Eduard Bernstein, né en 1850 à Schöneberg près de Berlin et mort en 1932, est un homme politique et théoricien socialiste allemand, militant du Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD).
Contexte familial Eduard Bernstein est issu d'une famille juive, originaire de Pologne. Parmi ses ancêtres, on compte de nombreux rabbins et talmudistes — ce qui témoigne d'une tradition religieuse orthodoxe. L'émigration des Bernstein en Prusse au début du coïncide pourtant avec une sécularisation progressive. L'oncle d'Eduard, Aaron Bernstein, se destine ainsi initialement au rabbinat. Après trois ans d'études dans une école rabbinique, il décide d'embrasser une carrière de journaliste. Par la suite, il se consacre à l'écriture d'ouvrages de vulgarisation scientifique qui rencontrent un succès durable. Albert Einstein a ainsi admis que la lecture de ces ouvrages avait joué un rôle important dans l'affirmation de sa vocation de chercheur.
Le père d'Eduard, Jakob Bernstein, n'a pas un parcours professionnel aussi fulgurant que celui de son frère. En 1843, la compagnie ferroviaire Berlin-Anhalt l'engage comme conducteur de train. Il conserve cette profession pendant plus de trente ans. Bon travailleur, Jakob gère assez mal ses finances et sa promotion personnelle. Il a toujours vécu dans une situation économique précaire. Au début des années 1840, il épouse une orpheline originaire de Magdebourg, Johanna Rosenberg. Tous deux partagent des affinités politiques similaires en faveur du libéralisme politique. Ils soutiennent ainsi vivement la révolution de 1848. Johanna entretient notamment une sorte de culte familial autour du révolutionnaire Johann Jacoby. L'élargissement progressif de la famille Bernstein contribue à accroître ses difficultés financières. Né le , Eduard est le septième enfant — trois autres suivent.
Bien intégrés, les Bernstein subissent néanmoins quotidiennement les préjugés antisémites de la société prussienne. En vigueur jusqu'en 1850, la Loi sur la résidence astreint les juifs à ne pas rester plus d'un an à Berlin — une fois par an, Jakob doit ainsi de sortir de la ville pendant une heure pour en revenir aussitôt. Par la suite, Eduard est très fréquemment confronté à sa judéité. Pendant ses premières années d'école, ses camarades multiplient les insultes antisémites à son égard. Un de ses professeurs, croyant par là le distinguer, l'incite fortement à se convertir à la foi chrétienne.
Jeunesse Eduard Bernstein se révèle de constitution fragile. Pendant son enfance il est confronté à de multiples ennuis de santé. Le médecin de famille est sceptique quant à sa survie. Il finit par renoncer à lui prescrire des médicaments, jugeant que, dans son état, un verre de bière serait tout aussi efficace.
Les Bernstein se sont efforcés d'appliquer leurs conceptions politiques libérales à l'éducation des enfants. Ils ne recourent quasiment jamais à des châtiments corporels alors courants. Eduard montre rapidement certaines prédispositions intellectuelles : il maîtrise facilement les rudiments de la lecture que lui enseigne son frère Max. Il obtient de bons résultats à l'école élémentaire. Ses professeurs incitent son père à ce qu'il l'inscrive au Gymnasium (l'équivalent du collège dans la Prusse du ). En dépit de la charge financière que cette inscription représente, il finit par accepter. La précocité d'Eduard se confirme. Il brille tout particulièrement en mathématique. À partir de l'âge de quatorze ans, il se découvre un intérêt grandissant pour la littérature et plus spécifiquement pour le poète et dramaturge Friedrich Schiller. Deux ans plus tard, il quitte le Gymnasium. Bénéficiant d'une promotion rapide, il dispose à terme d'un salaire qui lui permet de soutenir financièrement ses parents.
En 1868, Johanna Bernstein meurt des suites d'une tuberculose. Eduard en est terriblement affecté. Cet événement tend à renforcer son athéisme latent : renonçant définitivement à la perspective d'une vie après la mort, il en vient à estimer que sa mère n'existe plus que dans sa mémoire. Détaché de l'idéal religieux, Eduard l'est également de l'idéal nationaliste. À la suite du succès de la campagne austro-prussienne de 1866, il avait été plutôt fasciné par les progrès de l'Unité allemande. Il se montre beaucoup plus sceptique à l'égard de la guerre franco-allemande de 1870-1871. Il affirme alors fréquemment que seul est le véritable ennemi de la Prusse et non les Français ordinaires. Ces idées sont très mal accueillies. En 1871, il est expulsé d'une taverne berlinoise par un patriote fanatique.
Déçu par la religion et la nation, Bernstein en vient à se tourner vers l'autre grand lieu d'affiliation du : le mouvement ouvrier.
L'ascension d'un social-démocrate
L'adhésion au socialisme (1871-1878)
En 1871, Bernstein fonde un petit cercle de réflexion théorique intitulé Utopia. Plusieurs étudiants et intellectuels y font état de leurs spéculations politiques, généralement en lien avec l'actualité. Bernstein est notamment marqué par l'intervention d'un social-démocrate dénommé Friedrich Fritzsche. Celui-ci parle éloquemment de la question sociale et de la lutte du prolétariat pour l'obtention de ses droits. Séduit par ce discours, il commence à s'intéresser de près aux évolutions des idées et des organisations social-démocrates.
