Ahmed Balafrej ( - ; en , en tamazight : ⵃⵎⴰⴷ ⴱⴰⵍⴰⴼⵕⴵ) est un homme politique, et homme d'État marocain. Il est un acteur majeur de la lutte pour l'indépendance du Maroc, dont il est, une fois l'Indépendance acquise, le fondateur de la diplomatie marocaine moderne.
Ahmed Balafrej est l'architecte de l'unité du Mouvement nationaliste marocain, fondateur du parti de l'Istiqlal, qui amène à l'indépendance du Maroc le et dont il est secrétaire général de 1943 à 1960.
Plus diplomate et homme d'État qu'homme de parti, il met de la distance, après un passage au poste de Président du Conseil en 1958, entre lui et les crises et scissions qui secouent l'Istiqlal au lendemain de l'Indépendance.
Il abandonne toute charge publique en 1972, sans avoir, de son vivant, livré témoignage de sa participation directe à l'histoire du Maroc.
Comme nombre de ses amis de l'époque, il s'en est disculpé en évoquant la disparition de ses archives dans les multiples perquisitions policières qui ont violenté son long combat pour l'indépendance du Maroc.
La construction d'une conscience nationaliste
Descendant d'hornacheros
Ahmed Balafrej est né en 1908 dans une famille de notables de la médina de Rabat, alors petite cité de moins de cinquante mille habitants. Son nom de famille le rattache aux descendants des trois mille hornacheros musulmans d'Estrémadure expulsés d'Espagne et débarquant sur une plage de Rabat au printemps 1610, et qui y fondèrent la légendaire république du Bouregreg La déportation des Morisques, un génocide oublié Maroc Hebdo International, n°521.
Une éducation exceptionnelle vignette|gauche|250px|Rabat 1916: l'école des fils de notables sur le Bd Laalou. Sa famille finance ses études primaires à l'école des notables de Bab Laâlou, puis ses études secondaires au Collège musulman de Rabat, futur collège Moulay Youssef. Le système colonial ne lui permettant pas de le passer à Rabat, il obtient son baccalauréat à Paris au Lycée Henri-IV.
Il parfait ses études arabes à l'Université Fouad I du Caire pendant l'année 1927, puis de retour à Paris à la Faculté de la Sorbonne (licence ès lettres, diplôme de sciences politiques) de 1928 à 1932. Cette formation intellectuelle, exceptionnelle sous le Protectorat (53 bacheliers marocains entre 1920 et 1934), construit sa conscience nationale, puis son engagement nationaliste.
, c'est l'écrasement sanguinaire de la république du Rif, dernier acte de résistance armée à la colonisation. Balafrej, comme ses jeunes compagnons, prend acte de la supériorité militaire de l'occupant et table sur la patiente usure du totalitarisme colonial jusqu'à son autodestruction. Il devient « l'architecte » de l'organisation politique de la revendication nationaliste. Il le restera jusqu'au lendemain de l'Indépendance.
Dès août 1926, il crée « la Société des amis de la vérité » à Rabat, première forme d'organisation nationaliste marocaine, autant société secrète que club de discussion politique.
Ses études d'histoire à La Sorbonne, à l'époque cursus idéal à toute carrière diplomatique qu'il débute en décembre 1927 marquent déjà ses ambitions d'homme d'un futur État marocain. Ce qui très naturellement l'amène à participer à la création de l'Association des étudiants musulmans nord-africains en France (AEMNAF) aux côtés de Mohamed Hassan Ouazzani, son cadet en études parisiennes, et du Tunisien Ahmed Ben MiledMohamed Bekraoui, Les étudiants marocains en France à l’époque du Protectorat 1927-1931, Présences et images franco-marocaines au temps du protectorat. (Textes réunis par Jean-Claude Allain), Paris, L’Harmattan, 2003, ., et sise au quartier latin à Paris 115, boulevard Saint-Michel. Il y intègre, entre autres, Mohamed El Fassi et Abdelkhalek Torrès, figure emblématique du combat nationaliste dans le Maroc sous occupation espagnole. Dirigée par Ouazzani en 1929, puis Balafrej en 1930, elle est qualifiée par la police de l'époque d'« Association nationaliste », à la suite de sa décision de ne pas y accepter les étudiants maghrébins (principalement algériens, l’Algérie étant alors département français), qui auraient accepté la naturalisation française.
