vignette|redresse|« L'affaire Dreyfus à Paris. Mise en vente des journaux du soir rue du Croissant ».

Le rôle central joué par la presse et l'édition dans l'affaire Dreyfus est illustré par le symbole de l'engagement journalistique qu'est J'accuse d'Émile Zola. L'affaire Dreyfus est en effet le premier événement surmédiatisé en France. Des milliers de publications ont littéralement « fait » l'opinion. Cette presse libre et pléthorique se développe, grâce aux acquis de la République au travers, notamment, de la loi de 1881 sur la presse. Elle profite aussi des progrès technologiques de la seconde moitié du . Elle pèse très directement sur le déroulement de l'affaire Dreyfus au travers de campagnes parfois violentes et d'articles souvent sensationnels.

Contexte La loi sur la liberté de la presse de 1881 L'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 affirmait :

Mais hormis la période 1789 à 1792, la presse n'a jamais été libre en France. Aussi, l'un des engagements les plus importants de la République réside dans la liberté de la presse, en rupture avec les empires et les restaurations monarchiques. Elle fait voter la loi sur la liberté de la presse le , dont l'article affirme :

Contre l'obligation de désigner un directeur de la publication et celle de déposer des exemplaires à l'office du dépôt légal, quiconque peut créer un titre ou publier un livre sans accord préalable de l'État ou de ses services. Hormis la diffamation publique, assez sévèrement réprimée aux assises, l'expression d'une idée politique ou sociale, quelle qu'elle soit, ne peut être poursuivie par la loi. Il faut retenir que le racisme et l'antisémitisme ne sont pas punis par la loi à cette époque. Ce sont les articles 30 et 31 de cette loi, réprimant la diffamation, qui connaissent une notoriété certaine, car ils sont nommément cités par Émile Zola à la fin de son article J'Accuse.

La presse à la fin du Les progrès technologiques génèrent un mass media vignette|redresse|Affiche publicitaire du journal L'Éclair, vers 1900. La presse de la fin du connaît une démocratisation amenée par la loi de 1881, mais aussi et surtout une succession rapide de progrès technologiques qui fait basculer l'éditeur de presse du monde artisanal vers l'industrie en quelques années.

L'invention de la rotative en 1845, par l'Américain Richard Hoe, et son perfectionnement en rotative offset par William Bullock en 1863, permet un accroissement considérable du rendement des tirages. L'impression d'un titre jusqu’à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires dans des délais compatibles avec la fabrication quotidienneVoir plus avec les éditions. est désormais possible. L'effet est renforcé par l'abaissement du prix des titres grâce à la publicité naissante. Les grands journaux de la presse populaire sont ainsi vendus un sou (cinq centimes). Dans ces conditions, le Petit Journal atteint le million d'exemplaires à partir de 1890 et dépasse 1,7 million d'exemplaires en 1914. L'autre progrès technique, c'est l'invention de la linotype par l'Allemand Ottmar Mergenthaler en 1885. Cette invention permet la composition des pages, non plus caractère par caractère comme les typographes le font depuis Gutenberg, mais par lignes entières en frappant sur un clavier. C'est un important gain de temps dans la composition des pages. Ceci permet un bouclage des titres retardé et la diffusion d'informations de dernière minute. La dernière grande avancée, à partir de 1875 (gélatine) et 1883 (photogravure), est la reproduction photographique à des fins d'illustration. C'est la condition au lancement d'une presse populaire qui se doit d'être très illustrée.

La France voit donc très naturellement fleurir une importante variété de titres de presse, exact reflet de la diversité d'opinions du pays à ce moment. Du fait d'un lectorat captif et instruit, on est frappé par cette extraordinaire diversité de titres qui se comptent par centaines rien qu'à Paris, quotidiens du soir ou du matin, et hebdomadaires ou autres périodiques.

L'édition à la fin du vignette|redresse|L'âge du papier par Félix Vallotton. Lithographie publiée dans Le Cri de Paris, . Comme la presse, l'édition connaît un âge d'or dans le dernier quart du . Il n'est pas inutile de rappeler qu'à cette époque, la majorité des éditeurs sont encore des libraires qui impriment leur production dans leur arrière-cour. Ceci n'empêche pas quelques-uns d'entre eux de vendre des dizaines de milliers d'exemplaires du même ouvrage.

