Kheireddine Pacha (), parfois appelé Kheireddine Ettounsi (), né en ou et mort le à Constantinople, est un homme politique d'origine circassienne, ancien mamelouk, qui devient grand vizir du beylicat de Tunis puis de l'Empire ottoman.. Il assume un rôle de réformateur à une époque d'expansion européenne dans le bassin méditerranéen.

Biographie Jeunesse Peu d'informations sont disponibles sur les origines et la jeunesse de Kheireddine.. Dans ses mémoires, ce dernier déclare : . Il semble qu'il soit né en 1822 ou 1823 dans la tribu des Abkhazes, vivant dans le nord-ouest du Caucase, dans d'origine abaza. Son père Hassan Leffch, un chef local, a probablement été tué lors d'une attaque de la Russie contre la ville de Soukhoumi.

Devenu orphelin, Kheireddine est vendu comme esclave, un fait alors familier pour les jeunes Circassiens. À Constantinople, il est acquis par Tahsin Bey, notable ottoman chypriote, naqib al-ashraf (chef des descendants du Prophète), cadi des troupes (qadi al-'askar) d'Anatolie (gouverneur militaire) et poète. Tahsin Bey emmène le garçon dans sa maison de campagne, à près du Bosphore, où il devient le compagnon d'enfance de son fils pendant plusieurs années. Kheireddine reçoit une , qui comprend les études islamiques, mais aussi la langue turque, et peut-être le français ; pourtant il n'est pas élevé comme un mamelouk..

Après de Tahsin Bey, Kheireddine est à nouveau vendu à l'automne 1839 à un agent envoyé spécialement à Constantinople par Ahmed , le bey de Tunis, pour lui procurer des esclaves. Ce nouveau déracinement pourrait avoir provoqué des troubles émotionnels pour Kheireddine, âgé alors de 16 ou 17 ans. Bientôt, il est à bord d'un navire en partance pour l'Afrique du Nord..

Vers 1840, Kheireddine s'installe au palais du Bardo, à la cour d'Ahmed Bey (1837-1855), en tant que serviteur au sein du sérail (mamluk bi-l-saraya). Il reprend ses études, principalement à l'École militaire du Bardo, une institution voisine nouvellement créée par le bey. Il est formé aux sciences musulmanes traditionnelles, comme le tafsir et les hadiths, et apprend le Coran par cœur. Un élément clé de son éducation est aussi d'apprendre à converser en arabe, et de connaître le français. À la cour husseinite, ses capacités sont rapidement reconnues ; il est par ailleurs favorisé par l'attention et la confiance accordées par Ahmed Bey.

Carrière militaire Kheireddine entame alors une carrière dans l'armée du bey : il devient chef d'escadron en 1840 ; la première preuve connue de son existence date d'ailleurs de cette époque, lorsqu'il signe une lettre le de cette même année. En 1842-1843, il est attaché à l'intendance de la cavalerie, exclusivement composée de mamelouks.. Il devient chef de bataillon en , lieutenant-colonel en et colonel en octobre de la même année.

En , il est nommé général de brigade et commandant de la cavalerie, succédant ainsi à Ahmed, frère du grand vizir Mustapha Khaznadar. En , il est promu général de division qui est le plus haut grade militaire après celui du bey ; il devient également aide de camp du bey.

Missions diplomatiques Au cours des années 1840 et 1850, il est envoyé par le bey dans plusieurs missions diplomatiques importantes, par exemple auprès de la Sublime Porte à Constantinople, qui poursuit alors ses réformes des tanzimat, et dans les capitales européennes, dont Paris et Berlin., où il prend conscience de la montée en puissance du monde occidental.

En 1846, il accompagne le bey, au sein de la petite délégation qui comprend aussi l'influent conseiller Ibn Abi Dhiaf, lors d'une visite d'État de deux mois en France. Ce voyage revêt une importance culturelle et politique particulière en ce que le bey voyage pour un séjour prolongé dans un pays non-islamique en vue de se familiariser avec les méthodes modernes de fonctionnement et de gouvernance. Le voyage a ainsi .

