La Nuit des longs couteaux en allemand, bien que l’expression soit peu utilisée dans cette langue . est l'expression généralement utilisée pour faire référence aux assassinats perpétrés par les nazis en Allemagne, au sein de leur propre mouvement, entre le vendredi et le lundi , et plus spécifiquement pendant la première nuit, du au .

Depuis son accession au pouvoir, Adolf Hitler est confronté à des tensions croissantes qui opposent les milieux conservateurs et la Reichswehr à la Sturmabteilung (SA), dirigée par Ernst Röhm avec qui il a des relations amicales. La violence et la terreur de rue exercées par la SA, essentiellement entre 1926 et 1933, ont été précieuses dans sa conquête du pouvoir et immédiatement après celle-ci, au prix de plusieurs centaines d'assassinats. Mais elles deviennent encombrantes pour Hitler qui veut stabiliser son régime et qui a besoin de l'appui des partis conservateurs et de l'armée, notamment dans la perspective de succéder au président Paul von Hindenburg.

Officiellement destinée à contrer une tentative de coup d'État de Röhm, inventée de toutes pièces par Heinrich Himmler, Reinhard Heydrich et Hermann Göring, cette purge permet à Hitler de briser définitivement toute velléité d'indépendance de la SA, débarrassant ainsi le parti nazi de son aile populiste, qui souhaitait que la révolution politique fût suivie par une révolution sociale. Elle frappe aussi des milieux conservateurs, essentiellement la droite catholique.

Après plusieurs mois d'hésitation et de tergiversations, la purge débute par l'irruption d'Adolf Hitler, pistolet au poing, à l'hôtel Hanselbauer à Bad Wiessee, où se trouvent Röhm et de nombreux responsables de la SA.

Les assassinats sont perpétrés dans toute l'Allemagne, particulièrement à Munich sous la responsabilité de Sepp Dietrich et à Berlin sur les ordres de Göring et Himmler. Ils font au moins deux cents victimes, dont Röhm et l'ancien chancelier Kurt von Schleicher. Commis en dehors de tout cadre légal, ces meurtres sont légitimés par une loi rétroactive du , avec l'accord de tous les membres du gouvernement, au sein duquel les nazis sont pourtant minoritaires.

Cette purge qui fait apparaître Hitler comme le garant de l'ordre et de la discipline est globalement appréciée par les dirigeants et la population allemande : elle assure à Hitler le soutien de la Reichswehr, des milieux conservateurs traditionnels (malgré quelques victimes dans leurs rangs), des grands financiers et industriels hostiles à des réformes sociales de grande ampleur. Créant un climat de terreur vis-à-vis de tous les opposants réels ou potentiels au régime, elle incite les d'ex-« Chemises brunes » à rentrer dans le rang de l'ordre public du parti nazi.. Après le décès de Hindenburg le , cela permet à Hitler de cumuler les fonctions de chef de l'État, du gouvernement, du parti nazi et de commandant suprême des forces armées.

Origine de l'expression

L'expression « Nuit des longs couteaux » est largement utilisée dans les historiographies francophonePour les ouvrages écrits en français, . et anglophonePour les ouvrages en anglais, , plus précisément les ouvrages de Paul Maracin ou Nikolai Tolstoy. pour désigner la purge de 1934, mais elle est quasiment absente chez les auteurs germanophones qui utilisent le plus souvent la locution Röhm-Putsch. Otto Strasser parle, lui, de Otto Strasser, Die deutsche Bartholomäusnacht (Zürich : Reso Verlag, 1935)..

Si certains auteurs font référence au refrain d'une chanson de marche des SA, l'origine de l'expression n'est pas claire. Elle n'est utilisée qu'à une seule reprise par Adolf Hitler, lors de son discours du aux membres du Reichstag, pour qualifier la tentative du supposé coup d'État fomenté par Ernst Röhm ; selon Richard J. Evans, l'expression est employée par des responsables locaux et régionaux de la Sturmabteilung pour qualifier la création d'un . Selon l'historien François Kersaudy, l'expression viendrait des SA eux-mêmes qui évoquaient à la fin de 1933 une « deuxième révolution », en prévision de laquelle .

