Miguel Abensour, né le à Paris et mort dans la même ville le , est un politologue et philosophe français.

D'abord professeur de science politique à Dijon puis à l'université de Reims, il enseigne ensuite à l'université Paris VII-Denis-Diderot dont il devient professeur émérite. En parallèle, il collabore à des revues de sciences sociales, il dirige la collection éditoriale « Critique de la politique » et il préside le Collège international de philosophie.

Dans la seconde moitié du , Abensour œuvre au retour de la philosophie politique en France en suivant plusieurs axes : réfléchir l'auto-émancipation des dominés, penser la politique contre la sociologie politique, prolonger les intuitions de la première « Théorie critique ».

Concrètement, outre la publication de textes critiques de la politique dans sa collection éditoriale, il étudie des écrits et analyse des faits politiques. Des écrits : attentif aux controverses sur le legs, le déroulement et l'historiographie de la Révolution française, il interroge les contradictions des révolutionnaires et il commente leurs textes ; accompagnant la redécouverte de Karl Marx, notamment ses écrits de jeunesse, il entend démarquer la pensée de Marx de la pensée marxiste. Des faits : après l'advenu du Troisième Reich et la Shoah, après le fascisme italien et face à l'URSS stalinienne et la Chine maoïste, il questionne la nature de ces systèmes totalitaires où la domination se répand et où la politique disparaît ; d'autre part, quand nombre de chefs d'État ou de gouvernement se réclament de la démocratie libérale, il conserve et creuse la distinction entre le gouvernement représentatif et la démocratie, dont il examine les formes au cours de l'histoire.

Dans la même perspective critique, il étudie les écrits des penseurs de l'utopie (comme Thomas More, Pierre Leroux ou Emmanuel Levinas). Contestant les filiations qui font de l'utopie la matrice des totalitarismes du , il explore les utopies (politiques, littéraires, philosophiques, ainsi que les expériences concrètes) et découvre un . Plus encore, concevant l'être humain comme un être (c'est-à-dire sans fondement ni commandement), il avance que tout être humain est par essence un .

L'influence de l'œuvre de Miguel Abensour se déploie sur différents plans. D'abord sur le plan éditorial : inaugurée en , sa collection « Critique de la politique » continue de diffuser des textes de l'École de Francfort et poursuit son exploration du politique contre l'étatique. Ensuite sur le plan utopique : ses travaux qui réévaluent positivement la place de l'utopie dans l'histoire de la modernité offrent de nouvelles perspectives de recherches. Enfin sur le plan démocratique : sa conception d'une (située dans le spectre de la démocratie radicale) suscite autant l'intérêt que des critiques.

Biographie Enfance et adolescence Miguel Abensour est né le 1939 à Paris de parents venus d'Algérie française quelques mois avant le début de la Seconde Guerre mondiale.

Sous l'Occupation, Abensour doit vivre caché car son père est juif. Ainsi, ses parents et lui-même quittent Paris et s'installent dans un village des Basses-Pyrénées. Après la Seconde Guerre mondiale, son père travaille comme interprète d'allemand au procès de Nuremberg ; dans les dossiers de ce dernier, il découvre des photographies de déportés et des camps de concentration nazis .

En 1957 durant la Guerre d'Algérie, Abensour passe une partie de l'été à Oran d'où il revient choqué par les tensions qui minent les communautés. À son retour, alors que son père souhaite qu'il devienne avocat, il suit des études de philosophie politique.

Carrière universitaire Miguel Abensour commence sa carrière universitaire comme professeur assistant en science politique à l'université de Dijon en 1962, mais dès 1964 il quitte ce poste pour travailler au CNRS.

En 1973, Abensour est reçu au premier concours de l'agrégation de science politique. La même année, il obtient un doctorat en science politique après la soutenance d'une thèse d'État intitulée Les formes de l'utopie socialiste-communiste : Essai sur le communisme critique et l'utopie, dirigée par Charles Eisenmann puis par Gilles Deleuze (Georges Lavau figure dans le jury).

Au début des années 1980, Abensour est nommé à l'université de Reims où il est chargé de diriger le DEA de philosophie politique ; sur place, il crée une revue et le Centre de philosophie politique, où Claude Lefort et Pierre Clastres donnent des conférences. En 1983, Abensour commence à tenir des séminaires de philosophie au Collège international de philosophie, dont il devient le président de 1985 à 1987.

vignette|alt=Photographie du philosophe Herbert Marcuse|Photographie du philosophe Herbert Marcuse donnant une conférence à Berlin-Ouest (RFA) en . C'est en étudiant des textes de Marcuse que Miguel Abensour découvre l'École de Francfort.

Enfin, en 1990 Abensour est nommé professeur de science politique l'université Paris-VII-Denis-Diderot où il enseigne jusqu'au terme de sa carrière, et dont il est professeur émérite. Au sein de cette université, il est membre du Centre de Sociologie des Pratiques et des Représentations Politiques (CSPRP).

Comme professeur, Abensour dirige les thèses de doctorat de penseurs et de philosophes qui participent au renouvellement de la question politique en France dans les années - : Jean-Michel Besnier, Luc Ferry, Philippe Raynaud et Étienne Tassin. Il prend sa retraite en 2003.

Parcours intellectuel De revue en revue En parallèle de ses activités universitaires Miguel Abensour collabore à de nombreuses revues, dont certaines contribuent au retour de la philosophie politique en France au tournant des années 1980.