La construction d'une stature nationale
Il a vingt-deux ans en 1930. Le Dahir berbère, imposé par l'autorité coloniale comme un premier pas vers l'administration directeSe justifiant par une ethnicisation (ou communautarisation) de la société marocaine, décrite comme une contrée peuplée de berbères islamisés par des envahisseurs arabes islamisants de force, ce décret vise à saboter le peu de pouvoir judiciaire encore aux mains de l'autorité du Sultan, est dans le même temps destiné à casser l'agitation nationaliste qui anime les élites urbaines du Maroc.
Balafrej, depuis Paris, alerté par ses compagnons de SaléA. Sbihi, traducteur du Dahir, est le premier à alerter ses compagnons. Lahrech, Hajji puis de Fes Allal El Fassi amplifient la protestation. et informé du mouvement de protestation qui se développe dans les mosquées du Maroc, participe activement à l'internationalisation de la protestation.
Rencontre avec Chekib Arslan
Pour cela, il rentre en relation à l'été 1930 avec l'émir druze Chekib Arslan, alors réfugié à Lausanne, et figure emblématique de la Nahda.
La personnalité de ce politicien syro-libanais de double culture occidentale et arabe plaît à Balafrej qui se retrouve dans son caractère et ses convictions.
L'amitié passionnelle qui les lie dès lors, renforce son sentiment de légitimité à modifier le cours de l'histoire du Maroc, et, au-delà, de la nation arabe.
Il partage avec lui la conviction que l'offensive de désislamisation de la nation arabe, à laquelle le dahir berbère participe est un facteur déterminant de l'occupation coloniale. Il s'ouvre au panarabisme.
En retour, il implique Chekib Arslan dans la protestation internationale contre le Dahir et l'appui à la revendication nationaliste maghrébine. Prolongeant un voyage en Andalousie, Arslan rencontre le à Tanger Balafrej, El Fassi, Benabdeljalil, avant d'entamer à Tétouan pendant dix jours une série de conférences à l'invitation de Haj Abdesslam Bennouna et de Abdelkhaleq Torrès. Sa visite sert à fédérer pour la première fois nationalistes du Nord et du Sud Maroc.
Par les tracts expédiés des villes, les tournées d’aumône prétexte à propagande ou les rassemblements au retour des pèlerins des lieux saints, les liens se tissent entre jeunes urbains et notabilités tribales des campagnes. En 1932, alors que violences policières et arrestations étouffent la contestation intérieure contre le Dahir, il développe la protestation de l'extérieur. Rencontrant de nouveau à Madrid Chekib Arslan lors du voyage de celui-ci au Maroc, il apporte son soutien à la création à Tétouan de l'« Association hispano-musulmane » créée par Abdesslam Bennouna à l'initiative du député de la jeune République espagnole José Franchi Roca ().
La revue Maghreb
vignette|droite|120px|une de la revue Maghreb 1932 Paris.
La protestation contre le Dahir n'est qu'un des aspects de l'engagement de Balafrej et de ses compagnons. Robert-Jean Longuet, avocat parisien, anti-colonialiste et socialiste, reçoit au début 1932 la visite de Balafrej, Ouazzani et Ben Abdeljalil venus lui demander d'assurer la défense des nationalistes marocains harcelés par les autorités.