Avant la prise du pouvoir : racines et rôle de la SA

vignette|redresse=0.7|alt=Photographie en noir et blanc d'Ernst Röhm, debout et en uniforme, en 1934|Ernst Röhm .

Depuis les années 1920, la Sturmabteilung (SA) fonctionne comme une milice autonome que Hitler utilise pour intimider ses rivaux et perturber les réunions des partis politiques ennemis, particulièrement celles des sociaux-démocrates et des communistes.

Sa création est étroitement liée à l'atmosphère chaotique et au climat de violence politique qui entourent la naissance de la république de Weimar : assassinats de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, le lors de l'écrasement du soulèvement spartakiste, ainsi que de Walther Rathenau par l'organisation Consul le . Ces meurtres surviennent en parallèle au putsch de Kapp, le , et à la répression, notamment menée par les , des révoltes communistes de 1920 et 1921 dans la Ruhr, en Saxe et à Hambourg. Les agissements des membres de la SA, comme ceux du Stahlhelm, traduisent un climat où la violence tient lieu d'argument politique. De nombreux SA sont d'anciens membres des Freikorps (les « corps francs »), et à ce titre ont réprimé violemment les révolutionnaires communistes, socialistes et anarchistes.

La montée en puissance de la SA est favorisée par la Grande Dépression qui fait perdre à beaucoup d'Allemands toute confiance envers les institutions traditionnelles. La SA parvient notamment à faire adhérer de nombreux ouvriers au nazisme en associant solidarité de classe et ferveur nationaliste.

Les membres de la SA sont connus pour leur agressivité et leur brutalité : en , un des mois où la violence politique est à son paroxysme, plus de de rue ensanglantent l'Allemagne, faisant et graves. Les confrontations violentes entre la SA et les opposants aux nazis, tout particulièrement la milice du KPD, contribuent à déstabiliser l'expérience démocratique de la république de Weimar. Elles servent de prétexte aux mesures autoritaires prises par le chancelier Franz von Papen dans le courant de la seconde quinzaine du mois de , ce qui est précisément le but de Hitler.

La SA est dirigée par Ernst Röhm, vétéran prestigieux de la Première Guerre mondiale, membre de l'état-major de la Reichswehr en Bavière. Nazi de la première heure, il participe au putsch de la Brasserie, au cours duquel il menace d'exécuter douze hommes pour chaque victime que compteraient les membres de la SA. Après l'échec du putsch, il se réfugie en Bolivie ; à la demande de Hitler, il revient en Allemagne et reprend le commandement de la SA. Il souhaite que celle-ci soit indépendante du parti nazi et puisse jouer son propre rôle politique ; comme beaucoup de SA, Röhm prend au sérieux la promesse de révolution sociale du NSDAP. Pour eux, l'accession au pouvoir des nazis doit être suivie par des mesures économiques et sociales radicales.

Après la prise du pouvoir : la SA, génératrice de conflits

Le , le président Hindenburg nomme Adolf Hitler chancelier ; à deux exceptions prèsWilhelm Frick, ministre de l'Intérieur et Hermann Göring, ministre sans portefeuille ; le cabinet est complété, le avec la nomination de Joseph Goebbels au nouveau poste de ministre de l'Éducation du Peuple et de la Propagande., tous les postes ministériels de son gouvernement sont détenus par des conservateurs, avec à leur tête, le vice-chancelier Franz von Papen. Dès le , le parti nazi devient le seul parti politique autorisé. Cependant, en dépit de la consolidation rapide de son autorité politique, Hitler ne dispose pas encore d'un pouvoir absolu. Il n'a notamment pas autorité sur la Reichswehr qui dépend de Hindenburg, président et commandant en chef des armées. Si de nombreux officiers sont séduits par les promesses de Hitler de doter l'Allemagne d'une armée plus importante, malgré les limitations imposées par le traité de Versailles, de réinstaurer la conscription et de mener une politique étrangère plus agressive, l'armée garde une réelle indépendance.