En 1872, August Bebel, Wilhelm Liebknecht et plusieurs autres responsables sociaux-démocrates sont visés par un procès pour haute trahison à Leipzig. Il leur est reproché d'avoir défendu une résolution pacifique de la guerre contre la France et de s'être opposés à l'annexion de l'Alsace-Lorraine. Les discours de défense de Bebel et Liebknecht marquent durablement Bernstein. Ceux-ci se déclarent en effet prêt à mourir pour leurs idées et le développement de la social-démocratie. Quelques mois plus tard, Bernstein assiste à une conférence donnée par Bebel, fraîchement sorti de prison. Les critiques que celui-ci porte non seulement aux conservateurs, mais également aux libéraux de gauche, héritiers de l'ADAV de Ferdinand Lassalle rencontrent les préoccupations de Bernstein. Il décide d'adhérer au parti de Bebel, le SDAP. Il y est bien accueilli. Le ralliement du neveu d'Aaron Bernstein, le vulgarisateur scientifique alors au faîte de sa popularité, est perçue comme une source de prestige intellectuel.
Au cours des années qui suivent, Bernstein est de plus en plus convaincu de la pertinence des conceptions socialistes et, plus spécifiquement, marxistes. La crise de 1873 paraît confirmer les prédictions de Bebel : du fait de ses contradictions, le capitalisme semble condamné à une disparition imminente. En 1875, l'ADAV et le SDAP s'unissent pour former le Parti socialiste ouvrier d'Allemagne (SAPD), qui deviendra plus tard le SPD. Cette union ne fait pas l'unanimité au sein de la social-démocratie. D'un point-de-vue politique et stratégique, elle s'avère particulièrement appropriée. À cette date, les libéraux achèvent de se rallier aux institutions impériales. Faute d'être représentées, les classes ouvrières se rapprochent du SPD, qui dispose bientôt d'une assise électorale importante (plus de 10 % des voix).
Dans ce contexte assez propice, Bernstein mène une sorte de double vie. Il obtient un emploi assez bien rémunéré dans la haute banque des Rothschild. Parallèlement, il donne de multiples conférences au sein du SPD. Il se familiarise avec les nombreux débats intellectuels internes. Il s'intéresse tout particulièrement aux théories de l'économiste Eugen Dühring. Plutôt éclectique et proche de la gauche libérale, Dühring se montre très critique à l'égard des prétentions scientifiques du marxisme. Il défend un socialisme pragmatique, avant tout fondé sur les droits de l'individu. Progressivement gagné à ces idées, Bernstein les diffuse dans le parti. Bebel s'y montre plutôt favorable, dans une optique plutôt pragmatique : à la suite de son expulsion de l'Université de Berlin en raison de ses idées anti-prussiennes, c'est une figure assez médiatisée, qu'il conviendrait d'annexer au mouvement social-démocrate. Le principal idéologue du SPD, Wilhelm Liebknecht, s'avère beaucoup plus circonspect. Il redoute que l'endossement de Dühring n'entérine une véritable dérive idéologique. Il fait part de ses inquiétudes à Friedrich Engels. En réaction, celui-ci publie toute une série d'articles contre le socialisme de Dühring, réunis postérieurement dans un livre sous le titre d'Anti-Dühring. Par-là, il contribue à fixer le corpus idéologique marxiste autour de quelques idées centrales. Bernstein, comme la très grande majorité des militants sociaux-démocrates, est finalement convaincu par cette nouvelle orthodoxie. Le spectre de l'éclectisme disparaît du SPD pendant au moins une décennie.
L'exil et la découverte des socialismes européens (1878-1880) En 1878, Bismarck attribue deux tentatives d'attentats contre le Kaiser aux sociaux-démocrates. Le SPD tente d'anticiper la répression en dissolvant la plupart de ses organes officiels. Les pouvoirs publics ne se contentent pas de ces gages de bonne foi. Le , le Reichstag promulgue la Loi contre les socialistes (Sozialistengesetz). Le SPD est condamné à la clandestinité pendant près de treize ans. Le parti ne peut s’appuyer sur aucune organisation officielle hormis son groupe parlementaire au Reichstag. Ses structures militantes et ses journaux sont démantelés ou dissimulés. La social-démocratie allemande ne dispose plus de représentation officielle qu'au Reichstag (ses députés disposent de l'immunité parlementaire) et à l'étranger.
Bernstein décide de prendre le chemin de l'exil. Il quitte son emploi à la banque Rothschild et devient le secrétaire d'un des dirigeants du SPD, le docteur Karl Höchberg. Il suit son nouveau patron en Suisse, d'abord à Lugano, puis à Zurich. Peu de temps après son arrivée en Suisse, il apprend que Berlin l'a placé sur une liste noire : il ne peut plus rentrer en Allemagne et n'y reviendra pas au cours des vingt prochaines années. Disposant de moyens financiers importants, Höchberg assure le lancement de plusieurs périodiques et revues idéologiques, tels que Die Zukunft et Jahrbuch für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik. Il est plutôt proche de l'aile droite du SPD et ne dissimule pas ses multiples désaccords avec le marxisme. En 1879, un article anonyme publié dans le Jahrbuch s'en prend au radicalisme anti-bourgeois de la direction actuelle du SPD et critique vivement le romantisme ouvrier de Marx et Engels. Bernstein semble n'avoir participé que marginalement à la rédaction de ce texte. Néanmoins, son précédent engagement dans l'affaire Dühring ne joue pas en sa faveur : le texte lui est en grande partie attribué. À ce stade, sa carrière politique paraît menacée.
Bebel tente de corriger le tir. Sur ses conseils, Bernstein entreprend un voyage à Londres en afin de rassurer Marx et Engels sur son orientation idéologique. Il rencontre Marx au de Piccadilly Circus ; ils ont ensemble une longue conversation assez fructueuse. C'est surtout avec Engels que la prise de contact s'avère positive. Bernstein et lui se découvrent de nombreux intérêts mutuels (en particulier une passion commune pour le poète Friedrich Schiller).