Dombey et Fils (en ) est un roman de Charles Dickens, publié à Londres en dix-neuf feuilletons d'octobre 1846 à avril 1848 par , puis en un volume chez Bradbury and Evans en 1848. Le roman a d'abord paru sous son titre complet, (traduit dans la Bibliothèque de la Pléiade par : Dossier de la maison Dombey et Fils), puis abrégé en . Il a été illustré, selon des indications très précises de Dickens, par le dessinateur Hablot Knight Browne.

Avec ce septième roman, Dickens couronne une première phase de son œuvre créatrice, parvenue, selon la critique, à sa maturité. À ce titre, il représente une charnière (« ») annonçant , avec, en effet, une parfaite adéquation entre, d'une part, sa perception des tensions sociales de l'époque et sa signification morale et, de l'autre, la cohérence de sa structure et la pertinence de son réseau symbolique.

Si, comme il l'écrit lui-même dans la préface d'une édition de 1865, le thème principal du roman précédent, Martin Chuzzlewit, a été l'égoïsme, celui de Dombey et Fils concerne l'orgueil démesuré d'un père que suit, après bien de tragiques turbulences, sa rédemption. Les trois cents premières pages concernent essentiellement les relations existant entre ce père et son fils, le Petit Paul, qui se languit et meurt, et l'amour exclusif que se portent Paul et sa sœur Florence que Mr Dombey néglige sans retenue. Le reste du roman concerne plutôt la relation père-fille que le malheur finit par rapprocher, Mr Dombey, en effet, perdant de sa superbe sous les coups du sort et cédant enfin à l'affection restée sans faille de Florence. Dans l'ensemble, malgré des passages comiques comme il s'en trouve dans toute l'œuvre de Dickens, Dombey et Fils est un roman d'humeur sombre, qui oppose symboliquement le foyer aride de Mr Dombey au rayonnement affectueux de la famille Toodle et au luminaire qu'est l'établissement nautique dirigé par Solomon Gills, l'oncle Sol, au nom prédestiné.

Lors de sa publication en feuilleton, le public n'a jamais boudé son plaisir et, à la parution en volume, a été, à la différence de son prédécesseur Martin Chuzzlewit, plutôt bien accueilli par la critique. Constamment réédité dans les pays anglophones et en traduction, il figure aussi au programme de littérature des établissements universitaires et a été plusieurs fois à l'honneur en France aux concours du CAPES et de l'agrégation d'anglais, notamment en 1991..

Genèse Il devait s'écouler plus d'un an entre l'achèvement de Martin Chuzzlewit et la publication de ce nouveau roman, , note Sylvère Monod..

Une mise en route retardée thumb|Le Vésuve (peint par Joseph Rebell vers 1813-1815), que Dickens gravit à Pâques 1846. |alt=Tableau représentant un volcan fumant vu de la mer. Il lui faut compter, en effet, avec des œuvres plus courtes, publiées entre 1844 et 1846, trois Contes de Noël et les Images d'Italie, à quoi s'ajoutent de nombreux articles pour des journaux londoniens, frénésie de travail rendue nécessaire, explique Monod, par les besoins financiers qu'exige sa famille qui ne cesse de grandir, sept enfants s'étant suivis presque sans discontinuer.

Plus encore que le travail littéraire, cette période est marquée par d'incessants voyages, beaucoup d'agitation et une instabilité croissante : Gênes, où Dickens déménage deux fois et, surtout, où il rencontre qu'il soigne par l'hypnose d'une maladie nerveuseAugusta de la Rüe (née Granet) est l'épouse anglaise d'Émile de la Rüe, un banquier genevois installé à Gênes, ami de Cavour. Elle souffrait de différents maux, migraine, insomnie, tics, convulsions, qu'à l'époque, on croyait curables par la pratique du mesmérisme, dont Dickens s'était entiché. Il lui fit une première séance le 23 décembre 1838, que suivirent plusieurs autres, et la malade se montrant particulièrement réceptive, il tint la chronique détaillée de ses interventions.. ; séjour qu'entrecoupent aussi cinq semaines passées à Londres pour lire à des amis réunis chez Forster les épreuves du conte de Noël Les Carillons () ; puis viennent d'autres déplacements dans la péninsule italienne, surtout pour fêter Pâques à Rome et réaliser l'ascension du Vésuve.. Le retour en Angleterre avec sa famille au début de l'été 1845 est tout entier dirigé vers l'organisation de représentations théâtrales, mais la fin de l'année prépare une nouvelle aventure, le lancement d'un quotidien radical, , dont il doit être, pour annuels, le rédacteur en chef, et à laquelle il consacre toute son énergie. Une semaine après, cependant, il en est dégoûté et, remplacé par Forster, donne sa démission le 9 février 1846. Et comme s'il voulait exorciser le souvenir de cette aventure ratée, il va s'installer en mai 1846 à Lausanne avec femme, enfants et domestiques, emmenant également sa belle-sœur Georgina Hogarth.