La nomination de Hitler comme chancelier ne met pas fin aux exactions de la Sturmabteilung. Ses membres, imprégnés d'une culture de la violence, continuent à pourchasser les opposants réels ou supposés. Sous l'emprise de la boisson, ils écument les rues allemandes, battant des passants et s'en prenant aux policiers chargés de mettre le holà. À Berlin, la SA ouvre une cinquantaine de , installés dans des caves ou des dépôts, où leurs victimes sont battues à mort, torturées ou égorgées. Les plaintes concernant le comportement des SA deviennent fréquentes à . Le premier chef de la Gestapo, Rudolf Diels, déclare après la guerre, à propos des prisons berlinoises de la SA : . Le ministère des Affaires étrangères se plaint des agressions des SA envers les diplomates étrangers. Un tel comportement dérange les classes moyennes, les éléments conservateurs traditionnels et l'armée. Il suscite aussi des protestations des milieux de l'industrie, du commerce, des administrations locales et de l'Église protestante. Le ministre de l'Intérieur, Wilhelm Frick, estime que .

Le soutien des responsables militaires est crucial pour permettre à Hitler de mener à bien ses projets expansionnistes, comme la conquête d'un (« espace vital ») à l'Est, déjà annoncée dans Mein Kampf, ou l'annexion de l'Autriche. Il est aussi fondamental dans la perspective de la succession de Paul von Hindenburg, âgé et de santé fragile. Le , lors d'une réunion à la chancellerie avec les gouverneurs du Reich, Hitler proclame à la fois le succès et la fin de la révolution nationale-socialiste. Selon lui, comme le parti nazi a saisi les rênes du pouvoir, le temps est venu de le consolider : . Il précise sa pensée lors d'un discours à Leipzig, dix jours plus tard : .

Les propos de Hitler et la prudence du régime en matière de réformes sociales et économiques déçoivent la majorité des SA qui attendent une révolution économique aussi bien que politique. . Hitler manifeste donc son intention de limiter peu à peu le pouvoir de la SA, dont le nombre de membres a rapidement augmenté depuis le début des . À son instigation, Hermann Göring, alors ministre de l'Intérieur pour la Prusse, ôte à la SA son rôle de police auxiliaire en Prusse dans le courant de , puis fait fermer les camps de concentration « sauvages » et transfère le contrôle du camp de concentration de Dachau à la SS en .

L'attitude de Hitler n'empêche pas Ernst Röhm d'appeler à une poursuite de la révolution allemande et d'exiger que les autres responsables nazis lancent des réformes sociales radicales. En , il déclare dans un discours : . Il n'est pas le seul à vouloir : le , le président de Haute-Silésie attaque vivement les gros industriels ; à Berlin, un représentant de la Fédération ouvrière nazie déclare que ; en , Wilhelm Kube, chef de groupe nazi au parlement de Prusse, affirme que . La mise à l'écart de Gregor Strasser n'a donc pas mis fin à la « tendance sociale » au sein du parti nazi.

Conflit entre l'armée et la SA

Si sa nomination en comme ministre sans portefeuille, en même temps que Rudolf Hess, constitue une promotion, elle ne tempère pas les ardeurs de Röhm : il ne se contente plus de diriger la SA et insiste auprès de Hitler pour qu'il le nomme ministre de la Défense, position détenue par le général Werner von Blomberg, proche des nazis. , Blomberg n'est pas membre du parti nazi, mais il représente un pont entre l'armée et celui-ci.

Provenant essentiellement de la noblesse prussienne, Blomberg et de nombreux officiers considèrent la SA comme une foule plébéienne qui met en danger la position de l'armée comme dépositaire unique de la puissance militaire allemande.

Si l'armée régulière montre du mépris pour les membres de la SA, beaucoup de chemises brunes considèrent que l'armée est insuffisamment engagée dans la révolution nationale-socialiste. Un chef SA de Rummelsburg déclare lors d'une réunion : .