L'histoire de la tour de Babel (hébreu : / Migdál Babél ; en arabe : / Burğ Bābil) est un épisode biblique rapporté dans le Livre de la Genèse , peu après l'épisode du Déluge.
La tour biblique pourrait avoir été inspirée par l'Etemenanki, une ziggurat de sept étages dédiée au dieu Mardouk à Babylone et désignée comme .
Le mythe fut d'une fécondité remarquable et a inspiré des réflexions sur l'origine de la diversité des langues, la puissance de l'effort collectif, l'orgueil humain, la fonction civilisatrice de la ville et la totalisation du savoir. Il a aussi servi de métaphore architecturale à des organismes transnationaux et multilingues.
Origine du nom En akkadien 𒆍𒀭𒊏𒆠 / Bābilim signifie « la porte des dieux »John Day, From Creation to Babel : Studies in Genesis 1-11, Bloomsbury Publishing, 2014, p. 179–180.. Dans le récit bibliqueGenesis 11:9, ce mot prend un tout autre sens en raison d'un jeu de mots introduit avec la racine hébraïque BLBL, qui signifie « bredouiller », « confondre »John L. Mckenzie, The Dictionary of the Bible, Simon and Schuster, 1995, p. 73..
Récits originaux vignette|Mosaïque de la chapelle palatine de Palerme ().
Peu après le Déluge, alors qu'ils parlent tous la même langue, les Hommes atteignent une plaine dans le pays de Shinar et s'y installent. Là, ils entreprennent de bâtir une ville et une tour dont le sommet touche le ciel, pour se faire un nom. Alors Dieu brouille leur langue afin qu'ils ne se comprennent plus, et les disperse sur toute la surface de la Terre. La construction cesse. La ville est alors nommée Babel.
Le récit se trouve dans le Livre de la Genèse () :
Le Livre des Jubilés précise la durée du travail de construction et donne des détails sur les dimensions : vignette|gauche|Miniature par le Meister der Weltenchronik (vers 1370).
L'Apocalypse grecque de Baruch (vers 70 de notre ère) précise que les dirigeants de ce projet étaient tellement mauvais qu'ils ne permettaient même pas à une femme en train d'accoucher d'abandonner son poste de travailIsidore Singer, Jewish Encyclopaedia, II, art. Babel, p. 396..
Le récit de Flavius Josèphe dans Les Antiquités judaïques (fin du ) ajoute une justification rationnelle à la décision de construire cette tour :
Les commentaires du Midrash offrent diverses précisions sur les mobiles de cette entreprise et le défi que les Hommes avaient ainsi lancé à Dieu et à Abraham. C'était aussi une façon d'éviter une répétition du déluge. Selon le Sefer Ha-Yashar, six cent mille personnes auraient pris part à cette entreprise. La tour avait atteint une telle hauteur qu'il fallait un an pour amener les matériaux au sommet. Lorsque Dieu confond les langues, le maçon qui avait commandé du mortier recevait plutôt des pierres, ce qui entrainait des colères; certains des ouvriers sont transformés en singes, en mauvais esprits, en démons ou en fantômes.
Traditions
La tradition biblique vignette|Cornelis Anthonisz (1547) interprète très librement le récit biblique.
Selon la tradition biblique, Nemrod, le « roi-chasseur » qui régnait sur les descendants de Noé, est à l'origine du projet. Babel est souvent identifié à Babylone. L'unique langue parlée par les hommes est appelée la langue adamique. Pour certains, cette histoire qui explique la diversité des langues, illustre la nécessité de se comprendre pour réaliser de grands projets, et le risque d'échouer si chacun utilise son propre jargon.