Cette demande se transforme en comité de rédaction de la revue francophone Maghreb. Si Longuet en assure la direction, Ahmed Balafrej en est le rédacteur le plus prolifique, avec El Ouazzani, Lyazidi et Omar Benabdeljalil. Entièrement financée par les cercles nationalistes, distribuée à plus de mille exemplaires au Maroc et en France dès , ses articles permettent à Balafrej de nouer ses premiers contacts avec les milieux politiques libéraux et socialistes français, mais aussi les sphères dirigeantes de la jeune république espagnole. Elle est interdite de diffusion au Maroc en 1934 au même titre que toute la presse d'inspiration nationaliste.
En dépit des vexations, et arrestations à l'intérieur, la campagne internationale de presse suscitée depuis Paris, le Caire et le Nord-Maroc oblige les autorités coloniales à vider le Dahir de tout sens en .
Du réformisme à la lutte pour l'Indépendance
Les années 1933-1934 voient l'apparition du Comité d'action marocaine, regroupement autour de cellules créées à Fès (Allal El Fassi et Mohamed Hassan El Ouazzani), Rabat (Ahmed Balafrej et Mohamed Lyazidi), Salé (Saïd Et Abdelkrim Hajji, Ahmed Maâninou, Mohamed Hassar, Boubker El Kadiri) et Tétouan (Abdesslam Bennouna, Abdelkhalek Torrès, Mohamed Daoud) des jeunes nationalistes urbains. Le CAM constitue le cœur historique du mouvement nationaliste marocain.
vignette|gauche|200px|Hall du bâtiment de l'administration de l'École M'hammed Guessous, fondée par Ahmed Balafrej, dont on peut apercevoir le portrait au fond Dès 1934, il participe à la rédaction de la plate-forme du CAM connue sous le nom de « Plan de Réforme ». Son nom n'apparaît pas dans le document, car il négocie dans le même temps l'autorisation d'ouvrir l'école M'hammed Guessous à Rabat, première école marocaine non coloniale bilingue, qui sera le creuset de la nouvelle élite marocaine de l'après-indépendance.
Ce document, un mémoire imprimé de 134 pages sur la politique française au Maroc, d'inspiration réformiste et qui ne contient alors aucune demande d'indépendance est publié en arabe puis en français en . Son argumentation, très juridique dans sa forme, demande simplement le respect par l'autorité coloniale de ses propres lois.
Ignoré des milieux de la gauche parlementaire parisienne, il ne reçoit aucun commentaire des autorités de la République française.
En , il devient le secrétaire général du CAM, remplaçant Mohamed Hassan El Ouazzani qu'une ambition inquiète au moins égale à celle de Allal El Fassi pousse à créer avec une petite poignée de militants sa propre organisation, qui deviendra bien plus tard le modeste PDI.
À l'interdiction du CAM par l'autorité coloniale, il répond par l'organisation en à Rabat du congrès clandestin du nouveau « Parti national ». Les incidents d', entraînent arrestations, et bannissement des cadres dirigeants, dont Allal El Fassi exilé au Gabon pour neuf ans.
Ces évènements marquent l'abandon définitif par cette jeunesse nationaliste marocaine de l'espoir d'un quelconque partage du pouvoir avec les autorités coloniales.
Fin de l'occupation coloniale et indépendance totale, telles sont les conclusions tirées par l'ensemble de la société marocaine, paradoxalement privée pour cinq ans de ses activistes les plus efficaces.
Alors en cure en sanatorium en Suisse, Ahmed Balafrej échappe à la rafle. Il n'a que 29 ans et est un des rares chefs nationalistes à peu près libre de ses mouvements.
De l'exercice de la diplomatie en temps de guerre
La défaite de la France en modifie l'équilibre des puissances coloniales. Comme tous les nationalistes des colonies françaises à la même époque, au milieu d'une guerre qui n'est pas la leur, Ahmed Balafrej en profite pour pousser le plus loin possible la cause de l'indépendance.
Non à la collaboration avec l'Allemagne nazie
À l'été 1940, il s'installe à Tanger, que les autorités espagnoles, profitant de l'invasion de la France par l'armée allemande, annexent depuis le .