C'est là que se précise le germe d'un nouveau roman, mais, quelques mois plus tard, il est à Paris d'où il se rend en Angleterre de temps à autre pour régler ses affaires avec les éditeurs, avant d'y revenir en février 1847, à Broadstairs, pour achever la rédaction, puis à Londres pour rédiger précipitamment deux pages manquantes de la nouvelle œuvre. Lausanne, en effet, lui pèse ; comme il l'explique à Forster, il a besoin de vivre dans une cité très animée pour travailler efficacement : Et quelques jours plus tard, il ajoute :

Le démarrage thumb|left|upright=0.8|Marguerite, comtesse de Blessington, par Thomas Lawrence (1822).|alt=Peinture représentant une femme assise qui porte une robe de couleur claire laissant apparaitre ses épaules et son décolleté. Le titre initial du roman a été , puis Dickens supprime les derniers mots pour ne retenir que le début, ses notes manuscrites portant toutes la formule . Sylvère Monod note que le double sens du mot , « ayant trait à » et « transactions », revêt pour lui un attrait particulier, mais, ajoute-t-il, la postérité n'a retenu que les mots et le roman est même souvent désigné par le simple nom de .

La première mention de Dombey et Fils apparaît dans une lettre à John Forster neuf jours après le lancement du : . Après son retrait du nouveau quotidien et son départ pour la Suisse., il écrit à la comtesse de Blessington qu'il , ce qui le conduit à .

De fait, il l'annonce bientôt à Forster, et triomphalement — le point d'exclamation en témoigne — : Mais la rédaction est lente et il avoue que son inspiration est en manque (« ») de ses longues randonnées à travers les rues de la capitale ; il garde cependant en réserve .

L'affaire est déjà dans le sac Il reste confiant cependant, car, précise-t-il, . En témoignent les lettres à Forster, d'autant plus nombreuses que les Dickens sont à l'étranger, mais aussi les mémorandums, en tout dix-neuf feuillets, l'irrégularité croissante de l'inspiration l'obligeant, selon Sylvère Monod, à qu'à son habitude.. Chaque feuille correspondant à une livraison se compose de deux parties : à gauche, une liste comportant idées, personnages nouveaux, évolution psychologique, noms propres, incidents, phrases importantes ; à droite, sous le titre complet, les chapitres numérotés et presque toujours pourvus d'un titre, un résumé chronologique de chacun d'eux. Sylvère Monod pense que Dickens notait d'abord ses idées à gauche, puis décidait du nombre de chapitres, répartissait ses notions entre eux, enfin les écrivait en suivant le plan indiqué. Au cours de la rédaction d'une livraison, il avait toujours sous les yeux la feuille des correspondante, chacune portant la marque des diverses étapes de sa créationPour une analyse complète des feuillets relatifs à Dombey, voir ..

