.

IX. De la distribution des moyens ()

Les différentes situations dans lesquelles une armée se trouve en progressant en territoire ennemi, et les changements de circonstances auxquels il faut savoir répondre. La clé du succès réside le plus souvent dans l’évaluation des intentions de l’ennemi.

X. De la topographie ()

Les trois types de lieux où établir son campement pour avoir l’avantage sur l’ennemi, et les six manières de tromper ou d’être trompé qui découlent de ces prises de positions.

XI. Des neuf sortes de terrains ()

Les neuf sortes de terrains qui peuvent être à l’avantage ou au détriment de l’une ou de l’autre armée : les lieux de division ou de dispersion (à la frontière des positions ennemies) ; les lieux légers (avancés derrière les lignes ennemies) ; les lieux qui peuvent être disputés (qu’il faut prendre ou défendre face à l’ennemi) ; les lieux de réunion (zones de repli que l’ennemi peut aussi envisager comme telles) ; les lieux pleins et unis (qui permettent l’utilisation par les deux armées) ; les lieux à plusieurs issues (à la jonction de plusieurs États et par où les secours de l’une ou l’autre armée peuvent arriver) ; les lieux graves et importants (qui sont situés en territoire ennemi et ont un fort intérêt stratégique) ; les lieux gâtés ou détruits (difficilement praticables) ; les lieux de mort (zones de danger critique).

XII. De l’art d’attaquer par le feu ()