Le Minton’s Playhouse est un club de jazz situé au rez-de-chaussée de l'Hotel Cecil au 210 West 118th Street dans le quartier de Harlem. Il fut ouvert en 1938 par le saxophoniste ténor Henry MintonShipton, p. 88.. C'est ici que s'est développé le jazz moderne, connu aussi sous le nom de bebop, grâce aux jam sessions de Thelonious Monk, Kenny Clarke, Charlie Christian, Charlie Parker et Dizzy Gillespie, dans les années 1940. Le club entra dans une phase de déclin à la fin des années 1960 avant de fermer en 1974Alan Feuer, “Harlem Journal; Where Lady Day Sleeps, a Jazz Tradition Awakes.” The New York Times, 13 mars 2005..
Il a rouvert ses portes en 2006 sous le nom de Uptown Lounge at Minton’s Playhouse après trente-deux ans de fermetureThe Reopening of Minton’s Playhouse. Jazz Press Service, 13 mai 2006.Site officiel du Minton’s Playhouse..
Les débuts du club Le premier propriétaire du club, Henry Minton, était bien connu à Harlem pour avoir été le premier délégué syndical noir à l'American Federation of Musicians Local 802Gottlieb p. 550.. Il fut également le directeur du fameux Rhythm Club, situé lui aussi à Harlem au début des années 1930, un club fréquenté par Louis Armstrong, Fats Waller, James P. Johnson et Earl HinesGottlieb p. 112.. Minton parvint à faire de son club un endroit apprécié des plus grands musiciens de New YorkGottlieb pp. 550-1..
Minton institua la tenue régulière de jam sessions dans son club, qui montrèrent plus tard leur rôle prépondérant dans le développement du bebopIbid., p. 551.. Grâce à ses relations, Minton pouvait protéger les musiciens des amendes qu'ils auraient dû payer pour leur participation à des jam sessions, une activité qui était interdite par le syndicatGourse, p. 20.. Dizzy Gillespie raconte que des délégués syndicaux se rendaient alors de clubs en clubs pour prendre sur le fait les musiciens qui participaient à des jam sessions, et leur faire payer des amendes "de cent à cinq-cents dollars", mais qu'ils étaient "pour ainsi dire immunisés au Minton's grâce à Henry Minton"Gottlieb p. 560.. Selon l'écrivain Ralph Ellison, le Minton's Playhouse assurait "un refuge, une communauté homogène, où cette collectivité aux expériences communes y trouvait continuité et lieu d'expression".
Les années 1940 thumb|De gauche à droite, Thelonious Monk, Howard McGhee, Roy Eldridge et Teddy Hill devant le Minton's Playhouse, New York (1947) À la fin des années 1940, Minton engagea le chef d'orchestre Teddy Hill pour diriger le club. Poursuivant la même politique que celle de Minton, Teddy Hill utilise ses contacts du Savoy Ballroom (où son orchestre se produisait) et de l'Apollo Theater, pour faire connaître le clubIbid., p. 88.. Teddy Hill constitue un quartet-maison avec Thelonious Monk au piano, Joe Guy à la trompette, Nick Fenton à la contrebasse, et Kenny Clarke à la batterieShapiro and Hentoff, p. 339.. Joe Guy et Kenny Clarke faisaient partie du groupe de Teddy Hill avant qu'ils ne se sépare en 1939Szwed, p. 41.. Selon Clarke, "Teddy Hill voulait faire des choses pour ceux qui travaillaient avec lui", en leur procurant du travail pendant les périodes difficilesIbid., p. 339.. Le quartet du Minton's en 1941, avec comme invités habituels Dizzy Gillespie et Charlie Christian, aura un rôle prépondérant dans l'émergence du bebop au début des années 1940. Plus tard, le saxophoniste ténor Kermit Scott rejoindra l'orchestre du Minton's PlayhouseDeVeaux, p. 137..
Monday Celebrity Nights Une particularité du Minton's Playhouse sous la direction de Teddy Hill fut la tenue des célèbres Monday Celebrity Nights parrainées par Schiffman, le propriétaire de l'Apollo Theater. Schiffman offrant souvent aux musiciens les repas et les boissons, la table du Minton's devint presque aussi populaire que sa musique.
Duos et duels Lors des Monday Celebrity Nights, beaucoup de grands musiciens tels que Roy Eldridge, Hot Lips Page, Ben Webster, Don Byas et Lester Young venaient participerGottlieb p. 552. Les duels de trompette entre Roy Eldridge et Dizzy Gillespie devinrent légendaires, Dizzy dépassant parfois son maître. Interviewé par Al Fraser, Dizzy Gillespie raconte comment, un soir, Thelonious Monk taquina Eldridge après son duel avec lui : . Même si Eldridge était un musicien bien établi dans le milieu du swing, il était très présent au Minton's, et il contribua par ses encouragements à pousser Gillespie et Clarke vers de nouvelles pistesShapiro and Hentoff, p. 347..