Les progrès technologiques atteignent aussi l'édition, mais dans une moindre mesure que dans la presse, car les coûts d'investissement sont très lourds. Même avec la technologie, le livre reste assez cher, la publicité n'étant pas de mise dans le livre. Seuls les plus gros éditeurs peuvent s'équiper de manière moderne. Par ailleurs, la loi sur la presse autorise la publication politique et sociale jusque dans l'injure ou la diffamation, mais avec le risque d'amendes dont le montant peut être périlleux.

Une crise secoue justement le monde de l'édition en 1894-95 amenant la liquidation de dizaines d'éditeurs. Albert Savine, le propriétaire de la libraire antisémitique perd plusieurs procès contre des parlementaires. Il est ruiné et doit vendre fin 1893. Dentu, un autre spécialiste du brûlot décède à cette époque. Curel et Rougis ont repris le fonds mais ils vendent aussi. Curel et Fayard est un nouvel avatar de la librairie Fayard qui n'édite plus que de l'édition théâtrale. Quelques éditeurs antisémites parviennent à survivre, en se limitant à la production de nouvelles et de chansons. L'immense succès de La France juive d'Édouard Drumont à la fin des années 1880 consacre la victoire d'une certaine forme de littérature. D'autres auteursAuguste Chirac, Kamon, Hamon, lui emboîtent le pas, offrant un choix livresque plus que respectable à un lectorat friand d'explications simplistes aux maux de cette société de la fin du . Flammarion diffuse toujours l'ouvrage de Drumont mais se limite à celui-ciDictionnaire de l'affaire Dreyfus, entrée l'édition, Mollier, p. 377-382.

La presse dans l'affaire Dreyfus vignette|redresse|La Libre Parole d'Édouard Drumont. Le triomphe de J'accuse ne doit pas tromper. L'écrasante majorité des journaux est en effet anti-dreyfusarde jusqu’à la fin de l'affaire.

En 1894-1895 (procès, dégradation), aucun journal ne prend parti pour Dreyfus et tous le considèrent comme coupable dépassant souvent le cadre de l'information qui la fera qualifier par Reinach de « presse de sang »Histoire de l'affaire Dreyfus, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 2006, p. 126-133.. Quelques journaux, toutefois, mais sans s'engager pour autant, accueillent des articles qui appellent à retrouver la raison et à respecter la présomption d'innocence. Arthur Meyer, dans le monarchiste Le Gaulois, regrette l'interview donnée par Mercier qui règle le cas du prévenu avant tout procès () ; Émile Bergerat, dans Le Journal, demande que soit respectée la présomption d'innocence () ; Henry Fouquier, dans L'Écho de Paris, et Bernard Lazare, dans La Justice, dénoncent l'antisémitisme (8 et ) et Jean Ajalbert, dans L'Éclair, s'insurge de la folie de la foule le jour de la dégradation et de ses confrères (Léon Daudet et Maurice Barrès) qui font d'une histoire de trahison un unique argument antisémite (). Toutefois, si aucun journal ne peut douter du bien fondé de l'accusation et, par la suite de la justesse du verdict, l'immense majorité se prononce, avant le procès, contre le huis clos annoncé : Le Petit Parisien, Le XIXe siècle, Le Voltaire, La Justice, L’Avenir militaire, Le Soleil, Paris, Le Journal, La Lanterne, Le Figaro, Le Siècle, Le Rappel, Le Gaulois, La Cocarde, L’Écho de Paris, L’Autorité. Seuls La Libre Parole, L’Intransigeant, Le Petit Journal, La Patrie, L’Éclair et La Croix le défendront..

En 1896, alors que l'affaire du capitaine Dreyfus est enterrée, trois articles, après celui de Gaston Calmette dans Le Figaro () en rebond à la nouvelle de la fausse évasion de Dreyfus (voir infra : « Les interventions de la presse dans l'affaire Dreyfus »), exprimant un possible doute paraissent dans L'Autorité et dans Le Jour (9 et ). Mais ils reviennent vite à la raison et quand fin octobre paraît le mémoire en défense de Bernard Lazare, toute la presse étrille le défenseur du traîtrePhilippe Oriol, Bernard Lazare, Paris, Stock, 2003, p. 486-489 ; 515-517..