On peut aussi y voir une illustration des dangers que représente la recherche de la connaissance, vue comme un défi lancé à Dieu :
Babel est aussi une ville, bâtie collectivement pour « se faire un nom » ; on pourrait comprendre « pour exister ». On peut en effet voir la Ville comme le lieu de la désobéissance des hommes envers DieuJacques Ellul, Sans feu, ni lieu : signification biblique de la grande ville, Paris, Gallimard, collection Voies ouvertes, 1975, .. Mais le mot hébreu shem, souvent traduit par « nom », peut également vouloir dire « monument », au sens d'un mémorialBrown-Driver-Briggs Hebrew and English Lexicon, lire en ligne. Ce sens est naturel dans ce passage, et résout le problème de l'interprétation de l'expression « se faire un nom » qui paraît à première vue hors sujet(http://www.biu.ac.il/JH/Parasha/eng/matot/betzer.html Study Sheet on the Weekly Torah PortionÉsaïe 55:13, où le mot shem est traduit, dans la New American Standard Bible, par l'anglais memorial..
La ville et la tour sont construites sur une faille, Shinar, qui pour les Anciens, met en relation le monde des hommes avec celui des dieux : les Enfers. On peut comparer Babel à Hénoch (le commencement, en hébreu), première ville biblique construite par Caïn sur la terre de Nod (de l'errance, en hébreu), où sont nées les premières réalisations des hommes, par l'artisanat et les arts de Tubalcaïn et de Youbal ; mais cette ville est aussi le théâtre du crime de Lamech. et Dieu la détruit par le Déluge.
La tradition musulmane
Babel est citée au « Chapitre sur la prière dans les ruines et les lieux de douleur » d'un important recueil de traditions musulmanes. Dans les Chroniques de Tabari (), Nemrod fait construire une tour (sarh) à Babil, afin d'attaquer Dieu . Mais Dieu détruit la tour et le langage unique de l'humanité, qui était le syriaque, est confondu en 72 langues. Dans une variante, seul le patriarche Eber, ancêtre d'Abraham, se voit accorder la permission de garder sa langue originelle, l'hébreu, parce qu'il n'avait pas participé à la construction.
Contexte historique
Selon l'assyriologue Wolfram von Soden, on ne doit pas rechercher une origine, le récit de l'auteur biblique sur la tour de Babel étant un « mythe construit » qui ne repose sur aucune tradition orale Wolfram von Soden, « », 3, 1971, p. 253-264..
Le professeur d'histoire des religions Christoph Uehlinger voit dans ce récit de la tour un texte anti-assyrien se moquant de la volonté d'hégémonie de cette puissance, alors que la construction de sa nouvelle capitale Dur-Sharrukin n'est toujours pas achevée à la mort du roi Christoph Uehlinger, , ; Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1990, pp. 514-558..
Toutefois, des archéologues soulignent les points communs entre la tour de Babel et la ziggurat de l’Etemenanki, . Dédiée au dieu principal de la ville, Marduk, cette tour à étages s'élevait au centre de Babylone, au cœur du sanctuaire de l’Esagil (). L’Etemenanki était le , le . Construite durant plus d'un siècle par les rois Assarhaddon (680-669), Assurbanipal (668-630), Nabopolassar (626-605) et (604-562), cette ziggurat avait une base de de côté et peut-être une hauteur équivalente. Elle comptait probablement sept étages, colorés par des parements de briques émaillées (le chiffre 7 avait une valeur symbolique en Mésopotamie). Cependant, sa forme n'était pas circulaire : toutes les ziggurats avaient une base carrée ou rectangulaire, selon la description qu'en a donnée Hérodote :
Après la prise de Jérusalem par en 586 av. J.-C., une partie de la population juive avait été déportée à Babylone, comme cela se faisait couramment pour assurer le calme dans les régions conquises. En arrivant à Babylone, les Juifs ont probablement été subjugués par la grande ziggurat du dieu Marduk, tout comme elle frappa d'étonnement Alexandre le Grand, qui ordonna des travaux de réparation sur sa fortune personnelle, et en voulut une reproduction miniature en guise de tombeauC. W. Ceram, Des Dieux, des tombeaux, des savants.. Ce monument pourrait donc avoir servi de référent de base au mythe de Babel.