D'abord compagnon de route de la revue Utopie fondée par Hubert Tonka en , au début des années 1970 Abensour collabore à la revue Textures créée par Marc Richir ; en 1977, avec Cornelius Castoriadis, Pierre Clastres, Marcel Gauchet, Claude Lefort et Maurice Luciani, il co-fonde la revue Libre (dont le sous-titre est « Politique - Anthropologie - Philosophie »). De 1982 à 1984, il collabore à la revue créée par Claude Lefort, Passé-Présent ; en 1983, il lance les Cahiers de philosophie politique quand il enseigne à l'université de Reims ; et en 1992, au sein du CSPRP de Paris-, il prend part à la création de la revue Tumultes dirigée par Sonia Dayan-Herzbrun.

Enfin, juste avant son décès en 2017, Abensour co-fonde avec Michèle Cohen-Halimi, Katia Genel, Anne Kupiec, Gilles Moutot et Géraldine Muhlmann la revue Prismes (dont le premier volume paraît en 2018).

À la tête d'une collection éditoriale

En 1974, Miguel Abensour fonde la collection éditoriale « Critique de la politique » aux éditions Payot (désormais chez Klincksieck).

Abensour éclaire l'expression dans un manifeste : avant toute chose, il faut dissocier la domination de l'exploitation et persévérer dans une critique sociale de la domination et de ses formes nouvelles. Précisément : d'abord, il faut refuser la sociologie politique qui tend à faire de la politique une science ; ensuite, il faut se placer du côté des dominés ; enfin, il faut se demander pourquoi la majorité des dominés ne se révolte-t-elle pas.

vignette|redresse|alt=Photographie de la sculpture du Génie de la Liberté|À la fin des années , la silhouette du Génie de la Liberté () apparaît sur les couvertures des livres de la collection « Critique de la politique », fondée par Miguel Abensour aux éditions Payot.

Dans sa collection, il fait traduire des auteurs étrangers (comme Joseph R. Strayer ou Karl Löwith), il publie des textes inédits (comme La Révolution par l'État de Louis Mercier-Vega) et il réédite des ouvrages épuisés (comme Philosophie de l'histoire de France d'Edgar Quinet). Aussi, il contribue à diffuser en France les écrits des membres de l'École de Francfort (comme Max Horkheimer, Theodor W. Adorno ou Jürgen Habermas) en proposant des traductions de leurs articles et de leurs livres.

Exerçant le métier d'éditeur en philosophe, Abensour envisage chaque titre publié dans sa « Critique de la politique » comme une intervention politique dans l'espace public.

Au Collège international de philosophie Dans les années 1980, Miguel Abensour s'engage dans l'aventure du Collège international de philosophie. Il y tient d'abord des séminaires comme directeur de programme, avant d'y présider l'assemblée collégiale.

Pendant l'année 1983, Abensour propose des séminaires où l'œuvre de Karl Marx est lue à la lumière du de John G. A. Pocock ; en 1984, il interroge la pratique de la philosophie en s'appuyant sur les écrits du philosophe Pierre Leroux ; en 1985 et 1986, ses séminaires explorent le à travers les écrits de Theodor W. Adorno, Walter Benjamin et Emmanuel Levinas ; en 1987, il aborde une triple problématique : .

Élu président du Collège international de philosophie de à , à la suite de Jacques Derrida et Jean-François Lyotard, Abensour initie les directions de programme et l'assemblée collégiale. Aussi, il fonde la collection « Bibliothèque du Collège international de philosophie » aux éditions Aubier et lance les Cahiers du Collège international de philosophie. Enfin, sa présidence est marquée par le colloque « Heidegger : Questions ouvertes » de mars 1987 qu'il organise avec Éliane Escoubas ; à ce colloque, Emmanuel Levinas prend la parole pour évoquer son rapport au philosophe allemand Martin Heidegger.

Autrement, en Abensour coordonne avec Chantal Mouffe des « journées de travail » intitulées « Justice, communauté, liberté. Une controverse en philosophie politique » ; des journées au cours desquelles s'expriment différents penseurs, dont Claude Lefort, Bernard Manin, Quentin Skinner, Charles Taylor et Michael Walzer.

Brouilles, ruptures et amitiés intellectuelles Au cours de sa vie, Miguel Abensour se lie d'amitié avec de nombreux penseurs, tels Anne Kupiec, Jacques Taminiaux ou Sophie Wahnich. Parmi d'autres penseurs, il se brouille et rompt avec Claude Lefort et Marcel Gauchet, mais il reste fidèle à Maximilien Rubel et Louis Janover.

Dans les années 1970-1980, Abensour et Claude Lefort collaborent dans différentes revues (Textures, Libre et Passé-Présent) ; néanmoins, Abensour prend ses distances avec Lefort à partir des années 1990. Leur brouille prend sa source dans leurs interprétations divergentes des actions des révolutionnaires Louis Antoine de Saint-Just et Maximilien de Robespierre : d'abord, Abensour estime que Lefort commet une erreur en rapprochant les conceptions politiques de Saint-Just de celles du Marquis de Sade ; ensuite, il reproche à Lefort de suivre l'interprétation furétiste des actions de Robespierre, c'est-à-dire de voir dans celles-ci les prodromes du totalitarisme. Finalement, il rompt avec Lefort quand ce dernier abandonne l'idée de et choisit la démocratie libérale. Précisément, il reproche à Lefort de concevoir une idée de démocratie où l'État est une institution sociale nécessaire (d'une part, l'État serait le garant des droits acquis et revendiqués par la société civile ; d'autre part, l'État serait cette institution qui assure l'unité de la société).