À l'automne 1897, quand l'affaire est relancée par Scheurer-Kestner, toute la presse se rue sur lui. Seul Le Signal, journal protestant, et Le Figaro sont à proprement parler dreyfusards. L'Aurore, Le Siècle, La Fronde, demandent la révision mais en se gardant bien de se prononcer sur la question de l'innocence. Le Temps et Le Rappel se montrent d'une « neutralité bienveillante ». Rapidement, sous la pression de ses lecteurs, Le Figaro fait machine arrière alors que progressivement, entre fin 1897 et le printemps 1898, Le Siècle, L'Aurore, La Fronde, Le Rappel, Le Radical, La Lanterne, La Petite République, Paris deviennent dreyfusards, rejoints aux premiers jours de 1898 par un nouveau titre : Les Droits de l'homme.

En 1898, la découverte du faux Henry et la mort de son auteur changent les données. Le Libertaire de Sébastien Faure vient grossir les rangs dreyfusards et Le Voltaire, Le Temps, Le Soleil, Le Petit Parisien, Le Journal des Débats, Le Figaro, et Le Matin défendent maintenant la nécessité de la révision du procès de 1894Ibid., p. 797-803.. Quelques titres se créent même dans l'unique but de défendre Dreyfus : La Libre Croyance, La Révision, La Revue du Matin, La Grande Bataille, La VolontéPhilippe Oriol, « Contribution à une bibliographie de l’affaire Dreyfus : recension des éphémères », Bulletin de la Société internationale d’histoire de l’affaire Dreyfus, n° 2, automne 1996, p. 43-63., et deux pastiches de la presse antidreyfusarde : Le Transigeant et C’est clair. Début 1899, se crée un nouveau journal de dreyfusard de combat, dirigé par l'anarchiste Sébastien Faure : Le Journal du Peuple.

En 1899, au moment du procès de Rennes, le paysage demeure le même. Toutefois, quelques journaux qui défendaient la nécessité de la révision changent de cap depuis qu'elle a été proclamée. On les appelle à l'époque les « épongistes ». Nous disposons d'un document établi pour le président Émile Loubet qui en donne le détail :

vignette|redresse|En famille, gravure sur bois de Félix Vallotton (Le Cri de Paris, ). Le père de famille lit le journal antidreyfusard L'Intransigeant tandis que la jeune femme, lui tournant le dos, est plongée dans le quotidien dreyfusard L'Aurore. Son fils (?) lit Le Libertaire, feuille anarchiste dirigée alors par Sébastien Faure, favorable à Dreyfus..

Presse dreyfusarde : L’Aurore : 93 000 lecteurs ; Les Droits de l’homme : 19 000 ; La Fronde : 14 500 ; Le Journal du peuple : 37 400 ; La Lanterne : 78 000 ; Paris : 4 000 ; La Petite République : 87 500 ; Le Radical : 70 000 ; Le Rappel : 30 700 ; Le Siècle : 20 000 ; Le Signal : 4 400 ; Voltaire : 5 000.

Presse « épongiste » : Le Figaro : 54 000 lecteurs ; Le Matin : 35 000 ; La Paix : 7 900 ; Le Petit Bleu : 30 000 ; Le Petit Parisien : 775 000 ; Le Temps : 44 000.

Presse antidreyfusarde : L’Antijuif : 60 000 lecteurs ; L’Autorité : 58 000 ; Le Courrier du Soir : 3 200 ; La Croix : 190 000 ; L’Écho de Paris : 125 000 ; L’Éclair : 130 000 ; L’Estafette : 10 000 ; L’Événement : 9 104 ; La France : 2 000 ; Le Gaulois : 23 000 ; La Gazette de France : 3 900 ; Gil Blas : 9 000 ; L’Intransigeant : 141 000 ; Le Jour : 7 500 ; Le Journal : 180 700 ; Le Journal des débats : 16 800 ; La Liberté : 8 600 ; La Libre Parole : 102 000 ; Le Moniteur universel : 1 400 ; La Nation : 1 000 ; Le National : 1 000 ; Le Parti national : 1 000 ; La Patrie : 120 000 ; Le Pays : 1 000 ; Le Petit Caporal : 6 900 ; Le Petit Journal : 995 000 ; Le Petit Moniteur : 7 000 ;