Dans le mythe mésopotamien, Enmerkar et le seigneur d'Aratta (), Enmerkar, fondateur légendaire de la cité d'Uruk, est en train de construire une énorme ziggurat à Eridu et demande de l'aide à la cité d'Aratta, située sur le plateau iranien. Il implore le dieu Enki et appelle à l'aide la déesse Ishtar. Celle-ci lui conseille d'envoyer un héraut pour négocier avec le seigneur rival. Au cours des négociations, le héraut récite une incantation implorant Enki de restaurer l'unité des langues dans la régionSelon la traduction de Kramer, il implore le dieu de semer la confusion des langues. Voir Enmerkar and the lord of Aratta.
Depuis la découverte en 1872 de « la tablette du déluge » par George Smith, il ne fait pas de doute que les récits de la Genèse présentent de nombreux parallèles avec les récits provenant des tablettes sumériennes et babyloniennes: l'ancienne Babylone et le monde de la Bible relèvent assurément d'un même contexte culturel et littéraire comme le montrent les nombreux récits de déluge et de construction d'une tour que relatent les tablettes trouvées en Mésopotamie.
Parallèles dans d'autres cultures vignette|Hendrik III van Cleve (). vignette|Entourage de Hendrik III van Cleve ().
Plusieurs cultures ont des mythes contenant des points communs avec le récit de Babel.
Mythologie grecque Le récit de la tour de Babel a été mis en relation avec le mythe grec de la révolte des Titans contre Ouranos.
Afrique L'anthropologue James George Frazer a relevé de nombreux parallèles entre les récits de la Genèse et des légendes de divers peuples à travers le monde. Ainsi, dans la mythologie des Lozis, des hommes méchants construisent une tour afin de poursuivre le Créateur Nyambe qui s'est enfui au ciel sur une toile d'araignée, mais les hommes périssent quand les mâts s'écroulent.
Au Congo, des hommes dans un village se mettent en tête d'atteindre la Lune en érigeant de longs poteaux les uns sur les autres, jusqu'à ce que le tout s'écroule : depuis ce temps-là, personne n'a plus jamais tenté d'atteindre la Lune. Chez les Ashantis, les mâts sont remplacés par des pilons. De même, chez les Kongos ainsi qu'en Tanzanie, les hommes empilent des bâtons ou des troncs pour tenter d'atteindre la Lune.
Amérique centrale Le dominicain Pedro de los Rios, qui a vécu en Amérique centrale entre 1526 et 1529, rapporte une légende selon laquelle la Grande Pyramide de Cholula aurait été construite par sept géants rescapés du Déluge, sous la conduite de leur frère ainé, Xelhua, surnommé l'Architecte. Ils voulaient construire une pyramide qui atteindrait les cieux, mais les dieux, furieux de voir un tel orgueil, lancèrent le feu du ciel sur la pyramide, tuant nombre d'ouvriers, si bien que la tour est restée inachevée et a par la suite été consacrée à Quetzalcóatl. Une tradition similaire est rapportée par le dominicain Diego Durán (1537-1588), mais avec des détails indiquant une indiscutable contamination par le récit biblique.
Interprétations thumb|Lodewijk Toeput (1587). vignette|Lucas van Valckenborch (1594).
Augustin d'Hippone l'analyse dans De la Genèse au sens littéral.
Les commentateurs se sont aussi penchés sur .
Alexander Hislop Selon le pamphlet anticatholique The Two Babylons d'Alexander Hislop, pasteur protestant du , le fondateur de Babylone, Koush, père de Nemrod, s'identifierait à Hermès. Ainsi ce qui caractériserait le régime Babylonien serait la découverte des langages secrets, de l'hermétisme (ce qui est caché), et ceci dans un but de Pouvoir. C'est dans cette volonté de promouvoir des langages secrets que réside le pouvoir des classes supérieures, et aussi la cause de la confusion des langages et leur multiplication parmi les peuples. Les humains de Babel (Babylone) trouvent ainsi leur punition dans le système de pouvoir qu'ils ont eux-mêmes inventé..
Gerhard von Rad