Les troubles au Tibet de 1987 à 1993 sont une série de manifestations, émeutes et violences qui eurent lieu au Tibet de 1987 à 1993, principalement à Lhassa.

Les manifestations débutent le . Elles se poursuivent les et puis reprennent en mars et en , tournant à l'émeute. Les violences entraînent des morts parmi les manifestants et les forces de l'ordre. Du 5 au une nouvelle série de manifestations dégénèrent, durant lesquelles les forces de sécurité tirent sur les manifestants. Le gouvernement de la région autonome du Tibet décrète la loi martiale à Lhassa le . Celle-ci reste en vigueur jusqu'en .

Les causes, le déroulement et le bilan de ces troubles diffèrent sensiblement selon qu’on se fie aux sources du gouvernement chinois, à celles du gouvernement tibétain en exil, à celles des observateurs ou à celles des organisations humanitaires.

Le gouvernement chinois et le gouvernement régional tibétain affirment que les émeutes de Lhassa ont été préparées par des organisations tibétaines en exil, lesquelles ont envoyé des hommes susciter des troubles au Tibet. Selon le frère du dalaï-lama, Gyalo Thondup, les troubles de 1987-1989 furent concoctés par des gouvernements étrangers, allégation que l'historien tibétain Tsering Shakya trouve fascinante mais manquant d'éléments permettant de la corroborer Tsering Shakya, The Noodle Maker of Kalimpong reviewed by Tsering Shakya, in Foreign Affairs, novembre-décembre 2015 : .

Contexte et causes des troubles La libéralisation du pouvoir (1977-1987)

Au milieu des années 1980, le Tibet s’ouvre au tourisme, les voyageurs peuvent entrer en Chine en franchissant la frontière népalaise en de nombreux points, il n’y a plus de contrôle du gouvernement central ni d’obligation de passer par Pékin. Cette ouverture n'a d'équivalent dans aucune région himalayenne ou quasiment Jack D. Ives, Bruno Messerli, The Himalayan dilemma. Recalling development and conservation, Routledge, 1989, 295 p., en part. : . Le secrétaire général du parti communiste chinois, Hu Yaobang, s'est livré à une « auto-critique de la politique chinoise au Tibet »AFP, Il y a 20 ans, la mort de Hu Yaobang, détonateur du printemps de Pékin, Le Point, 13 avril 2009., « demandant une plus grande autonomie et proclamant le respect de la liberté de croyance »Encyclopédie Larousse, politique qui est appliquée par Wu Jinghua, le nouveau premier secrétaire du parti au Tibet. Dès lors, les Tibétains se mettent à afficher publiquement des photos du dalaï-lama Subhuti Dharmananda, FROM TIBET TO INDIA: History of the Attempted Destruction of Tibetan Culture in Tibet and the Efforts at Preservation of Tibetan Culture in Exile : (il s’agit d’une citation du livre de Tsering Shakya, The Dragon in the Land of Snows, ).. Ils n’ont plus à quémander auprès des étrangers sa photo : après avoir été interdite, elle est désormais vendue ouvertement à des étals dressés devant le Temple du Jokhang à LhassaDavid Holley, Tibet’s Hunger to be Free Symbolized by Dalai Lama, Los Angeles Times, January 21, 1989 : . En 1986, Lhassa connaît un événement religieux de premier plan : le rétablissement de la fête de la Grande Prière, ou Monlam Chenmo, interdit depuis 1966, et traditionnellement le plus grand rassemblement de pèlerins tibétains de toute l'annéePierre-Antoine Donnet, Guy Privat, Jean-Paul Ribes, Tibet : des journalistes témoignent, L'Harmattan, 1992, 191 p., (intervention de Fabienne Jagou) : . L'éviction politique en 1987 puis le décès de Hu Yaobang en 1989Michel Bonnin, Au loin l’harmonie : La gestion de la crise tibétaine de 2008 par les autorités chinoises Revue Perspectives chinoises, 2009 « brisent ce timide élan réformateur »2002 : L'épopée des Tibétains : entre mythe et réalité, de Laurent Deshayes et Frédéric Lenoir, Fayard .Groupe d'information sur le Tibet, site du Sénat : .

Origines des manifestations Pour Baogang He et Barry Sautman, les manifestations à Lhassa intervinrent après que la République populaire de Chine eut fait droit, fin 1986, aux principaux griefs des Tibétains concernant les freins à la pratique religieuse, la migration des Han et autres sujets. Nombre de Tibétains en étaient venus à accepter la place du Tibet dans la Chine et un consensus se dessinait entre Pékin et les élites tibétaines. En réaction, les émigrés et leurs partisans lancèrent une campagne d'internationalisation impliquant le déroulement de manifestations à Lhassa Baogang He and Barry Sautman, The politics of the Dalai Lama's new initiative for autonomy (1), in Pacific Affairs, 78.4 (Winter 2005), également disponible sur le site Phayul.com : .

Les moines et les nonnes bouddhistes ont joué un rôle de premier plan dans les manifestations pro-indépendantistes (Barry Sautman et Shiu-hing Lo, 1995) Barry Sautman and Shiu-hing Lo, The Tibet Question and the Hong Kong Experience, Occasional Paper/Reprint Series in Contemporary Asian Studies Series, Number 2 - 1995 (127) : , entraînant à leur suite un grand nombre de manifestants Authenticating Tibet: Answers to China's "One Hundred Questions", Anne-Marie Blondeau, Katia Buffetrille (sous la dir. de), p. 158 : .