Les Français prennent soin de montrer leur pays à son avantage ; la petite délégation tunisienne est bien accueillie par les hauts responsables du gouvernement et diverses personnalités. ... Plus tard, il est envoyé à Paris pour obtenir un prêt pour le régime du bey, mais il y passe quatre ans à défendre les intérêts de la régence de Tunis en tentant de récupérer les larges sommes détournées par un notable, Mahmoud Ben Ayed, dans le cadre de l'affaire du même nom. En raison de la situation financière désastreuse de la régence, provoquée en partie par le détournement de Ben Ayed, l'emprunt du bey ne semble pas prudent pour Kheireddine, selon le professeur Abun-Nasr. Néanmoins, le bey avait étouffé la majeure partie de l'opposition à ses projets financiers grâce à l'engagement des oulémas urbains et des chefs de tribus ruraux. En raison de la résistance passive de Kheireddine, le prêt est encore en cours de négociation lorsque Ahmed Bey meurt en 1855.. Pendant ses années à Paris, Kheireddine parcourt les bibliothèques et les librairies, améliore son français, pose de nombreuses questions et étudie la société, l'industrie et la finance européennes...

Carrière gouvernementale Ministre de la Marine

vignette|Palais Kheireddine dans la médina de Tunis.

À son retour en Tunisie en provenance de Paris, son grade militaire élevé lui permet d'accéder à la tête du ministère de la Marine en 1857. Responsable de ports en pleine expansion, Tunis, La Goulette et Sfax, il engage des travaux pour améliorer les installations portuaires afin de gérer le trafic commercial accru, le commerce méditerranéen s'étant sensiblement développé.. Il semble que le nombre de navires de la marine tunisienne a alors considérablement diminué par rapport aux navires européens de conception moderne..

L'immigration en Tunisie commence à augmenter à cette époque, entraînant des difficultés avec la documentation traditionnelle ; Kheireddine propose donc la délivrance de passeports. Toutefois, les accords de capitulations ottomans, qui ont donné des droits juridiques extraterritoriaux aux Européens résidents ou de passage à Tunis, compliquent la situation. La contrebande est également un problème... La santé publique devient dans le même temps une préoccupation de première ordre avec des procédures de quarantaine imposées lors d'une épidémie du choléra. Le ministère de la Marine supervise aussi le fonctionnement d'un arsenal, d'une prison et d'un hôpital à La Goulette.

Au cours de cette période de sa vie, alors qu'il complète sa quarantième année, Kheireddine commence à considérer la Tunisie comme son pays d'adoption.. Il quitte sa fonction de ministre en 1862..

Autres fonctions Lorsque la Constitution réformiste promulguée en 1861 établit de nouvelles institutions gouvernementales, en particulier un organe consultatif et législatif appelé , Kheireddine est nommé par le bey comme son premier président. Pourtant, une forte opposition et les intrigues de diverses factions, en grande partie dirigées par le grand vizir Mustapha Khaznadar, se développent rapidement et rendent l'application de son agenda réformateur impossible.. Au lieu de s'en accommoder, Kheireddine quitte volontairement son poste en 1862..

En 1869, il devient le premier président de la commission financière internationale créée pour gérer les recettes et les dépenses du gouvernement tunisien.