Eldridge et les autres maîtres du swing qui participaient aux du Minton's jouèrent un rôle important dans l'évolution du swing vers le bebop en inspirant la génération suivante de musiciens. Le jeune Sonny Stitt fut témoin des grandes joutes musicales entre saxophonistes célèbres au début des années 1940 :
Herman Pritchard, qui tenait le bar du Minton's « à l'ancienne époque », se souvient que Ben Webster et Don Byas « se battaient comme des chiens avec leurs saxophones »Gottlieb p. 552.. Ralph Ellison pense que ce qui se produisait au Minton's de 1941 à 1942 était « un symposium permanent du jazz, une addition de tous les styles personnels et traditionnels du jazz. »
Charlie Christian et l'orchestre du Minton's Le jeune Charlie Christian, l'un des pionniers de ce nouveau style qui allait devenir le bebop, était le guitariste de l'orchestre de Benny GoodmanSchuller p. 576.. Il jouait tous les soirs au Minton's et en était devenu une vedette. Âgé de 25 ans en 1941, il meurt d'une tuberculose le . Des enregistrements réalisés en 1941 par Jerry Newman, étudiant de l'Université Columbia, montrent que le jeu de Charlie Christian était novateur :
Bird et Dizzy Peu de temps après le décès de Charlie Christian, Charlie Parker commença à apparaître comme le nouveau leader du mouvement bebop. Au Minton's Playhouse, les séances de Charlie Parker avec Dizzy Gillespie, Thelonious Monk et Kenny Clarke continuaient à développer les idées découvertes par Charlie ChristianEnstice and Rubin, pp. 172-3.. Avant 1942, Parker avait passé plus de temps au Clark Monroe's Uptown House, un autre club de jazz de Harlem connu pour ses jam sessions qui finissaient à l'aube, qu'au Minton's PlayhouseWoideck, pp. 28-31.. Après avoir quitté l'orchestre de Jay McShann fin 1941, Parker est engagé en 1942 dans celui de Earl Hines où il retrouve Dizzy Gillespie, qu'il avait rencontré quelque temps auparavantIbid., p. 76.. C'est à partir de ce moment-là que Parker "Bird" fait du Milton's son quartier général :
Parker ne fut jamais officiellement membre de l'orchestre du Milton's pendant cette époque, mais convaincus de son apport au mouvement bebop, Clarke et Monk demandèrent à Teddy Hill de l'intégrer à l'orchestre. Devant son refus, ils décidèrent alors de payer Parker avec leurs propres cachetsGourse, p. 22..
Après l'arrivée de Parker sur la scène de Harlem, vint une nouvelle génération de musiciens. Miles Davis, Fats Navarro, Dexter Gordon, Art Blakey, Max Roach, et de nombreux autres furent attirés par le Minton's PlayhouseIbid., p. 23.. Miles Davis "se fit les dents" aux jam sessions du Minton's :
Pouvoir jouer au Minton's Le Minton's Playhouse était devenu si populaire à cette époque que l'orchestre finit par mettre au point des techniques pour repérer les musiciens qui ne pouvaient pas y jouer. D'après le contrebassiste Milt Hinton, Gillespie demandait à l'orchestre de jouer des standards, comme I Got Rhythm de Gershwin, sur des tonalités tellement difficiles qu'elles étaient censées décourager les débutants de l'embaucheGottlieb, p. 564..
La fin d'une époque À partir des années 1950, les jam sessions laissent la place à des spectacles de grands noms du jazzSiegal.. À la fin des années 1960, les orchestres de jazz sont passés de mode. Amiri Baraka, pseudonyme de l'écrivain américain LeRoi Jones, écrit en 1967 dans son livre Black Music : "Les groupes qui viennent jouer au Minton's ne sont que des répliques qui cherchent à imiter ce qui fut à la pointe de l'expérience vingt-cinq ans auparavant."LeRoi Jones. Black Music. New York: Quill, 1967.. Bien qu'il existât depuis plus de trente ans, le Minton's Playhouse restait associé aux années 1940 et à ses jam sessions qui avaient donné naissance au bebop.
Le club ferme définitivement ses portes en 1974. Plusieurs tentatives de relances échouent jusqu'en 2006, lorsque le club rouvre sous la direction d'Earl Spain.
Notes
Voir aussi
Liste des clubs de jazz new-yorkais
Bibliographie Davis, Miles, with Quincy Troupe. Miles: The Autobiography. New York : Simon and Schuster, 1989. DeVeaux, Scott. The Birth of Bebop: A Social and Musical History. Berkeley : University of California Press, 1997. Enstice, Wayne, and Paul Rubin. Jazz Spoken Here: Conversations with Twenty-Two Musicians. New York : Da Capo Press, 1994. Feuer, Alan. Harlem Journal; Where Lady Day Sleeps, a Jazz Tradition Awakes. The New York Times, . Gottlieb, Robert, ed. Reading Jazz: A Gathering of Autobiography, Reportage, and Criticism from 1919 to Now. New York: Random House, 1996. Gourse, Leslie. Straight, No Chaser: The Life and Genius of Thelonius Monk. New York: Schirmer Books, 1997. Lees, Gene. You Can’t Steal a Gift: Dizzy, Clark, Milt, and Nat. New Haven: Yale University, 2001. LeRoi Jones. Black Music. New York: Quill, 1967. Schuller, Gunther. The Swing Era: The Development of Jazz 1930-1945. New York: Oxford University Press, 1989. Siegal, Nina. “Neighborhood Report: Harlem; At Birthplace of Be-Bop, Revival Blues.” The New York Times, . Shipton, Alyn. Groovin’ High: The Life of Dizzy Gillespie. New York: Oxford University Press, 1999. Szwed, John. So What: The Life of Miles Davis. New York: Simon and Schuster, 2002. Woideck, Carl. The Charlie Parker Companion: Six Decades of Commentary. New York: Schirmer Books, 1998.
Liens externes
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