Une avance confortable Il insiste pour que le titre en reste secretCharles Dickens, Lettre à John Forster, 18 juillet 1846., mais les premiers numéros sont envoyés à Forster les 25 et 26 juillet, avec les grandes lignes de ce qu'il appelle : , ce qui montre, selon Paul Schlicke, que la mort de Paul, le rejet de Florence, la banqueroute de la firme Dombey, la fidélité aimante de Florence envers son père, tout cela a déjà et depuis longtemps été planifié. Le roman est le premier pour lequel subsistent des notes de travail complètes, avec le détail de chaque numéro : elles montrent que Dickens a deux bons mois d'avance sur les parutions successives des numérosPar exemple, le numéro 1 est prêt le 23 juillet alors que sa parution est programmée pour le 30 septembre., encore que son avance diminuera au fil des mois pour se restreindre à une semaine. Les notes témoignent aussi de la mort programmée du Petit Paul (« »), que sa maladie ne doit , et que, par trois fois, Dickens a changé d'avis : il a repoussé la disparition de l'enfant du chapitre IV au chapitre V, sauvé Walter qui, au départ, était promis à un triste sort, et épargné Edith de l'adultère et de la mort, cela sur les instances de Lord Jeffrey qui .

Les quatre premiers numéros ont dû être remaniés lors de la sortie des épreuves, ce qui, selon Alan Horseman, rogne l'impact de . Le sixième numéro a été complètement réécrit et, juste avant sa parution, Dickens s'est rendu en hâte à Londres pour effectuer les dernières rectificationsCharles Dickens, Lettre à John Forster, 17 février 1847., le numéro s'avérant à court de deux pages. Dans l'ensemble, les notes et la correspondance soulignent le soin apporté à la rédaction, les difficultés éprouvées devant les mises au point, le tout, cependant, dans une confiance totale quant à la qualité du travail accompli, mais non sans émotion : après avoir , telle est sa description de la mort du Petit Paul, et a passé toute la nuit à arpenter les rues de ParisCharles Dickens, Lettre à Charles Sheridan, 7 janvier 1847.Charles Dickens, Lettre à Miss Coutts, 18 janvier 1847..

Avant la publication, Dickens lit les deux premiers numéros à ses amis et c'est au cours de la seconde séance qu'il confie à Forster son projet d'organiser des lectures publiques de ses œuvresCharles Dickens, Lettre à John Forster, 11 octobre 1846., et, signale Paul Schlicke, .

Un livre né au milieu d'une frénésie de projets

La rédaction n'a pas été sans difficultés, Dickens menant plusieurs projets de front, avec notamment sa version du Nouveau Testament destinée à ses propres enfants, ce qui expliquerait peut-être le du roman ; l'impossibilité qu'il ressent, pour la première fois, à se concentrer sur deux romans à la fois, ce qui le conduit presque à abandonner La Bataille de la vie, lui fait repousser en 1847 L'homme hanté jusqu'à ce que Dombey soit terminé. C'est aussi l'époque où il se lance dans le projet d'une école modèle pour les enfants pauvres (), ce qui le contraint à visiter nombre d'établissements, tout en envoyant des rapports circonstanciés de son action à Angela Burdett-Coutts, Sir James Kay-ShuttleworthJames Kay-Shuttleworth fut un ami dévoué de Charlotte Brontë qu'il a souvent invitée dans sa somptueuse résidence de Rochdale dans le Lancashire et à laquelle il a rendu visite au presbytère de Haworth. et Lord John RussellJohn Russell est entré en politique en 1826 et a eu plusieurs postes ministériels avant et après ses mandats de Premier ministre. Il a été secrétaire pour les colonies de 1839 à 1841 et en 1855. C’est lui qui, lors de ce mandat, approuva l’octroi du gouvernement responsable à la province du Canada. Il était très connu comme libéral et un fidèle partisan de la réforme ayant pour but d’étendre le droit de vote à un nombre plus grand d’hommes issus des classes inférieures du Royaume-Uni.. Là encore, aucune coïncidence : l'éducation des enfants est l'un des thèmes majeurs du roman, et il s'y trouve l'une des plus critiques descriptions d'un établissement scolaire, l'« académie » de Mr Blimber à Brighton ; autre mission concomitante, et qui sera menée à bien avec Angela Burdett-Coutts, l'institution d'Uranius Cottage, refuge pour les femmes dites perdues, qui ouvre ses portes en novembre 1847 : dans Dombey, le portait d'Alice Marwood et le sort d'Edith semblent refléter ces préoccupations.