Grand vizir En , il revient au pouvoir en succédant à Mustapha Khaznadar. — qu'il aura contribué à destituer après l'avoir accusé de détournement de fonds publics avec la complicité du favori Mustapha Ben Ismaïl — comme grand vizir, sous le règne de Sadok Bey. Il crée en 1874 le conseil des habous — plaçant à sa tête le réformateur Mohamed Bayram V — afin d'améliorer l'utilisation des vastes terres offertes aux institutions religieuses, mais aussi l'administration de la ghaba (forêt d'oliviers de la région tunisoise), avec à sa tête Hassouna Ben Mustapha, et l'administration des biens domaniaux placée sous la direction de Mohamed Ben Cheikh. Des changements juridiques sont apportés afin de favoriser les échanges et le commerce ; le résultat appelé plus tard affecte les contrats et les obligations. Des réformes administratives sont réalisées à la Justice et aux Finances.. En politique étrangère, il favorise des liens plus étroits avec l'Empire ottoman, sous la fausse opinion que cela pourrait prévenir une ingérence européenne. Kheireddine modernise aussi le programme de l'université Zitouna. Plus tard, il crée également une bibliothèque et travaille à établir le Collège Sadiki en 1875., un lycée consacré à l'enseignement des matières modernes pour la prochaine génération de dirigeants du pays.. et placé sous la direction de Mohamed Larbi Zarrouk.

En 1877, le sultan ottoman, en guerre avec la Russie, demande à Sadok Bey, en exécution du firman de 1871, de lui fournir une aide militaire. Kheireddine soutient la demande du sultan tandis que le bey veut y opposer un refus pur et simple. Finalement, un conseil extraordinaire, composé de hauts fonctionnaires, d'oulémas et de notables, opte pour la fourniture de subsides en espèces et en nature recueillis par souscription publique. Cependant, la sécheresse vient tarir la souscription et même les revenus publics, ce qui oblige Kheireddine à diminuer le train de vie de l'État, y compris la liste civile du bey et de sa famille. Face à cet affront, le bey force Kheireddine à démissionner le .

Un diplomate européen contemporain, l'ambassadeur britannique Austen Henry Layard, qui , décrit Kheireddine pendant les années où il a servi en tant que grand vizir du bey : C'était un homme corpulent, avec un visage un peu lourd, parfois éclairé par une expression [...] très intelligente [...] Ses manières étaient considérées comme hautaines et autoritaires [...] Il était difficile de donner son âge car il teignait ses cheveux et sa barbe d'un noir dur et profond....

Départ pour Constantinople Le sultan ottoman Abdülhamid II fait alors appel à lui pour servir son gouvernement. Kheireddine cherche à vendre ses importants biens immobiliers (trois palais à Tunis et ses banlieues., des oliveraies et un vaste domaine à Enfida et constitué de hectares). Craignant une saisie politiquement motivée par ses ennemis, qui dirigent désormais le gouvernement, il vend sa propriété d'Enfida à la Société marseillaise de crédit en . Pourtant, une parcelle adjacente est rapidement achetée par un agent non identifié, qui réclame alors un droit de préemption pour acheter Enfida, alors que la société française a déjà payé pour celle-ci. Le régime du bey soutient évidemment la demande de préemption, le conflit devenant connu sous le nom d'. Ironie du sort, ce méfait a encouragé l'invasion française d'..

Installé à Constantinople, dans une résidence offerte par le sultan, Kheireddine travaille d'abord à la commission de réforme financière au cours de l'année 1878 pour moderniser l'impôt impérial et le processus budgétaire. Ayant obtenu la confiance du sultan, il est rapidement nommé grand vizir de l'Empire ottoman.., poste qu'il occupe entre le et le . Rapidement, il est toutefois perçu comme un outsider par la classe politique impériale :

vignette|Tombe de Kheireddine Pacha photographiée en 2012.

Kheireddine Pacha de Tunisie [était un] orateur maladroit de la langue [turque qui] atteignit la position de grand vizir en 1878. Même s'il avait une maîtrise acceptable de l'arabe et du français écrit, ses subordonnés ne pouvaient pas ne pas se moquer de son turc ottoman.. Pour faire avancer ses politiques réformatrices, Kheireddine mobilise l'aide étrangère pour trianguler sa position politique et acquérir une certaine indépendance d'action. Il ne parvient néanmoins à accomplir que bien peu ; cette stratégie conduit de plus à son aliénation du sultan et son limogeage plutôt rapide. En 1882, il refuse l'offre d'un deuxième mandat comme grand vizir..