Selon Robert Barnett, en 1987, après que le dalaï-lama eut demandé le soutien politique de l’Occident, la propagande chinoise le condamna en des termes rappelant le début des années 1980, ce qui conduisit à des manifestations et marqua la fin d'une période de concessionsSteve Lehman, Robert Barnett, Jean-Paul Ribes (préface), Les Tibétains en lutte pour leur survie, Hoebeke, 1999, , p. 185 : . Robert Barnett donne trois incidents ou facteurs décisifs ayant déclenché les manifestations des moines en 1987 : la colère des Tibétains suscitée par les invectives des médias officiels chinois contre le dalaï-lama à la suite de son Plan de paix en cinq points pour le Tibet, un discours prononcé à Washington le ; l'écœurement de nombreux habitants de Lhassa en raison du rassemblement obligatoire du au stade Triyue Trang, où personnes durent écouter la sentence de mort de deux Tibétains (décrits comme des meurtriers par le gouvernement chinoisPierre-Antoine Donnet, Tibet mort ou vif, Gallimard, 1990, 352 p., p. 171 : mais comme détenus politiques par les exilés tibétains)The Tibetans, Conflict Early Warning Systems (CEWS) research project of the International Social Science Council], Center for International Studies and Department of International Relations, University of Southern California., apparemment une réponse officielle au discours du dalaï-lama. Les condamnés y furent exhibés et leur sentence fut annoncée en forme d’avertissement politique, ils furent exécutés immédiatementRobert Barnett, dans Le Tibet est-il chinois ?, ouvrage collectif dirigé par Anne-Marie Blondeau et Katia Buffetrille, Albin Michel, coll. « Sciences des religions », 2002, p. 146. ; le mécontentement à Lhassa causé par la propagande continuelle et les désagréments entraînés par un marathon organisé par les autoritésRobert Barnett, in Le Tibet est-il chinois ?, , p. 387 : pour marquer l'intégration du Tibet à la Chine. Les gens ont exprimé dans les manifestations pourquoi ils manifestaient : ils demandaient à être libérés de la loi chinoise et le retour du dalaï-lamaRobert Barnett, in Le Tibet est-il chinois ?, , pp. 387-388..

Chronologie Les manifestations débutent le , six jours après un discours du dalaï-lama au Congrès américain au cours duquel il propose de faire du Tibet, ramené à ses frontières historiques, une « zone de paix démilitarisée » et trois jours après l'exécution de deux Tibétains devant personnes dans un stade de Lhassa. Elles se poursuivent lors de manifestations de moines et de civils tibétains réprimées par la police en , puis en . Du 5 au a lieu une nouvelle série de manifestations, durant laquelle les forces de sécurité tirent sur la fouleEncyclopedia of Human Rights, David P. Forsythe ed., 2009, vol. 1, p. 332.. Cette violence, « la plus sanglante depuis la fin de la Révolution culturelle », s’accompagne de l'instauration de la loi martiale le . Celle-ci reste en vigueur jusqu'en Robert Barnett, in Le Tibet est-il chinois ?, , pp. 377 et suivantes..

1987 Fin septembre : Des affiches sont apposées sur les murs de bâtiments officiels et de maisons de Lhassa, par des étrangers selon des témoignages crédiblesPierre Antoine Donnet, , p. 171 : elles reproduisent la résolution de la sous-commission des droits de l'homme de la chambre des représentants des États-Unis et tiennent la Chine responsable de mort d'un million de Tibétains..

: Le matin du , un groupe de 20 à 30 moines nationalistes du monastère de Drepung font plusieurs fois le tour du Jokhang en arborant des drapeaux tibétains faits maison (dont la possession est interdite) et en criant des slogans indépendantistes, sans que la police n'intervienne. Ils sont rejoints par 150 à 200 autres personnes et, après avoir été harangués devant le temple, tous marchent sur le siège du gouvernement de la Région autonome. Un peu avant d'arriver à celui-ci, ils sont arrêtés par la police. Selon des témoins, les arrestations sont accompagnées de coups. Selon Human Rights Watch, le comportement des manifestants est totalement non violent Human Rights in China, Human Rights Watch, 1988, p. 58 : . Melvyn C. Goldstein, The Snow Lion and the Dragon: China, Tibet, and the Dalai Lama, University of California Press, 1997, 165 pages, p. 79 : .. L'agence Chine Nouvelle, pour sa part, accuse les protestataires d'avoir frappé et blessé plusieurs agents de police qui essayaient de maintenir l'ordre Claude Arpi, Dharamsala and Beijing: The Negotiations that never were, Lance Publishers, 2010, 294 p., (The Lhasa Riots), pp. 130-131 : . Vingt-quatre policiers furent blessés et deux véhicules détruits Authenticating Tibet: Answers to China's "One Hundred Questions", Anne-Marie Blondeau, Katia Buffetrille (sous la dir. de), p. 313 : </ref>. Selon le Tibetan Youth Congress, depuis cette manifestation, les Tibétains en exil commémorent le comme « journée noire » Tibetans protest seeking release of political prisoners, site du Tibetan Youth Congress, 27 septembre 2004 : .